Ancien ministre, président général de l’ADD et potentiel candidat à la présidentielle de 2025, il dit être réaliste en s’appuyant sur une série d’indices.
Par Cyril Essissima
L’actualité politique est marquée au Cameroun par la prorogation du mandat des députés, qui devrait être suivi de celle des conseillers municipaux. Quelle est votre réaction à ce sujet ?
Ma réaction s’inscrit sur trois niveaux : celui des principes qui se rapportent aux canons de la démocratie, au contrat social de Jean Jacques Rousseau auquel nous avons souscrit et à la Constitution du Cameroun.
Au niveau des principes, je crois que pour être conforme à la démocratie, il faut absolument s’inscrire dans sa logique. Il faut en avoir l’esprit et l’ouverture qui soient compatibles avec ces principes pour répondre aux exigences qui lui sont inhérentes. Et principalement, avoir la conscience, le sens d’équité, le sens de l’honneur. Or, ce qui vient d’être décidé au regard de la conformité par rapport au contrat social sur les élections, la Constitution a fixé la durée des mandats des élus.
Il faut préciser que les collectivités territoriales décentralisées sont régies par l’article 26 de la Constitution. Cet article en son alinéa c/3 prévoit que le fonctionnement des collectivités territoriales décentralisées relève du domaine de la loi. Or, là où commence et où finit la notion de fonctionnement n’est pas précisé. Dans tous les cas, ce n’était pas par un décret qu’il fallait le faire. Qu’on l’ait fait par une loi, c’est parfait. Tel est l’esprit de la Constitution.

Est-ce qu’on doit s’amuser à se rabattre sur des personnes qu’on peut manipuler pour faire passer une décision de si grande importance ? Le Contrat social signé avec le peuple a défini la durée des mandats. Les électeurs ont été appelés à se prononcer sur la capacité de tel candidat à être responsable d’une fonction élective sur une durée de cinq ans. C’est sur cette base qu’ils l’ont élu. Il est possible que cet électeur ait une capacité supérieure à la durée du mandat, mais aussi il peut avoir une capacité inférieure. La durée sert surtout à permettre au peuple de savoir apprécier ce qui a été fait par un élu et à décider s’il faut continuer à lui faire confiance.
L’autorité qui s’est arrogée le droit de proroger le mandat s’est en fait substituée à l’ensemble des électeurs. C’est un abus d’autorité. L’autorité en question ne s’inscrit donc pas dans le cadre de la démocratie. Cela laisse subodorer quelques soupçons de machiavélisme. Dans « Le Prince » de Machiavel, il est écrit que quand le « Prince » veut conserver le pouvoir, « tous les moyens sont bons » et que « la fin justifie les moyens », qu’importe leur caractère moral ou immoral, civique ou incivique.
Dans le contexte actuel, même s’il était étendu sur une civière, le candidat Biya sera réélu. Je le dis haut et fort bien que je sois moi-même un candidat potentiel. Je ne suis quand-même pas tombé de la dernière pluie. Je suis réaliste et je connais parfaitement mon pays.
A partir de ce moment, cette prorogation est subjective et vise plutôt à rassurer ceux qui ont des doutes sur la possibilité pour eux d’être reélus. Ça leur fait un an de plus gratuitement accordé au détriment du ‘‘Contrat social’’.
Tel est le commentaire que je peux faire sur ce cas. Mais je ne crois pas que nous soyons au siècle de Machiavel pour dire que « la fin justifie les moyens », que « tous les moyens sont bons » pourvu qu’on atteigne ses desseins. Non ! Pour moi c’est une honte d’avoir procédé ainsi. Et ceux qui ont poussé le Président à prendre cette décision, ils l’ont induit en erreur. Ils doivent en payer les conséquences.
Le débat fait également rage au sujet de l’équilibre régional dans les résultats des concours administratifs. En qualité d’ancien ministre de la Fonction publique, où vous situez-vous relativement à ce débat ?
S’agissant de l’équilibre régional au Cameroun, je dirais que notre pays a bien des soucis causés par des déséquilibres persistants observés dans le développement inéquitable des régions. Même les instituts officiels des statistiques ne cessent d’établir et de rappeler que de façon endémique, les régions du septentrion, c’est-à-dire l’Extrême-Nord, le Nord et l’Adamaoua, de l’Est et du Nord-Ouest vivent en dessous du seuil de pauvreté pour être politiquement délaissées. Le déséquilibre est donc évident. Mais là il s’agit de l’équilibre global.
