André Mama Fouda : Partir sans avoir transmis aurait été une grave erreur

Sa partie de Songo’o est prévue à 16 h. « Il ne la rate jamais », insiste le gardien qui nous reçoit. « Le Songo’o aide à lutter contre l’Alzheimer. Ça aide pour la concentration », a expliqué, plus tard, André Mama Fouda, avant de débuter la partie. Et lui, vieilli déjà. Il le reconnaît, à 75 ans. Il fallait donc arriver à 15h tapantes, pour ne pas bousculer son agenda. En ce 20 août 2026, l’ex-ministre de la Santé publique, décontracté et relax, reçoit trois journalistes, CRTV, Cameroon Tribune, et, bien sûr, celui de Mutations. Il se laisse aller aux questions. Non pas sous sa casquette d’ex-membre du gouvernement, mais sous sa casquette d’auteur.

En juillet 2026, il a commis Le Passé méconnu : entre deux mondes, aux éditions Afrédit. C’est de cet ouvrage qu’il veut parler. Du contexte de son écriture, des thèmes abordés, et de son désir de transmettre. Il est briefé sur les axes de l’interview. « Je vais répondre à toutes vos questions. C’est moi-même qui ai écrit ce livre. Vous pouvez me poser toutes les questions », lance-t-il, rieur. Ambiance. Le décor est planté. Il met son téléphone sur « mode avion ». Il ne veut pas être dérangé par qui que ce soit. Tout peut commencer.

Michel Enony

 

 

Pourquoi avoir choisi d’écrire ce livre maintenant ? Et pourquoi ce titre : « Le Passé méconnu : entre deux mondes » ?

Déjà, quand on arrive à l’âge que j’ai, à savoir 75 ans, ça veut dire que je suis là depuis un certain temps et il y a toute une génération qui ne connaît pas ce qui s’est passé il y a déjà plus d’un siècle. Et de même, malgré mes 75 ans, il y a un passé antérieur que plusieurs de mon âge n’ont sûrement pas bien connu. Donc, nous sommes là dans une démarche historique, un devoir de mémoire pour rappeler et surtout porter à la connaissance de ceux actuellement en vie des faits qui se sont passés il y a déjà plus d’un siècle.

Et effectivement, nous sommes dans une centaine d’années et, forcément, ce sont des mondes différents. Un monde à l’époque où, dans les familles camerounaises, dans les familles bantou, la polygamie était la règle, la monogamie étant un questionnement, je ne veux même pas dire une exception, où c’était la dualité entre les us et coutumes et l’arrivée de la religion, notamment ici à Mvolye, en 1900. Et l’éducation nouvelle qui quitte l’éducation traditionnelle, qui est également un monde différent par rapport à ce qu’on a connu. Au-delà maintenant du développement de nos villes, qui est complètement différent entre ce qui était il y a 100 ans et ce qu’il y a aujourd’hui. J’ai donc pris le risque, effectivement, de rentrer dans ce passé qui est, à mon avis, méconnu, et où, effectivement, le lecteur du présent va pouvoir découvrir les faits du passé et être donc dans deux mondes différents.

Et pourquoi avoir pris le risque de raconter cette histoire de votre famille, alors que les autres l’ont laissée dormir pendant plus d’un siècle, notamment sous le prisme d’une grande famille de Yaoundé ?

