Dictat des bailleurs de fonds, inflation, dissensions au sein de sa famille politique, etc., le député et président national du Pcrn craint également que la vie soit plus chère en 2024 au regard du budget de l’Etat tel que conçu par le gouvernement. Il se félicite néanmoins des amendements apportés à la loi de finances grâce aux élus du Pcrn qui entendent accroître la pression pour une réduction des importations au Cameroun.

Par Cyril Essissima
Quatre des 16 amendements proposés par les députés du PCRN relativement au projet de loi de finances, ont été favorablement reçus par l’exécutif. Voyez-vous cela comme une victoire en soi de l’opposition, surtout lorsqu’on sait la majorité écrasante du Rdpc au Parlement ?
Permettez-moi tout d’abord de vous remercier pour cette question qui marque un intérêt certain pour nos activités au Parlement. Nous espérons que cela permettra d’accroître celui des Camerounais et singulièrement de vos lecteurs quant à l’importance des élections locales dans l’évolution du processus démocratique d’un pays comme le Cameroun tant elles placent le peuple souverain au cœur du dispositif de contrôle parlementaire de l’action gouvernementale lequel constitue un instrument de la bonne gouvernance.
Ensuite, il conviendrait d’indiquer que sur les 16 amendements proposés par les députés du Pcrn, ce sont quatre amendements qui ont été acceptés par le gouvernement. Il s’agit de :
– Amendement N°2 : Articles septième et huitième de la loi de finances 2024 qui soumettent aux droits d’accises à l’importation certains produits de consommation contingente et au tarif extérieur commun les riz dits « parfumé » et « précuit », assimilés à tort à des produits de première nécessité, est la résultante des coups de boutoirs du Pcrn sur la question de la protection de certaines filières locales depuis le débat d’orientation budgétaire de juin 2020, le débat relatif à la Snd30 et les discussions sur les projets de LF2021 et 2022.
– Amendement N°13 : Article vingt-quatrième. L’amendement proposé par le Pcrn a été accepté par le gouvernement et vise à promouvoir l’import-substitution et à booster la transformation locale des produits alimentaires soumis aux droits d’accises à l’importation par la LF2024. Pour mémoire, il institue une autorisation d’importation sur cinq ans des produits alimentaires visés à article septième modifié et complété par la LF2024.
– Amendement N°14 : Article vingt-cinquième. L’amendement du Pcrn a été accepté par le gouvernement en vue de permettre au Conseil national de la communication (Cnc) de lutter efficacement contre la banalisation des pratiques déviationnistes en violation des textes en vigueur et de veiller à la préservation de l’identité culturelle camerounaise. Toutefois, alors que le Pcrn tablait sur des amendes allant de 100 000 000 Fcfa à 500 000 000 Fcfa, le gouvernement retient 50 000 000 Fcfa à 300 000 000 Fcfa et élargit le champ d’application de l’amendement au-delà des pratiques homosexuelles.
– Amendement N°15 : Article trente-deuxième. L’amendement du Pcrn relatif au 2e tiret de ce dispositif a été accepté par le Gouvernement ; tandis que celui du 4e tiret a été rejeté. L’objectif est de protéger le citoyen ou résident camerounais contre les multinationales de l’industrie pharmaceutique, de la chimie et des produits phytosanitaires en faisant en sorte d’éviter que des activités de recherche autorisées soient dévoyées ou poursuivent des buts autres que ceux annoncés pour leur obtention.
Une victoire en soi de l’opposition, oui, certainement en raison de la majorité écrasante du Rdpc au Parlement. Mais cela est à saluer non pas comme une victoire du Pcrn mais comme l’aboutissement progressif de la cause portée par feu le Docteur Bernard Njonga en faveur du paysan camerounais et de la ruralité dans son ensemble. Si c’est le triomphe de la pertinence ainsi que l’a laissé entendre le ministre des Finances, nous aurions espéré que gouvernement dans la phase d’examen du projet de loi à la chambre haute, baptisât ce corpus ajustable annuellement depuis la LF2022 comme les réformes Bernard Njonga, un grand camerounais qui a servi sa nation avec patriotisme, désintéressement et esprit de sacrifice, jusqu’à sa disparition.
De votre point de vue, quel sera l’impact de ces changements dans les secteurs concernés ?
