L’annonce est de Maksym Subkh, le représentant spécial de l’Ukraine pour le Moyen-Orient et l’Afrique. Kiev est engagé dans une stratégie de renforcement de sa présence en Afrique pour contrer l’influence russe.
Par Cyril Essissima, à Kiev
Face à l’agression qu’elle subit sur son propre territoire par l’armée russe, l’Ukraine a besoin de plus d’alliés, dont l’Afrique. C’est dans cette quête de solidarité internationale que Kiev a initié des démarches pour la création de son ambassade à Yaoundé. Idem en Tanzanie. L’annonce est de Maksym Subkh, le représentant spécial de l’Ukraine pour le Moyen-Orient et l’Afrique.
Lors d’un échange avec une dizaine de journalistes africains le 19 novembre 2024 au ministère des Affaires étrangères, il a notamment fait savoir que les pourparlers avec les autorités camerounaises sur le sujet sont très avancés. « L’année dernière, nous avons obtenu l’agrément du gouvernement camerounais pour installer notre ambassade », révèle le diplomate. Il ne reste plus que certaines formalités à régler côté camerounais, tels que la localisation d’un bâtiment devant abriter les services de la mission diplomatique, l’ouverture des comptes bancaires pour les personnels, etc. « Cela prend du temps. Mais nous espérons que d’ici la fin de cette année, Yaoundé sera achevé et que nous serons autorisés à venir », ajoute-t-il.

Sur les cinq missions diplomatiques ukrainiennes supplémentaires en cours d’ouverture en Afrique, l’on s’imagine bien que le choix du Cameroun est guidé par des raisons stratégiques. D’autant plus qu’un Camerounais, notamment l’ex Premier ministre Philemon Yang, préside actuellement la 79e Assemblée générale des Nations Unies.
Copier-coller
Dans l’intervalle, le gouvernement ukrainien entend inviter des dirigeants africains sur place pour discuter des enjeux de cette guerre dans l’ordre mondial et envisager des perspectives d’une stabilité durable. Toutefois, il n’est pas question pour Kiev de créer un sommet Afrique – Ukraine comme l’ont fait des puissances mondiales. Maksym Subkh refuse tout mimétisme. « Nous ne voulons copier personne. Nous ne voulons pas copier-coller quelque chose qui arrive régulièrement. Nous voulons trouver une occasion de réunir notre président avec d’autres présidents qui veulent communiquer avec nous », précise-t-il. Le représentant spécial de l’Ukraine pour le Moyen-Orient et l’Afrique est convaincu que « la vie se développe à partir d’échanges de points de vue et de discussions. Nous avons de nombreuses questions dont nous devons parler ».
En contrepartie de cette solidarité requise, le gouvernement ukrainien se dit disposé à accompagner les pays africains pour réduire, sinon annihiler la crise alimentaire causée par ce conflit sur le continent. « Nous sommes prêts à aider davantage à construire des hubs de produits alimentaires en Afrique et à investir notre expérience dans le développement technologique des pays africains. L’Ukraine a notamment proposé à Oman d’envisager la création d’une plate-forme alimentaire pour les produits ukrainiens et leur promotion sur les marchés des pays d’Afrique de l’Est ». L’Ukraine entend également saisir l’occasion du troisième sommet international sur la sécurité alimentaire prévu le 23 novembre à Kiev, pour mettre l’Afrique en vitrine. Autrement dit, « lors de cet événement, l’Ukraine, en collaboration avec des partenaires internationaux, prévoit d’attirer l’attention du monde sur l’importance d’unir les efforts pour vaincre la faim sur le continent africain », ajoute Maksym Subkh.
En dépit du contexte peu favorable, le diplomate fait savoir que les agriculteurs ukrainiens ont déjà semé plus de 6 millions d’hectares de cultures d’hiver. Rien que pour cette année, ils ont déjà récolté 71,4 millions de tonnes de céréales et d’oléagineux. Le manque d’électricité et les interruptions des approvisionnements entravent considérablement le travail des entreprises agricoles ukrainiennes. Le risque de bombardements dans les zones de la ligne de front affecte la capacité à préserver les récoltes. Il souligne par ailleurs la nécessité de restaurer et d’augmenter la capacité de production du secteur agricole ukrainien, notamment en déminant les terres agricoles.
Formule de paix
Sur la Place de l’Indépendance à Kiev, la journée du mardi 19 novembre 2024 marquait le 1000e jour de la guerre. Des milliers de fanions, de portraits et de gerbes de fleurs ont colonisé ce lieu mythique, berceau de toutes les révolutions ukrainiennes. Il s’agissait pour les familles de rendre hommage à leurs proches tombés sous les balles russes.