Mais vous savez, dans le monde ancien, le premier monde, nous étions dans une démarche de tradition orale, tout était oral. Aujourd’hui, nous écrivons. Donc, étant de deux mondes, le monde où la tradition était orale et le monde aujourd’hui où on peut consigner ce qu’on connaît, soit sur papier, soit sur support numérique. J’ai pensé utile pour nos générations futures de pouvoir me rappeler les faits qui m’avaient été transmis oralement et de les mettre par écrit. Je trouve également que je suis arrivé à un âge où, si je ne transmets pas, je ne sais pas combien de jours, de semaines, de mois ou d’années me restent. Et partir sans avoir transmis aurait été une grave erreur. D’où cette décision prise il y a huit ans, puisque ce premier ouvrage m’a pris quasiment des années 2018 à 2026. Donc je me réjouis d’avoir commis cet ouvrage. J’ai pris beaucoup de risques dans des choix, la manière d’écrire. Je voulais bien faire un roman autobiographique classique. Ou même, je pourrais dire un livre autobiographique classique. J’ai dit d’abord, ce n’est pas un livre, je le prends sous forme romancée. Deuxièmement, j’avais pris la décision d’écrire au présent et surtout de ne jamais utiliser le « je » dans cette écriture. Ça permet à tout un chacun de pouvoir lire aisément. Je pense que vous avez parcouru ce livre aussi facilement que n’importe qui. Peut-être vous vous êtes perdus d’abord avec les noms parce qu’il y a beaucoup de personnages, mais vous avez retrouvé là-dedans quatre, cinq personnages essentiels. Et c’est le fil, parce qu’effectivement, écrit comme un roman, vous avez ces personnages qui reviennent, qui jouent un rôle. Voilà pourquoi j’ai pris le risque de l’écrire. Et je crois que c’était un bon risque. Et je me réjouis aujourd’hui que vous, les jeunes, vous sentiez que ce livre est pour vous, et que vous découvriez des choses, vous découvriez des valeurs transmissibles. Vous retrouvez des faits de société qui restent des faits présents auxquels vous continuez à faire face, mais pour lesquels maintenant vous saurez gérer en fonction du contexte de chacun et trouver l’approche nécessaire pour pouvoir résoudre les quelques questionnements ou bien les quelques faits qui seront à votre niveau.

Est-ce que vous percevez la vie, l’histoire de votre famille comme un roman ?

On peut croire qu’un roman est forcément fictif. Non, le roman n’est pas fictif. Le roman parle des faits réels, normalement. Même quand quelqu’un dit : « j’ai imaginé », son imagination est partie de faits réels pour écrire quelque chose d’important. Là-dessus, ce ne sont que des faits historiques. Mais en décidant de l’écrire, j’aurais pu, par exemple, dire : j’écris une généalogie, et je le mets sous diagramme. J’aurais pu aussi dire, facilement, telle mère et tel père ont engendré tel, puis ont engendré tel, ont engendré tel, ça n’aurait intéressé personne.

Mais le fait de vouloir rappeler la vie, faire comme si on était en train de vivre les faits de cette vie de mes aïeux qui m’ont précédé, je crois que c’est à ça que je mets le titre roman. Vous savez qu’un roman a un fil conducteur, c’est un choix que j’ai pris de démarrer ce livre le 19 mai 1951. Personne ne comprend, vous démarrez, et c’est une scène du 19 mai. Une scène qui s’est passée. Mais le 19 mai, c’est le jour où mon grand-père maternel décède à l’hôpital de Yaoundé. C’est un fait inscrit. Et ce livre va quasiment finir en mai 1951. Un autre fait. Donc c’est dire que j’ai voulu, en partant déjà de ce premier cliché, rentrer maintenant 100 ans plus tôt et remonter tranquillement l’horloge du temps pour pouvoir arriver là où nous avons commencé. C’est pour cela que c’est un roman particulier, mais en même temps, c’est plaisant à lire. Ce que je voudrais, c’est qu’on lise, parce que les Camerounais commencent à oublier le goût, l’amour de la lecture. Si tous ceux qui vont avoir ce livre entre les bras peuvent ne pas se contenter de lire les titres, mais de lire le contenu, nous aurons gagné le pari.

Vous partez des archives que vous avez retrouvées, de la tradition orale de vos grands-parents… Qu’espériez-vous transmettre à travers ce livre qui, dans la manière d’écrire, est romancé ?

Oui, j’avais un souci : c’était de pouvoir retrouver l’âge probable de mes grands-parents, l’âge probable, puisque à leur époque, dans l’ancien monde, il n’y avait pas de date de naissance. Donc c’est la différence toujours entre deux mondes. Il fallait que je puisse trouver des traces réelles, et pouvoir faire certains recoupements en fonction des faits qui se sont passés et qui ont pu être documentés ou bien avec un support écrit. J’ai eu la chance que la famille maternelle soit rapidement une famille où le grand-père est parti à l’école relativement tôt et surtout est sorti de l’école avec une formation, donc il travaillait, il était instruit. Contrairement à mon grand-père paternel, qui, lui, n’a pas fait l’école, était dans un autre domaine, qui était celui de la chasse, mais un bon chasseur. Et qui lui permettait de pouvoir, en traversant les brousses, arriver dans les villages et pouvoir s’épanouir avec son activité de chasseur.

