Remaniement, budget, justice… : Paul Biya face au mur des urgences

Alors que les urgences ont continué à s’empiler sur sa table pendant sa longue absence, le président n’a géré aucun dossier chaud depuis son retour, le 20 août 2026.

Jean De Dieu Bidias

Paul Biya arbitrera, arbitrera pas ?

Le président de la République, Paul Biya, a rejoint Yaoundé le 20 août dernier, après 74 jours sans discontinuer à l’étranger. Au terme de sa longue absence de deux mois et demi, le chef de l’État a été accueilli à son retour dans la capitale dans une grande effervescence politique sur fond de  démonstration de fidélité   de la part du Rassemblement  démocratique du peuple camerounais (Rdpc), le parti au pouvoir dont il est par ailleurs demeuré le président national depuis sa création, il y a 41 ans. Le reste du pays, lui, avait la tête à la pile de dossiers dont le traitement n’a, pour certains, que trop longtemps été différé. Au-delà de la nomination d’un vice-président de la République qui a vocation à suppléer le chef de l’Etat et pallier son grand âge, le moins urgent n’est pas le remaniement du gouvernement, annoncé à deux reprises par lui-même lors de son adresse à la nation le 31 décembre 2025, puis le 10 février 2026, dans son message à la jeunesse. Paul Biya ne semble pas donner l’impression que le temps joue contre cette promesse. Le gouvernement Dion Ngute 2 est en fonction depuis le 04 janvier 2019, soit près de huit années d’exercice. Sa longévité exceptionnelle contraste pourtant avec les décès et démissions qui ont progressivement affecté l’exécutif. Depuis juillet 2025, les portefeuilles de l’Emploi et de la Formation professionnelle ainsi que du Tourisme et des Loisirs ont été laissés vacants suite à la démission d’Issa Tchiroma Bakary et Bello Bouba Maigari, contraignant le chef de l’Etat à y désigner des intérimaires qui cumulent depuis lors deux portefeuilles ministériels.

Au ministère des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique, Fuh Calistus Gentry occupe également, depuis deux ans, le fauteuil ministériel à titre intérimaire, depuis le décès de Gabriel Dodo Ndoke. La situation n’est pas sans inquiéter les milieux d’affaires. En janvier dernier, le Groupement des entreprises du Cameroun (Gecam) avait publiquement appelé à la formation d’un « gouvernement d’action ». Six mois plus tard, son président, Célestin Tawamba, a renouvelé son diagnostic en juin dernier en pointant des « décisions structurantes rares », des « arbitrages lents », des « projets qui avancent au ralenti » et une « visibilité de plus en plus faible pour les investisseurs ». L’économie, estimait le patron des patrons, « souffre désormais moins d’un déficit de stratégies que d’un déficit d’exécution ». Cette critique trouve un écho dans les différents indicateurs. La croissance demeure, ajoutait-il, « insuffisante pour absorber la pression démographique et soutenir l’ambition d’émergence ». Illustration : à l’horizon 2025, le gouvernement projetait le taux de croissance à 8,1% du Pib du Cameroun. Mais, le pays n’a guère dépassé les 3,6% à la fin de l’exercice.

Après être passé près de la récession en 2020 consécutivement la pandémie du COVID-19, avec une croissance d’à peine +0,3%, le pays a remonté la pente, mais peine à réaliser la moitié de son objectif de croissance de 8,1% sur la période 2020-2030. Le gouvernement est condamné à mettre les bouchées doubles pour rattraper les retards que cause cette morosité économique sur la mise en œuvre de la Stratégie nationale de développement (Snd-30). Or, alors qu’il avait initialement bâti le budget 2026 sur une croissance de 4,3%, le ministre des Finances, Louis Paul Motaze, a récemment évoqué une progression attendue à seulement 3,5% à fin 2026. Cet écart persistant entre les ambitions budgétaires et la trajectoire décrite par le ministre des Finances constitue une sérieuse alerte. Le dossier le plus explosif qui attend le président est d’ailleurs, selon plusieurs observateurs, celui des finances publiques. Le 28 juillet dernier, en lançant la préparation du budget 2027 à Yaoundé, Louis Paul Motaze a abandonné le langage habituellement convenu pour dresser un état des lieux particulièrement préoccupant. Celui-ci fait état de ce qu’au premier trimestre 2026, les recettes budgétaires totales de l’Etat se sont établies à 1 331,4 milliards Fcfa, en baisse de 212,7 milliards Fcfa sur un an, et à seulement 61% de l’objectif trimestriel de 2 181 milliards Fcfa. Sur le marché financier régional, le Trésor n’a mobilisé que 98 milliards Fcfa sur la même période, contre 160 milliards Fcfa espérés. Dans le même temps, les dépenses de l’Etat ont atteint 1 547,1 milliards Fcfa, soit 215,7 milliardsFcfa de plus que les recettes.

