Aristide Menguele

« Le spectacle auquel se livre l’opposition n’est pas de nature à rassurer l’électeur »

Face aux difficultés des acteurs de l’opposition à coaliser autour d’un candidat unique contre le parti au pouvoir, le professeur des sciences politiques à l’Université de Douala explique ces clivages par un manque de complémentarité. Laquelle se traduit, entre autres, par le communautarisme et la quête du positionnement politique.


Par Cyril Essissima


 

Le débat enfle autour des plateformes appelant à une coalition de l’opposition dans la perspective de la présidentielle de 2025. Qu’est ce qui peut expliquer ces démarches à un an du scrutin ?

Les échéances électorales sont des moments d’effervescence politique a fortiori lorsqu’il s’agit de la présidentielle. En principe, 2025 est une année électorale. Elle consacre la fin du septennat en cours et devrait connaître une élection majeure en termes d’enjeux et d’attentes : la présidentielle. Dans cette perspective, on assiste à de grandes manœuvres politiques soit en termes de positionnement, de coalition ou de disqualification politique. C’est dans ce registre que s’inscrit le débat populaire autour des enjeux des plateformes. Il s’agit de désigner un candidat unique de l’opposition dans la perspective de la présidentielle annoncée. Les variables explicatives de cette grande activité politique à un an de la présidentielle sont nombreuses. Trois ordres de considérations sont possibles.

Il y a d’abord la saisonnalité qui structure les mobilisations politiques. L’expérience montre que les formations politiques s’activent davantage à l’annonce d’une échéance électorale du fait précisément des tendances électoralistes des partis politiques qui fonctionnent à la manière des partis d’électeurs sans grande stratégies de (re)mobilisation en dehors des contextes électoraux.

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Ensuite, ce qui explique ces démarches à un an de la présidentielle, c’est aussi la volonté des acteurs politiques de mettre à jour leur légitimité et, le cas échéant, de renouveler la classe politique grâce à la promotion des candidatures émergentes et la construction des vocations politiques.

Enfin, ces manœuvres politiques qui se donnent à voir à un an du scrutin peuvent s’expliquer par les rationalités des entrepreneurs politiques, qui, travaillent leur visibilité en profitant des moments électoraux pour tirer des rentes symboliques et/ou matérielles des entreprises politiques qu’ils mettent à contribution soit dans la perspective de la conquête ou de la conservation du pouvoir. 

 

Deux plateformes du genre se font concurrence, avec d’un côté l’APC du député Jean Michel Nintcheu, et, de l’autre l’ATP de Oliver Bilé. Qu’est-ce que cela traduit de votre point de vue ?

C’est un fait, les coalitions en vue de la désignation d’une candidature unique de l’opposition dans la perspective de la présidentielle de 2025 se posent en s’opposant. Ce qui explique une telle réalité, ce sont les rationalités contradictoires et très peu complémentaires qui opposent les divers acteurs impliqués dans ces manœuvres.

L’existence duale de ces plateformes est révélatrice des clivages qui travaillent l’opposition au Cameroun. Elle trahit l’incapacité d’un ensemble d’acteurs apparemment liés par la volonté « commune » de conquête du pouvoir à mutualiser les forces pour inverser le rapport de force qui les oppose au parti (hyper)dominant.  Or, ce qui se joue dans l’existence duale des plateformes concurrentes est la crédibilité des formations politiques dites de « l’opposition ».

Tout compte fait, cette situation est révélatrice des réalités sous-jacentes qui travaillent la sociologie politique de l’opposition camerounaise clivée par un certain nombre de considérations qui font la part belle au communautarisme et aux rentes du positionnement politique.

 

A écouter les promoteurs de ces regroupements, tout se passe comme si 2025 marquera véritablement l’année du changement. Partagez-vous ce sentiment ? 

Certes, du point de vue de la politique comparée, les voies du changement politique sont insondables et parfois sinueuses. Mais, en général, le changement politique est rarement une génération spontanée, une mutation ponctuelle ou une révolution immédiate même lorsqu’il apparaît comme la conjugaison d’un effet de surprise et d’une lutte qui s’étale dans le temps.   En d’autres termes le changement politique et institutionnel ne s’improvise pas, il se prépare.