Donc au départ, j’imaginais que tel pouvait avoir tel âge à tel moment, à tel moment. Mais quand je me suis engagé, ça m’est venu que l’Église catholique était en fait la première structure qui a procédé au premier recensement des populations, parce qu’elle tenait des registres écrits. Voilà pourquoi, en exploitant ces registres, où ce n’est pas facile de retrouver un nom particulier, surtout qu’à l’époque c’était écrit en allemand. Et au moment où j’ai trouvé le nom de mon grand-père maternel, j’ai pu trouver son âge, et par la suite j’ai trouvé la date où il s’est marié à l’église, donc c’est qu’il s’est vraiment marié à l’église. Et j’ai compris pourquoi il a eu tous les problèmes du monde avec une femme mariée à l’église, qui n’a pas pu donner d’enfants, qui était stérile. Et le fait que l’Église catholique n’accordait pas, ne permettait pas, par ses préceptes, de répudier une femme, donc de divorcer. Il fallait rester avec sa femme, mais il fallait qu’il trouve une possibilité d’avoir de la famille. Il n’a d’abord eu que des filles. Il lui restait un élément important dans la vie sociale à l’époque, à savoir un héritier.

Et justement dans le livre, il y a cette histoire des deux frères qui n’ont eu que des filles, vos grands-pères maternels. Mais dans un contexte particulier où le poids des traditions était encore pesant dans la société. Quel message vouliez-vous passer en tant que conception de la famille et la conception de la femme ?

Déjà la femme est à l’honneur dans le livre. La femme dans ce livre démontre tout l’amour maternel qu’elle a pour l’enfant. La femme dans ce livre montre la nécessité de travailler dur pour pouvoir élever les enfants. La femme avait sa place dans l’éducation des enfants.

« Entre deux mondes » montre que, avant, la femme n’héritait pas. Il fallait absolument qu’elle ait un garçon. Ce qui est différent aujourd’hui dans le monde, où la femme hérite. Quand les jeunes femmes d’aujourd’hui vont lire mon livre et qu’elles pourront lire que les grands-parents cherchaient un héritier, mais qu’elles sachent qu’aujourd’hui, le problème d’héritage ne se pose plus pour les filles, puisque la fille peut hériter. Mais il y a encore des tribus, des familles, des zones où, si quelqu’un n’a pas un garçon, c’est tout un problème sur le plan social. Et ça, je crois que vous le savez.

Donc le message qui est transmis, c’est déjà cet amour de la femme vis-à-vis de ses enfants, mais également cet engagement de la femme dans le couple pour que le couple soit harmonieux.

Maintenant, au niveau de mes grands-pères, certes vous parlez plus des deux grands-pères maternels, qui effectivement avaient eu ce problème de descendance. Les deux vivaient côte à côte, face à face. Les deux se sont mariés jeunes ; le premier en 1912 à l’Église catholique et le second en 1918, qui était son cadet. Et les deux épouses se voyaient, avaient le même problème : pas d’enfants. Toutes les grossesses partaient. Une a pris la décision immédiate d’aller doter une jeune fille et de l’amener dans la maison sans pouvoir le crier sous les toits. L’autre a continué à espérer pendant un certain temps que peut-être elle allait avoir, mais son mari a pris la direction de l’extérieur, mais sans jamais épouser, jusqu’à un certain moment où il a voulu s’engager et où ça s’est arrêté. Mais ça montre aussi que ce n’est pas parce qu’on n’a que des filles que l’avenir s’arrête dans ce livre, puisque, finalement, à travers les filles, les garçons vont apparaître. Donc la succession a été assurée tant dans les deux successions de mes grands-pères maternels que dans la succession de grands-pères paternels.

 

 

Vous évoquez le choc entre tradition et religion, est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui ce choc-là est résolu ou il continue toujours de façonner la vie des Camerounais ?

