Crise anglophone : Pourquoi la médiation canadienne n’a pas eu lieu ?

Félix Mbayu, le ministre délégué auprès du ministre des Relations extérieures, chargé de la coopération avec le Commonwealth, a réitéré la position du gouvernement à l’Assemblée nationale.

Félix Mbayu # Jean Michel Nintcheu

Par Cyril Essissima


« Vous êtes face à l’histoire de notre pays en ce qui concerne la crise dans les deux régions anglophones. » C’est par ces mots que le député Jean Michel Nintcheu a littéralement cloué au pilotis le gouvernement le 24 novembre dernier lors des questions orales. Il s’adressait ainsi au ministre délégué auprès du ministre des Relations extérieures, chargé de la coopération avec le Commonwealth, Félix Mbayu.

Le député est revenu sur l’offre de médiation avortée du gouvernement canadien dans la guerre en cours dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. L’on se souvient qu’en date du 20 janvier, la ministre canadienne des Affaires étrangères, Mélanie Joly, avait annoncé des pourparlers en vue d’une sortie de crise entre le gouvernement du Cameroun et les séparatistes anglophones, sous l’égide de l’Etat canadien. Une nouvelle abondamment relayée par la presse camerounaise. Sauf que trois jours après, et contre toute attente, le porte-parole du gouvernement, René Emmanuel Sadi, a démenti cette information, fustigeant toute ingérence et martelant que le gouvernement camerounais « n’a confié à aucun pays ou entité extérieure, un quelconque rôle de médiateur ou facilitateur pour régler la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ».

Et le sulfureux parlementaire de demander : « Quelle est votre avis sur ce ping-pong entre la ministre des Affaires étrangères du Canada et le ministre de la Communication du Cameroun ? Y a-t-il eu des rencontres et/ou des pourparlers entre les leaders séparatistes anglophones et les représentants du gouvernement du Cameroun sous l’égide du gouvernement du Canada ? Pourquoi au nom du sacro saint principe de la réciprocité actes diplomatiques, n’avez-vous pas fait de déclaration ou de communiqué pour infirmer les propos contenus dans la déclaration de votre homologue canadienne ? Dois-je comprendre que votre silence confirme l’adage selon lequel qui ne dit rien consent ?

Piqué au vif, le représentant du gouvernement ne s’est pas laissé faire. Félix Mbayu a fait monter le ton pour décrier la désinvolture de Jean Michel Nintcheu sur un sujet aussi sérieux et sensible. « Comment pouvez-vous imaginer que les Camerounais s’entretuent à cause des langues étrangères, de la culture étrangère ? Comment pouvez-vous imaginer que les Camerounais ont décidé de faire la paix et ne veulent pas écouter les voix de la raison. Je vais donc saisir l’occasion des questions de l’honorable Michel pour expliquer et donner des réponses qui, je l’espère, mettront un terme au malentendu qui a été rapporté maintes et maintes fois. J’espère que l’honorable parlementaire restera dans la salle jusqu’à ce que j’aie fini de répondre à cette question », a lancé le membre du gouvernement, le visage fermé.

10 milliards

Félix Mbayu a insisté sur les initiatives prises par le gouvernement pour reconstruire les infrastructures détruites par les bandes armées sécessionnistes. « Au-delà du DDR (désarmement, démobilisation et réintégration des ex-combattants, ndlr) , le gouvernement a mis en place le plan présidentiel pour la reconstruction parce que ces gens passent leur temps à détruire les infrastructures gouvernementales, le gouvernement a mis en place ce plan. La première année, il a demandé 80 milliards et a obtenu 10 milliards Fcfa », a-t-il fait savoir. Un plan soutenu par le Pnud.

Malheureusement, regrette le ministre, « lorsque le Pnud a commencé à construire et à reconstruire, les séparatistes ont pris pour cible toute structure reconstruite par le gouvernement. Le gouvernement a donc décidé de ne jamais faire de déclaration publique à ce sujet et de laisser le Pnud poursuivre ses activités. (…) Comment peut-on douter de la volonté et de l’engagement du gouvernement à trouver des solutions dans de telles circonstances ? »

Réalité

A propos de l’offre de médiation canadienne, le ministre délégué auprès du ministre des Relations extérieures, est formel. « Personne n’a jamais été chargé par le gouvernement, par le Canada, d’aller demander de l’aide au peuple canadien. Le fonctionnaire canadien qui a rédigé cette déclaration nous a avoué que s’il avait connu les faits, ces déclarations n’auraient pas été faites. Je ne m’attends pas à ce que l’Honorable Michel Nintcheu nous croit. Mais c’est la réalité ».

Sur le silence de son patron, Félix Mbayu agite la solidarité gouvernementale. « Les principes de réciprocité n’impliquent pas de répondre à des questions qui sont plus flagrantes. Dans les règles d’engagement de ce gouvernement, il y a une personne qui parle au nom du gouvernement collectivement et au nom de chaque ministre individuellement. Le ministre Sadi a présenté la position du gouvernement tout comme le ministre Joly a présenté la position du gouvernement canadien. Ce n’était pas un engagement entre deux ministères des Affaires étrangères.

Elle parlait au nom du gouvernement canadien et le ministre Sadi parlait au nom du gouvernement camerounais. Et il n’y avait donc pas besoin d’une déclaration du ministre des Relations extérieures. Les relations entre le Cameroun et le Canada sont solides », a-t-il clarifié, laissant le parlementaire sur sa faim.  Selon Jean Michel Nintcheu, « la crise anglophone qui a éclaté fin 2016 a déjà fait plus de 6000 morts ; 600 000 enfants n’ont pas accès à l’éducation ; plus de 800 000 personnes sont déplacées ».