Ordonnance présidentielle

À ces tensions s’ajoutent le poids de la dette, les difficultés de trésorerie et les restes à payer accumulés. Au cours des trois premiers mois de l’année, le service de la dette extérieure  a représenté833,9 milliards Fcfa, tandis que les restes à payer au Trésor s’élevaient à 715,6 milliards Fcfa à la fin de l’exercice 2025. Depuis la reprise des tensions au Moyen-Orient, l’État a également consacré environ 274 milliards Fcfa  au soutien des prix des carburants à la pompe. Or, le Parlement a achevé sa session de juin dernier sans voter de loi de finances rectificative, une première depuis 2018. Par ailleurs, le déficit budgétaire global avait déjà atteint 1% du Pib en 2025,contre un objectif révisé de 0,8%. Dans ces conditions, une ordonnance présidentielle d’ajustement du budget 2026 apparaît comme l’un des arbitrages les plus attendus. D’autant que le budget initial, arrêté à 8 816,4 milliards Fcfa, reposait sur un besoin global de financement de 3 104,2 milliards Fcfa et sur des hypothèses économiques qui semblent aujourd’hui fragilisées par la conjoncture internationale et les tensions géopolitiques. La loi de finances 2026 fixe par ailleurs un déficit de référence de -1,3% du Pib, dans le respect de la norme communautaire de la Cemac de -1,5%.

Le président est donc attendu sur une décision qui conditionne le reste : continuer à absorber les chocs par les subventions et l’endettement, ou procéder à un ajustement plus brutal des dépenses et des prix ? Cette question pèse également sur la perspective d’un nouvel accord avec le Fonds monétaire international (Fmi), que Yaoundé cherche à conclure dans un contexte où l’institution de Breton Woods est hostile au maintien durable des subventions. Paradoxalement, la préparation du budget 2027 est déjà lancée alors que la circulaire présidentielle censée en fixer officiellement le cadre n’est pas connue à début septembre. Le séminaire de lancement de ce processus s’est tenu le 28 juillet dernier, sous le thème du renforcement de l’état de service des investissements publics. Louis Paul Motaze, entre autres orientations, a demandé de privilégier l’achèvement des projets en cours plutôt que la multiplication de nouveaux chantiers et a identifié un potentiel d’au moins 600 milliards Fcfa de recettes supplémentaires, notamment dans les recettes non fiscales. Le retour du chef de l’État redirige également l’attention du côté de la justice, après le renouvellement il y a trois mois des membres du Conseil supérieur de la magistrature (Csm), qui ne s’est plus réuni depuis le 20 août 2020.

Investissements

Cette paralysie dépasse le seul fonctionnement du corps judiciaire. Au moins cinq promotions d’auditeurs de justice attendent leur affectation définitive et quelques 400 ont dû être provisoirement déployés dans les parquets en décembre 2024, sur instruction du ministre de la Justice garde Sceaux, Laurent Esso. Pour les entreprises, l’efficacité de la justice demeure une composante essentielle du climat des affaires : exécution des contrats, règlement des litiges, protection des investissements et prévisibilité des décisions. Une session effective du Csm, après six années d’inactivité, serait donc également un signal économique. Autre institution laissée sans président depuis le décès d’Ayang Luc, en octobre 2025, c’est le Conseil économique et social. Près d’un an après, sa présidence demeure vacante. Un remaniement est également attendu au niveau de la territoriale, où les 10 gouverneurs de régions sont frappés par la limite d’âge et bénéficient pour la plupart d’au moins une prolongation d’activité officielle. Plus de 30 préfets de départements sur 58 sont dans la même situation. Le dossier du remplacement des directeurs généraux et présidents de conseils d’administration d’entreprises publiques et parapubliques hors-la-loi est également à dépoussiérer. Enfin, l’une des urgences les plus sensibles de l’heure concerne le secteur minier et particulièrement l’or, surtout après les révélations des derniers mois.

Selon des données non démenties par les officiels, notamment le ministère des Mines, 44 tonnes d’or ont quitté le Cameroun pour Dubaï entre 2021 et 2025, alors que les statistiques douanières camerounaises ne font état que de 148 kilogrammes exportés. La valeur du métal concerné est estimée à près de 2000 milliards Fcfa. Face aux accusations de disparition ou de pillage de l’or, le gouvernement a réfuté un quelconque rôle de l’Etat, tout en reconnaissant l’ampleur du défi posé par les circuits informels et illégaux. Fuh Calistus Gentry a annoncé, en juillet dernier, avoir été instruit par la présidence de la République d’assainir le secteur. Il va aussi falloir que cet assainissement s’accompagne d’actions en justice pour établir les responsabilités dans l’or évaporé. Un arbitrage politique plus large est donc logiquement attendu pour l’assainissement des titres miniers, la traçabilité de la production, le contrôle des exportations et la réorganisation de la gouvernance aurifère. Au fond, la même exigence traverse tous les dossiers empilés au Palais de l’Unité.