Je pense que la religion a pris une place importante par rapport à cette époque. Aujourd’hui, la culture, dans plusieurs milieux, a cédé le pas aux préceptes de la religion. Donc, c’est un élément important. C’est la modernité également qui joue, puisque avec la mondialisation, d’autres influences extérieures viennent guider notre vie au quotidien. Je crois que le choc n’est plus là. Et puis la rigueur même de la religion à l’époque, où parler de se séparer d’une femme avec laquelle on s’est marié ne pouvait pas être abordé, encore que nos grands-parents ne divorçaient pas. Les grands-parents savaient que cette femme-là, je l’ai aimée, elle ne fait pas d’enfants, mais il y avait d’autres qui venaient, qui entraient et qui faisaient des enfants. Elle devait respecter la première femme qui est la mère de tous les enfants. Donc, enfin, au niveau beti, c’est comme ça que ça se réglait à l’époque.

Je pense que l’entrée de la religion, bien sûr, a permis à ce que certaines croyances anciennes à d’autres dieux puissent s’estomper, puisque le dieu qui était présenté par la religion a pris le pas, et aujourd’hui, il n’y a plus cette dualité qu’on sentait au départ. Vous voyez donc l’influence maintenant de l’autre monde : le monde colonial a perturbé et a amené d’autres valeurs, une autre organisation de vie dans nos sociétés.

Vous mettez un point d’honneur à ce qu’il y ait moins de « je » dans la narration du roman. Mais il faut toutefois remarquer que votre histoire est quand même assez spéciale dans le livre, avec beaucoup d’aléas qui ont entouré votre naissance, entre cette diarrhée salvatrice de votre père et qui n’a pas été déporté pour être tirailleur… À quel moment est-ce que vous avez compris que l’histoire de votre famille, l’histoire de votre existence était plus grande que vous ?

Mon père, jeune chauffeur à vingt ans, un exploit à l’époque de pouvoir être chauffeur, alors qu’il n’avait pas de parents et avait commencé par apprendre à être aide-mécanicien, aide-chauffeur, c’est lui qui est sur la photo de couverture de l’ouvrage. Quand le général De Gaulle appelle ses alliés pour aller délivrer la France dans les années 42, l’appel va porter sur un objectif de près de 100 000 personnes devant venir des colonies françaises. Le Cameroun n’est pas encore indépendant ; c’est une colonie française.

Voilà un jeune qui rêvait plutôt d’être chauffeur d’un Européen et qui, dans le cadre des recrutements qui étaient quasi forcés, on vient le prendre, il est vigoureux. On le prend surtout parce qu’il a un permis B. Mais ce n’est pas ça que l’administration veut à l’époque pour ces chauffeurs qui sont recrutés. On va lui accorder deux mois pour faire maintenant le permis C, c’est-à-dire poids lourd, pour conduire des camions. Voilà pourquoi il va partir au mois de février 1943, par rapport au premier contingent qui est parti en novembre 42.

Mais entre-temps, par rapport à ceux qui sont partis en novembre 42, pendant qu’ils sont encore en stage, il y en a un qui revient. Pourquoi il revient ? Il dit qu’il a été malade, en cours de route on l’a descendu, et il est resté là-bas. Il fallait attendre qu’il y ait un camion logistique de liaison qui revienne et qui le ramène. Et voilà comment lui aussi il dit à sa mère que « j’aimerais bien tomber malade », et ma grand-mère qui connaissait le pouvoir des herbes va effectivement provoquer une diarrhée qui va faire que ce chauffeur soit sorti des rangs, puisque le convoi devait continuer. Heureusement que, tel qu’il nous a raconté, ils étaient deux chauffeurs par camion et lui, étant jeune chauffeur, on ne l’a pas mis dans un camion qui portait des hommes, des troupes. On l’a mis dans un camion qui portait des matériaux divers. Et voilà comment il va pouvoir laisser le convoi, puisque le convoi va le laisser à Bétaré-Oya. Et quelque temps après, il va guérir et revenir au pays. Ça, c’est un fait exceptionnel, je le mets au niveau de la grâce divine, parce qu’il aurait pu mourir. Mais c’est ça qui a permis que je vienne aussi après.