Les Ukrainiens veulent la paix, mais pas à n’importe quel prix. « Plus que tout autre pays, l’Ukraine souhaite mettre fin à cette guerre. Il doit s’agir d’une paix réelle et non d’un apaisement de l’agresseur. L’Ukraine est ouverte à la diplomatie, mais à une diplomatie honnête, en position de force. C’est pourquoi nous avons la formule de paix. Elle garantit des négociations sans contraindre l’Ukraine à l’injustice. Les Ukrainiens méritent une paix juste et nous devons tout faire pour que la guerre prenne fin l’année prochaine », déclare le représentant spécial pour le Moyen-Orient et l’Afrique.
Cette formule de paix n’est envisageable que sous certaines conditions : « le respect de la charte des Nations unies et sur l’impératif de rétablir pleinement l’intégrité territoriale de l’Ukraine à l’intérieur de frontières internationalement reconnues », a martelé Maksym Subkh aux journalistes africains.
A cette formule de paix est adossé un plan de victoire composé de cinq points : Le premier point est une invitation à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Le deuxième point concerne la défense, laquelle souligne le renforcement irréversible de la défense de l’Ukraine contre l’agresseur. Le troisième point concerne la dissuasion. Le quatrième point est le potentiel économique stratégique. L’Ukraine propose à ses partenaires stratégiques un accord spécial pour la protection conjointe des ressources critiques du pays, ainsi que pour l’investissement et l’utilisation conjointe de ce potentiel économique. Le cinquième point est lié à la sécurité. L’on projette dans l’après-guerre.
Confiant, Maksym Subkh explique en résumé que « le plan de la victoire contient tout ce qui est nécessaire pour priver la Russie des alternatives sur lesquelles elle compte actuellement, en dehors d’une paix juste ».
76 enfants tués
Depuis le 24 février 2022, début de ce qu’il appelle, « la guerre d’agression illégale, non provoquée et injustifiée contre l’Ukraine », le diplomate dresse un bilan particulièrement violent. Et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Ce d’autant plus que la Russie « a augmenté ses effectifs de près de 100 000 personnes et prévoit d’en porter le nombre total à 690 000 d’ici à la fin de 2024 », révèle le diplomate ukrainien qui célèbre néanmoins les revers essuyés par les troupes ennemies qui « subissent des pertes de 1 500 à 2 000 blessés et tués par jour », affirme-t-il. Maksym Subkh pense notamment à Koursk où « les Ukrainiens ont prouvé qu’ils pouvaient pousser la guerre en Russie. Les troupes ukrainiennes poursuivent leurs opérations dans le secteur de Koursk, détruisant le potentiel de combat de la Russie pour le troisième mois consécutif », se félicite-t-il. En termes chiffrés, « depuis le 8 août, les troupes russes dans cette section de la ligne de front ont perdu plus de 20 842 soldats. Cela comprend au moins 7 905 tués, 12 220 blessés et 711 capturés. Les pertes ennemies en armes et en équipements militaires au cours de la même période s’élèvent à 1101 unités d’équipement, dont 54 chars, 276 véhicules blindés de transport de troupes, 659 véhicules, 107 systèmes d’artillerie et 5 MLRS. L’Ukraine ne souhaite pas s’emparer du territoire de la région de Koursk », précise Maksym. Cependant, alerte-t-il, « nous condamnons fermement l’utilisation cynique par la Fédération de Russie de citoyens africains et arabes comme mercenaires dans les batailles contre les forces de défense de l’Ukraine sur le territoire de notre État. Nous appelons les gouvernements des pays amis d’Afrique et du Moyen-Orient à dénoncer publiquement ces actions de la Russie et à prendre toutes les mesures possibles pour mettre fin à cette pratique criminelle ».
Cette puissance de feu n’est pas sans conséquences sur les civils. Le rapport du Bureau des droits de l’homme des Nations unies sur l’Ukraine, cet été, montre une augmentation du nombre de victimes « de 45 % par rapport aux trois mois précédents, avec 589 civils tués et 2 685 blessés. La mission de surveillance des droits de l’homme des Nations unies en Ukraine renseigne qu’« en septembre, au moins 208 civils (9 enfants) ont été tués et 1 220 blessés (76 enfants tués) en Ukraine, ce qui en fait le mois où le nombre de victimes civiles a été le plus élevé en 2024 ».