Vous avez rappelé que j’ai été ministre de la Fonction publique. A ce titre, j’avais pris une circulaire réglementaire en application des textes de valeur supérieure. J’avais estimé que les recrutements administratifs imposent que chaque coin du Cameroun se retrouve dans les miroirs que représente l’Administration et au prorata de sa dimension démographique. J’avais également estimé qu’il fallait que ce qu’on appelait à l’époque « régions insuffisamment scolarisées », ne soient pas lésées alors que, avec ou sans fonction publique, ces régions auraient pu vivre d’elles-mêmes. Et j’avais donc réglementé les recrutements administratifs en affectant, au prorata de la démographie de chacune des régions que j’avais dénombrées à quatre, un pourcentage. J’avais donc réussi à établir une péréquation de partage équitable.
Il ne fallait surtout pas que ce qui est affecté à telle région soit transféré à telle autre. Aussi longtemps que j’étais en fonction et même jusqu’aujourd’hui, c’est cette circulaire qui est brandie dans les réseaux sociaux, revêtue de ma signature.
Pour rappel, l’équilibre régional n’est pas une question de favoritisme. C’est une question de justice. Il faut que nous sachions que vivre-ensemble ne signifie pas que les uns contribuent au confort des autres et à leur détriment à eux. Voilà l’objet de l’équilibre régional. Or, cet équilibre n’est pas tout à fait bien assuré. Pourtant il faut y veiller. Faute de quoi, notre beau Cameroun risque un jour, ou l’autre d’éclater. Ce sera au détriment de tout le monde. Personne n’y a intérêt.

En appliquant le fédéralisme tel que présenté dans le projet de société de l’ADD, est-ce que la solution à ce problème de quotas dans les concours administratifs ne peut pas être trouvée ?
Aux dilemmes socioéconomiques dont je parlais, s’ajoutent d’insistantes revendications d’ordre institutionnel cette fois-ci, revendications formulées par une bonne frange des citoyens habitant les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, créant ainsi ce qu’on appelle ‘‘la crise anglophone’’. Celle-ci a pris racine crescendo dans des réformes constitutionnelles qui ont successivement fait passer la forme de l’Etat d’une République fédérale telle que voulue par la Constitution référendaire du 1er octobre 1961 donnant naissance à la République fédérale du Cameroun avec un Etat fédéral et deux Etats fédérés, à une République unie sans organes ni législatifs, ni exécutifs fédérés, instituée par la Constitution adoptée par voie de référendum le 20 mai 1972. Puis celle du 18 janvier 1996 qui s’écarte plus ou moins inconsciemment de l’idéologie initiale de la réunification des deux Cameroun en instituant un « Etat unitaire décentralisé indivisible ». Je vous signale que c’est une copie certifiée conforme de la Constitution française. Vous y retrouverez le même article. Cet Etat s’appelle tout bonnement République du Cameroun. Appellation exactement identique à celle que portait le Cameroun français à son indépendance proclamée le 1er janvier 1960 avec un nouveau drapeau frappé d’une seule étoile.
Cette perpétuation, devenue coutumière de viols de l’esprit et de la lettre de la décentralisation politique qu’implique la forme fédérale de l’Etat au niveau institutionnel, est aggravée au niveau pratique par l’ignorance, le piétinement et la tendance à la phagocytose de la forme et du fond des techniques et des procédures administratives et judiciaires héritées de la colonisation anglaise. Elles incluent principalement les particularités entachant le système éducatif ‘‘à l’anglaise’’ et l’application de la ‘‘common law’’.
Mais comme si cela ne suffisait pas, pour froisser et frustrer les Anglophones, la plupart des postes et des fonctions de responsabilité, notamment l’Administration préfectorale et la Justice étaient envahies par des fonctionnaires venus de la partie francophone du pays, dont certains maîtrisaient peu ou prou la langue de Shakespeare. Ce qui crée un sentiment de marginalisation et des complaintes conséquentes des ressortissants des deux régions anglophones du pays. Toutes causes qui expliquent la guerre ouvertement déclarée par les « sécessionnistes » à la République du Cameroun en fin 2016, en vue de créer l’Etat d’« Ambazonie » et d’en proclamer l’indépendance. Une guerre qui a entraîné des enlèvements de personnes contre paiements de rançon, des milliers de morts civils et militaires de part et d’autre, des centaines des milliers de déplacés internes et provoquer des destructions d’édifices publics ainsi que des infrastructures socioéconomiques, y compris des plantations, des écoles et des hôpitaux.
