Géostratège et enseignante à l’Institut des relations internationales du Cameroun (Iric), elle pense que le retrait du Niger, du Mali et du Burkina Faso de la Cedeao est une contre-offensive aux sanctions de cette organisation.
Par Cyril Essissima

Le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont annoncé leur retrait de la Cedeao. Est-ce que des régimes transitoires comme ceux-là sont habilités à prendre une telle initiative ?
Les coups d’Etat du Mali du 31 mai 2021, celui du Burkina Faso de septembre 2022 et celui perpétré au Niger le 26 juillet 2023 ont un élément commun la volonté des régimes militaires de combattre le terrorisme dont les exactions avaient pratiquement paralysé l’essentiel des grandes régions. Une fois au pouvoir, ces régimes militaires vont subir des pressions de la part des organisations internationales notamment la Cedeao qui revendique le retour des civils au pouvoir. Ces Etats, après avoir créé l’Alliance des Etats du Sahel (Aes) vont décider de se retirer de la Cedeao qui ne veut pas lever les sanctions.
Ainsi, à la question de savoir si ces gouvernements de transition sont habilités à prendre de telles initiatives, nous disons qu’il est difficile dans ce contexte de parler de droit. Car il s’agit là d’une question d’intérêt national d’ordre sécuritaire et économique. La liesse populaire qui a suivi tous ces 3 putschs amène à considérer que certains coups d’Etats répondent aux aspirations des populations souveraines, car lorsque le pouvoir est malfaisant le coup d’Etat s’avère salvateur.
La militarisation du pouvoir dans les Etats du Sahel doit être comprise comme la volonté de l’armée de stabiliser les territoires. Car sans la sécurité, aucun développement n’est possible. Loin des questions de légalité, c’est-à-dire la remise en question des actes des régimes de transition arrivés au pouvoir par la force et donc un moyen illégal. On est en plein dans les rapports de force politique. Toutefois, il revient aux populations de ces trois Etats de décider de leur sort car elles sont souveraines et que le droit international est subordonné à la volonté des Etats. Un Etat peut intégrer une organisation et décider de se retirer lorsqu’il ne trouve plus un intérêt compatible à ses objectifs. C’est le cas de la Grande-Bretagne qui s’est retirée de l’Union européenne. Seulement, ce retrait doit obéir à certaines conditions.
Au cas où ce retrait est acté, quelles pourraient être les incidences sur le poids de cette organisation dans la sous-région ouest africaine ?
Il est important de prendre au sérieux les menaces des Etats du Sahel. Rappelons qu’en 2014, ces trois Etats avaient déjà émis la volonté ambitieuse de mettre en place une force de 3000 hommes, destinée à combattre le terrorisme qui jusqu’à date n’a pas été éradiqué par le G5 Sahel. Encore que celui – ci est piloté par la France, cette puissance indexée par la junte comme principale instigatrice des troubles sécuritaires dans le Sahel. Par ailleurs, la Cedeao a montré son incapacité à stabiliser la région, elle est donc peu crédible aux yeux de ces Etats. La défiance est réelle et profonde. Si rien n’est fait, on assistera à la plus grande crise qu’a connue l’Afrique de l’Ouest, une crise sans précédent qui impactera sur la reconfiguration géographique, géopolitique et géoéconomique de la Cedeao dont ses 6,1 millions de km2 et 210 millions d’habitants, ses nombreuses ressources minières. Elle sera diminuée de ses moyens de puissance comme l’économie (les richesses du Niger et du Mali), son espace et sa population (pouvoir des consommateurs) être réduits.
La commission de la Cedeao dit n’avoir pas reçu jusqu’ici de notification formelle de ces trois pays. À votre avis, est-ce un moyen pour ces pouvoirs militaires de faire pression sur l’organisation pour que celle-ci lève ses sanctions ?
La faiblesse géostratégique des Etats du sahel comme le Mali, le Niger et le Burkina Faso est qu’ils sont dépourvus de façades maritimes, et donc les pressions ou sanctions économiques de la Cedeao ont impacté sur le quotidien des populations. Par exemple au Niger, le blocus commercial a fait grimper les prix des denrées alimentaires et créer une pénurie des produits essentiels notamment les médicaments. Ces pressions maintenues, pourtant les trois régimes militaires avaient annoncé l’organisation des élections au Niger dans trois ans, au Burkina l’échéance était prévue pour l’été 2024, et le Mali qui avait prévu les élections en février 2024, a dû les renvoyer à une date ultérieure.
Comment comprendre cette pression de la Cedeao qui fait de la politique deux poids, deux mesures ? La réaction de l’Alliance des Etats du Sahel (Aes) peut dans une certaine mesure être appréhendée comme une contre-offensive. Une réaction qui vise à amener la Cedeao à se plier et à lever les sanctions. Cette hypothèse est davantage plausible dans la mesure où ces Etats n’ont pas respecté l’article 91 de la Charte de la Cedeao qui stipule qu’en cas de retrait d’un Etat membre, celui – ci doit le faire savoir par voie écrite sur une durée d’un an. Mais la violation de cette Charte est un signal fort, un message à l’organisation ouest africaine de revoir ses positions, quitte à ce que les deux parties en subissent les conséquences. Quoi qu’il en soit, l’Aes dans sa quête d’émancipation stratégique et économique use des moyens possibles pour tirer son épingle du jeu.
Peut-on raisonnablement sortir de la Cedeao tout en gardant un pied dans l’Uemoa ?
Au regard du comportement des Etats de l’Aes, ceux – ci sont engagés à rompre définitivement les liens coloniaux et toutes leurs excroissances comme les organisations internationales africaines qui sont instrumentalisées par l’ancienne métropole. Ces Etats ne sauraient sortir de la Cedeao et rester dans l’Uemoa même s’il existe un jeu concurrentiel entre les deux CER. Il est vrai que l’une met l’accent sur la coopération Sud-Sud en s’appuyant sur le caractère artificiel des frontières et sur l’importance des échanges commerciaux informels. Tandis que l’autre soutient une coopération institutionnelle avec la participation des partenaires extérieurs comme la France. La Cedeao comprend 15 Etats et l’Uemoa, dont le rôle essentiel est le contrôle des établissements de crédit et systèmes financiers décentralisés en compte 8. Elle est un facteur de crédibilité de la coopération monétaire, financière, juridique et culturelle. Elle ne saurait être compatible aux aspirations de l’Aes qui après avoir envoyé la France à la porte, se tourne de plus en plus vers la Russie.
Par ailleurs, l’Alliance laisse la possibilité à tout autre Etat désireux de suivre le mouvement d’émancipation d’intégrer l’organisation. Un projet si ambitieux et si alléchant risque d’occasionner plus de défection dans les rangs de la Cedeao. Il est plus que jamais opportun que les négociations se poursuivent afin d’aboutir à des compromis pour le bien des équilibres régionaux.