Prenons l’exemple des charcuteries industrielles : le gouvernement a construit des chaines modernes d’abattage industriel (Ngaoundéré et Yaoundé). Ces chaines sont quasiment à l’arrêt depuis leur livraison par le partenaire espagnol d’abord en raison d’un cheptel réduit puis en l’absence de transformation. Les amendements visant la limitation des importations des charcuteries industrielles sont susceptibles de charrier un développement rapide de la branche de conservation et de transformation de la viande bovine, caprine et porcine. On observe dans les chaines de grandes surfaces de la distribution (Carrefour, Santa Lucia, DOVV, etc.) et des boucheries modernes un timide frémissement de la transformation des carcasses de viande en produits dérivés finis prêts à la consommation. Cette tendance est appelée à s’amplifier, car dans le choix d’investissement, ces exploitations devraient en principe développer ces ateliers que de devoir rogner sur leurs marges pour satisfaire la clientèle de produits importés de même nature. Il y a même lieu d’espérer que les artisans qualifiés basés en France ou en Italie trouveront là un moyen de s’installer auprès de leurs consommateurs et près de la matière première bon marché et bio, vu la crise dans le secteur en Europe du fait du changement des habitudes alimentaires influencé par les ravages causés par l’empreinte carbone des élevages industriels.
En donnant un avantage comparatif aux productions locales de riz, de maïs, de cacao, d’huiles végétales raffinées, de cacao ou de charcuteries industrielles, le gouvernement franchi un pas, certes encore timide mais décisif dans la perspective de la mise en œuvre de la Snd30. Pour 2025, le Pcrn va accroître la pression pour une réduction substantielle des importations de produits et matières premières agricoles ayant des substituts locaux.
S’agissant de la décentralisation, on a comme l’impression que le gouvernement n’est pas très « pressé » dans ce qu’il a appelle processus. Car le transfert des ressources ne suit pas vraiment le transfert des compétences, pourtant assez avancé. C’est une problématique qui vous préoccupe ?
Elle nous préoccupe totalement, la philosophie politique du fédéralisme communautaire trouve sa justification dans l’autonomisation radicale des collectivités communautaires territorialement décentralisées. Cela emporte que chaque communauté constitue un pôle de développement et que les politiques publiques sont conçues et implémentées à la base et non plus du sommet vers la base. Les ressources générées à la base seront donc gérées localement. C’est ce que nous appelons « localisme ». Le développement du Cameroun passe nécessairement par le développement préalable des zones rurales, soit donc une décentralisation totalement aboutie.
Rien, mais alors rien ne justifie aujourd’hui que la loi de finances continue à faire écran à la loi-cadre de la décentralisation voté en 2019. Tous les indicateurs socio-économiques couplés aux demandes itératives des élus locaux, démontrent que la croissance économique doit passer par l’autonomisation des élus locaux. Pourquoi la dotation générale de la décentralisation ne reçoit toujours pas même en 2024 le financement planché de 15% des recettes, même propres ? La réponse est le refus du gouvernement. On est donc en plein dans le double langage. Les gouvernants bureaucratisés ont de la peine à lâcher du lest au profit des élus du peuple. Et pourtant seule l’autonomie responsabilise. C’est toute la différence avec l’indépendance qui divise.
Face aux membres de la commission des finances et du budget de l’Assemblée nationale, le ministre des Finances s’est justifié en indiquant que le Cameroun est sous programme avec le Fonds monétaire international (Fmi), lequel a édicté un certain nombre de conditionnalités que le gouvernement a intégrées dans la loi de finances. Peut-on alors dire que le gouvernement, malgré sa bonne foi, ne peut faire autrement parce qu’ayant les mains liées par ce « grand bailleur » ?
Le gouvernement a les mains liées parce qu’il ne s’est pas mué en planificateur bienveillant avec la définition de la Vision et la mise en œuvre du Dsce. Le programme avec le Fmi découle de l’échec du gouvernement sur le Dsce, le Planut et le COCAN. Le gouvernement a les mains liées car il s’est endetté sans réaliser les investissements attendus de cet endettement et la fiscalité ne sert finalement qu’à rembourser des dettes improductives pour l’économie nationale.
Le Fmi n’est donc pas la solution, mais un problème supplémentaire. Le Fmi n’a jamais sorti une nation du sous-développement, le Fmi n’a jamais permis à un Etat de se redresser suite à l’effondrement de ses liens sociaux consécutif à la crise structurelle de son économie. Le Portugal a prouvé que l’on peut se passer des programmes du Fmi en remettant l’humain au cœur des politiques publiques et de l’investissement public. La rigueur budgétaire imposée par le Fmi ne vise que les couches défavorisées et les classes moyennes soumises à l’impôt tandis que les élites ne font que s’enrichir sur la prédation du budget depuis plus de 30 ans et rien ne change dans la conduite qu’il fait de ses programmes et des revues trimestrielles, au contraire il cautionne la gabegie comme l’eurobond 2015 remboursé par un autre eurobond sans avoir réalisé les programmes qui avaient motivé sa contractualisation.