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Les expériences camerounaises des coalitions pour le changement semblent marquer par une path dependency, c’est-à-dire une dépendance au sentier qui explique pourquoi, en empruntant à l’analyse déterministe, on peut craindre que les mêmes causes produisent les mêmes effets ceteri paribus.  On peut donc opposer cette euphorique prédiction du changement à l’horizon 2025 qu’une année du changement ne se prépare pas dans l’improvisation, la division et l’intrigue permanente.

 

Quelles sont les chances d’aboutir de ces appels selon vous ?

Le spectacle auquel se livre l’opposition camerounaise à un an de la présidentielle n’est pas de nature à rassurer l’électeur. Lorsqu’on ajoute à ceci la sociohistoire des coalitions pour le changement au Cameroun, on peut comprendre pourquoi les infortunes, les désillusions et les clivages rebelles au sein de l’opposition coproduisent des représentations défavorables des formations politiques dites de l’opposition.

Face à ces dynamiques centrifuges qui compromettent les chances de l’opposition dans sa volonté de conquête du pouvoir, le parti (hyper)dominant travaille à consolider son assise nationale et sa discipline interne, s’investissant de manière insatiable à conserver durablement le pouvoir. On assiste donc à une réalité politique qui donne à voir une opposition clivée et démobilisée face à un parti (hyper)dominant concentré et, de loin plus serein – tout au moins en apparence – que l’opposition. Dans cette configuration, les chances d’une telle opposition à venir à bout d’un parti (hyper)dominant – le RDPC – qui bénéficie de surcroit d’un rapport de force plus que favorable sont finalement infimes.

Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a récemment mis en garde contre de telles initiatives. Cette intimidation ne fait –elle pas entorse au pluralisme et à la démocratie ?  

La résurgence du mot « transition » dans le contexte actuel n’est pas anodine. Mais, du point de vue de la Science politique, la transition est un gouvernement de crise qui intervient généralement lorsque le fonctionnement des institutions politiques devient critique et problématique. On y recourt lorsque les institutions existantes ne permettent plus de maintenir l’ordre politique. Ce n’est pas tout à fait le cas au Cameroun. La question est de savoir ce qui se joue derrière ce regain d’intérêt pour la transition politique au Cameroun. En d’autres termes, que se prépare-t-il pour que la transition s’impose comme ultima ratio ?

La solution que propose le Mouvement réformateur

A l’analyse, pour comprendre la mise en garde du ministre de l’Administration territoriale, il faut interroger la curieuse fétichisation du mot « transition » dans le vocabulaire politique. Entre l’Alliance pour la Transition Politique (ATP), l’Alliance Politique pour le Changement (APC) et le positionnement de Titus Edzoa pour gérer une transition politique de quatre (04) ans au Cameroun, il y a bien une curieuse coïncidence qui appelle la vigilance des autorités en charge de la préservation de l’ordre public. Cette fétichisation de la transition politique portée par des coalitions concurrentes et qu’appelle de tous ses vœux Titus Edzoa pourrait bien indiquer qu’il y a un agenda caché derrière ce regain d’intérêt pour la transition politique au Cameroun. Quoi qu’il en soit, tout processus de démocratisation viable et durable doit nécessairement prévenir les dérives toujours possibles dans les contextes de compétitions électorales. Le ministre de l’Administration territoriale assure le maintien de l’ordre public. De ce point de vue, il doit non seulement prévenir mais aussi s’investir dans la restauration de l’ordre public en cas de perturbation.

En tant que moment par excellence de la compétition politique dans les sociétés démocratiques ou en voie de démocratisation, l’élection présidentielle mobilise. Elle mobilise des acteurs autour de l’enjeu du changement et suscite des résistances au changement. Sous ce rapport, interprétée par certains comme une manœuvre d’intimidation, la mise en garde du ministre Atanga Nji peut aussi s’analyser comme un rappel à l’ordre et une invite à se mobiliser pour la compétition électorale en respectant les règles du jeu politique. Cette mise en garde peut aussi apparaître comme une invite à sortir ces mobilisations politiques de la clandestinité.

Au demeurant, il s’agit manifestement d’un acte de police administrative posé par le ministre en charge de l’Administration territoriale dans l’exercice de ses fonctions.

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