L’acharnement à réaliser ce projet leur est d’autant plus sournoisement excitant qu’ils auraient appris que la plateforme continentale du Sud-Ouest, s’étendant de la péninsule de Bakassi à la baie de Limbé dans le Golfe de Guinée, recèlerait un grand gisement pétrolier offshore. Pourtant, le Cameroun gagnerait très honorablement à accepter de se remettre en cause et de se remodeler au grand bien d’un juste reéquilibrage de son intégration socioéconomique. Parce qu’après tout, la tendance est d’aller vers les fédérations d’Etats.
Les Etats les plus importants et les plus prospères sont comme par hasard des Etats fédéraux. Le Brésil, les Etats-Unis, l’Union européenne et même l’Argentine sont des Etats fédéraux. Qu’est-ce qui empêche que nous vivions dans une fédération où chacun se reconnaîtrait et où personne ne se plaindrait que l’autre lui enlève ses prérogatives. L’exemple qu’on peut citer c’est la Fédération belge. La Belgique est un pays où on parle quatre langues : le néerlandais, le wallon, le français et l’allemand. Cette Belgique est une fédération malgré la dimension réduite de ce pays.
Pour encadrer positivement leur existence commune, leur Constitution a prévu des compétences qui conviennent aux Etats fédérés (il y en a trois) et celles qui conviennent à l’Etat fédéral. Elle renvoie par exemple à tout ce qui est culture, langue, emploi, développement urbain, etc., aux Etats fédérés, et à l’Etat fédéral tout ce qui est supranational (chemins de fer, législation, Constitution, etc.) D’une manière générale, les Belges vivent sans problème tout simplement parce que la Constitution a prévu de manière équitable comment répartir les compétences entre l’Etat fédéral et les Etats fédérés.
Ce serait parfaitement acceptable au Cameroun si l’on procédait ainsi. Personnellement, je prévois quatre Etats fédérés au Cameroun : le grand Nord (Adamaoua, Extrême-Nord et Nord) ; le Centre (Centre, Sud et Est) ; Littoral et Ouest ; et le Cameroun occidental (Nord-Ouest et Sud-Ouest). En circonscrivant les compétences dévolues à ces Etats fédérés de manière intelligente et équitable, personne ne se plaindrait. Puisqu’on parle des recrutements, si on dit par exemple que la police relève de l’Etat fédéré, on ne se plaindrait pas que 450 policiers soient issus d’une seule aire géographique et les 76 restants se répartissant entre les neuf autres régions. Une fois qu’on a défini les compétences, celles-ci s’exercent à l’intérieur des régions avec recrutements correspondants du personnel qui leur est acquis. L’Etat fédéral se réserverait les compétences résiduelles, c’est-à-dire celles qui couvriraient toute la nation à cause de la connexité des besoins des uns et des autres.
Voilà ce qu’il faut arriver à faire chez-nous. Et tant qu’on ne le fait pas, nous resterons dans des problèmes. C’est la seule solution qui ne lèserait personne. Je ne pense pas me tromper car je crois compter parmi ceux qui connaissent bien le Cameroun et les Camerounais. Cette solution est quant à moi l’issue et la solution du problème.
Du point de vue économique, on constate beaucoup de dysfonctionnements et surtout une expansion du chômage. Sur quels leviers ou filières le Cameroun peut-il s’appuyer pour relancer son économie et faire face aux défis pressants et futurs de développement ?
La situation de l’emploi ou plutôt le niveau atteint par le chômage au Cameroun est devenu dangereusement alarmant. Les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur de ce pays sont en droit de s’interroger sur la finalité même de la formation universitaire. Des titulaires de licence, de maîtrise, de master et même des ingénieurs se retrouvent chercheurs désespérés d’emploi. Ils sont contraints et confinés à faire de l’auto-emploi comme les y exhorte génialement le discours officiel. Ou de devenir ponctuellement des membres actifs des ‘‘charters’’ électoraux. Voilà ce qui réservé aux jeunes. Cette situation n’aura été que l’absence de politiques en la matière. Ou, plus grave, du refus d’intégrer l’emploi au même titre que le capital dans les politiques de développement.