Si le Fmi était sincère, il sanctionnerait les dirigeants centraux en signant des programmes préférentiels directement avec les représentants des populations que sont les conseillers municipaux et régionaux.
La question que la majorité des Camerounais se posent est celle de savoir si la vie sera plus ou moins chère en 2024. Que leur dites-vous sur la base de ce projet de loi de finances déjà adopté par le Parlement ?
Globalement, ce budget ne permet pas d’envisager une réduction substantiellement du coût de la vie ou une augmentation du pouvoir d’achat des ménages, le gouvernement restant intolérant à tout amendement allant dans ce sens. Ce qu’il y a lieu d’espérer c’est une stabilisation du taux d’inflation, mais le pays dépend encore largement des facteurs internationaux. C’est la raison pour laquelle nous avons insisté sur un passage plus vigoureux voire volontariste aux politiques d’import-substitution.
Pour sortir, où en êtes-vous avec tractations au ministère de l’Administration territoriale (Minat) s’agissant de l’organisation du congrès du Pcrn à Kribi?
Il faut de prime abord rappeler que nous avons déclaré en toute légalité le congrès ordinaire du Pcrn prévu du 15 au 17 décembre 2023. Le sous-préfet de Kribi II nous a délivré un récépissé de manifestation publique le 16 novembre 2023. Quelques jours plus tard, le 23 novembre 2023, le même sous-préfet a pris une autre décision rapportant la précédente et interdisant le congrès au motif de dissensions internes susceptibles de troubler gravement l’ordre public. Nous disons que cet acte administratif d’interdiction est abusif. Car en effet, l’ex-président du Pcrn, Monsieur Kona Robert, fait depuis quelque temps, des déclarations publiques dans lesquelles il dénonce le congrès de Guidiguis du 11 mai 2019 à l’issue duquel j’ai été élu président national du Pcrn. Il a par ailleurs saisi le Tribunal de première instance de Kaélé dans l’Extrême-Nord afin que les résolutions de ce congrès soient annulées. La première audience est fixée au 4 janvier 2023.
Nous pensons donc que jusqu’à ce que la justice se soit prononcée, des déclarations publiques ne sauraient constituer à elles seules des menaces à l’ordre public au point de préjudicier 1600 militants, dont certains de la diaspora, inscrits au congrès de Kribi.
C’est également le lieu de rappeler que le congrès de Guidiguis soudainement querellé a été convoqué par le plaignant, toutes les résolutions ont été signées par lui. La lettre d’information adressée au Minat signée par lui et le procès-verbal du congrès ont été communiqués au Minat par voie d’huissier et un courrier du Minat prenant acte des résolutions, nous a été adressée le 19 août 2019.
En 2020, c’est en ma qualité de président national que j’ai investi l’ex-président aux élections législatives dans la circonscription du Mayo-Danay Sud. En décembre 2022, j’ai convoqué le congrès extraordinaire de Ngaoundéré et le plaignant y a assisté, il y a participé comme membre du bureau du congrès et il a apposé sa signature sur les statuts révisés. Le comportement de l’Administration territoriale est au mieux curieux, au pire partial.
Il convient de porter également à la connaissance de l’opinion qu’il y a quelques temps, des personnes proches de l’ex-président ont contacté certains élus du Pcrn réputés frondeurs afin qu’ils apposent leurs signatures sur un mémorandum d’urgence. Sauf que, bien que n’ayant pas pu obtenir une seule signature d’un élu, ils ont publié dans les réseaux sociaux dans la matinée du mardi 6 décembre 2023, un mémorandum fantaisiste portant certes, la signature scannée de l’ex-président, mais surtout assorti d’une centaine d’autres signatures dont celles de prétendus élus. Après vérification, la liste des élus n’était composée que de fausses identités et parmi la centaine de signataires, seuls deux noms figurent dans le fichier du Pcrn. Nous avons d’ailleurs commis un communiqué à cet effet.
Toutefois, dans l’attente de l’audience de janvier 2024, nous avons entamé le dialogue avec l’ex-Président afin de mettre fin à ses agissements. C’est ainsi qu’à la faveur de son séjour à Yaoundé depuis le lundi 4 décembre 2023, nous avons entamé avec lui un dialogue de la dernière chance tel que recommandé par le bureau politique du Pcrn qui avait siégé le samedi 2 décembre 2023.
Depuis lundi, nous sommes en discussion et espérons déboucher sur des solutions internes. L’une des entraves à ces discussions, est le comportement partial du cabinet du ministre de l’Administration territoriale qui, depuis l’arrivée de l’ex-président à Yaoundé, semble avoir pris le contrôle de l’agenda de ce dernier. Nous ne savons pas encore à quelles fins… Néanmoins nous ne désespérons pas.