Pour y remédier, la démarche consiste à multiplier, à exploiter les possibilités de création effective d’emplois. Il ne faut pas lier cette situation à une fatalité. Celle-ci n’élit domicile que là où elle n’est pas combattue ni chassée par la force du caractère et la ferme volonté de réussir. Il est vraiment honteux de parler de chômage dans un pays comme le Cameroun auquel Dieu a tout donné. Le Cameroun en vérité est un réservoir inépuisable de richesses, d’emplois, d’argent et surtout d’espérance.
Prenons les secteurs économiques les uns après les autres, nous allons découvrir que le chômage est le résultat du manque de conviction conceptuelle de nos dirigeants. Par exemple, l’inexistence d’une politique agraire appropriée pour lui donner un contenu plus développant. Des bras valides sont aujourd’hui réduits à de minces parcelles de cultures pratiquées dans des zones arides ou simplement sur de la rocaille. Sans inquiéter personne, ni empiéter d’une seule aune sur des propriétés coutumières exploitées en faire-valoir directs ou indirects, l’on peut débroussailler d’immenses étendues de terres arables. Tous ceux qui se sentent la vocation, la volonté et ont l’aptitude pour exploiter à leur compte les immenses « no man’s land », y seront installés. Des ‘‘colons’’ camerounais quitteront volontairement leurs montagnes ou leurs champs exigus pour devenir des fermiers modernes.
La zone allant du sud du Noun et du Djerem, au nord du grand Mbam et du Lom et Djerem, conviendrait très rentablement à l’accueil de ce projet de rêve.
Les secteurs primaire et tertiaire participeraient plus de la croissance que du développement s’ils ne sont pas relayés par l’industrialisation. Tous les emplois liés à la transformation des produits brutes sont exportés en même temps qu’eux, comme c’est le cas en ce moment. L’industrie du bois par exemple est un gisement d’emplois. Chaque grumier qui passe ne transporte pas que des billes de bois, mais emporte au loin des emplois naturellement créés et légitimement réservés aux Camerounais. Ceci aurait permis de résorber une bonne partie des chômeurs du Centre, de l’Est et du Sud du pays. L’objectif doit être de n’exporter que du mobilier fini ou des préfabriqués prêts à être montés. Du reste, rien n’empêchera que les sociétés spécialisées dans l’industrie de transformation du bois soient à capitaux étrangers, voire de direction étrangère.
Parlant de la maxime selon laquelle « Quand la route passe, le développement suit », que peut revêtir un tel paradigme s’agissant de la route Ntui – Yoko – Tibati ?
Le développement ne peut pas suivre le tracé ou la réalisation d’une route comme ça ex nihilo. La construction d’une route nécessite une réflexion à la base, une conception des apports d’une telle initiative.
En construisant cette route, on semble risquer d’en oublier les conséquences induites sur l’actuelle route de l’Est dont il faut craindre qu’elle soit délaissée. Surtout à partir d’Ayos, Bonis jusqu’à Garoua-Boulaï et Kentzou. Sinon, c’est un projet qui aurait pu être intéressant si on avait réussi à l’associer à d’autres projets développant agricole, pastoral, forestier et d’immigration.
Malheureusement on n’a pensé qu’à faire une route induisant plutôt à un investissement stérile. Sans avoir pensé à en faire un projet intégré, cette réalisation laisse penser que ceux qui l’ont conçu en tirent plus d’avantages que quiconque d’autre à l’exception des entreprises adjudicataires.
Cette vision critique pourrait peut-être inspirer les décideurs sur le projet Noun-Mbam-Lom et Djerem envisagé plus haut. Ce serait l’équivalent de « Corn Belt » réalisé et ayant enrichi les Etats-Unis. Tout comme l’ont fait de la Russie à travers les kolkhozes et les sovkhozes. Ou encore de l’Ukraine dont l’importance vient d’être soulignée par son incapacité d’exporter le blé et la farine de blé vers notamment les pays africains.
Pour conclure, l’on peut oser rappeler que votre première question tout comme la dernière, suscitent des soupçons d’achat des consciences, sinon de corruption sous-jacentes.