Mon cas est différent puisque je démarre le livre le 19 mai. Mais le 19 mai, quand vous le lisez, la femme qui est à l’honneur dont le premier nom est Marie Mathilde Abomo, elle est enceinte. On vient lui dire que son père est décédé. Lisez bien, elle se roule par terre, comme dans le temps. Même aujourd’hui dans les familles beti, encore, on se roule par terre quand on vous annonce une telle nouvelle. Surtout que son père n’habite pas loin et elle a été avec lui une semaine auparavant. Mais en se roulant par terre, elle a commencé à perturber la vie du fœtus. Pendant le deuil, les jours qui ont suivi la nouvelle, elle ne s’est pas ménagée. Et c’est comme ça que deux mois après, au mois de juin, ça va venir brutalement et malheureusement les premières douleurs avant l’accouchement seront survenues la nuit. Mais la nuit, à ce moment-là, pour avoir un véhicule, ce n’était pas une chose aisée. Il a fallu attendre le matin. Mais le matin, l’enfant est sorti et il est né à la maison. Et c’est d’une manière fragile qu’il est né.

Vous considérez votre destin comme exceptionnel, est-ce que la somme des choses arrivées avant et peut-être actuellement vous font reconsidérer le passé ?

Me mettre moi tout seul, ça n’irait pas, parce qu’en fait, je suis dans une fratrie de cinq enfants. C’est peut-être moi qui prends la plume. Mais dans le milieu journalistique, vous avez ces parents que je cite ont produit un des grands journalistes du Cameroun, Claude Ndobo Ndzana, qui a d’abord travaillé ici avant d’aller à l’Unesco.

Donc, c’est pour dire que ce n’est pas moi. J’en fais partie et je suis fier de ce que j’ai pu devenir par le travail de ce chauffeur et de cette femme au foyer. Et je crois que c’est ça la grande leçon, qu’il ne faut pas absolument partir d’une famille aisée pour être forcément bien dans la vie. C’est le goût du travail, le goût de l’effort qui arrivent, et la chance aussi qu’on peut avoir. Parce que dans la vie, chacun a son étoile. Et le fait que mes grands-parents aient toujours réussi leur but, le fait que mon père et ma mère aient réussi leur but montre que, si je suis ce que je suis aujourd’hui, c’est grâce à ce qu’ils ont fait au départ. Et c’est la grande leçon à tirer. Et je pense que c’est pour cela que nous écrivons les mémoires. Les mémoires, dans le sens de quel enseignement tirer. C’est pour dire que l’abnégation, l’implication, la volonté sont des atouts majeurs.

Dans le livre, vous valorisez la toponymie traditionnelle. Pourquoi avoir valorisé les noms des quartiers de Yaoundé ?

Je souffre beaucoup, intérieurement, des nouveaux noms. Carrefour Fanta, et autres. Donc, c’est pour cela que j’ai voulu redonner les noms, qui sont des noms réels. J’ai été curieux que quelqu’un me demande : « Nkoldjie, c’est même où ? » Je lui ai dit : voilà ! Quelqu’un va dire qu’il va à Nsimeyong, ou bien il va au rond-point Damase. Mais il ne sait plus comment on appelle cet endroit : c’est Nkoldjie. C’est vrai que nous sommes de ceux qui avons souhaité que notre ancien, qui était Damase Omgba, et qui a permis, par son entregent, que nous ayons la première partie de notre route bitumée. C’est ainsi que nous avons aussi eu un premier carrefour, qui avait les trois directions et qui avait un petit rond-point. Pour l’époque, c’était extraordinaire qu’on ait pu aménager un rond-point. Et voilà comment on a appelé directement rond-point Damase. Certes, les gens écrivent Damas, D-a-m-a-s, alors que c’est D-a-m-a-s-e. Donc, même ici, où vous m’interviewez, vous êtes à Obobogo Tchoumou. Parce que Obobogo commence un peu plus haut, là où il y a l’hôpital Ad Lucem, et vient s’achever à Tchoumou, c’est un cours d’eau qui passe en bas là-bas qui, aujourd’hui, on ne voit plus parce que le chemin de fer a fait en sorte qu’on mette dans une grande buse. C’était un petit ruisseau. Et c’est là où nous allions nous laver, puisqu’il n’y avait pas l’eau courante à l’époque. C’était un autre monde, par rapport au monde actuel.

Telle que l’histoire est narrée, est-ce que le public peut s’attendre à une suite ?

Je pense que j’ai le souci de transmettre pour que chaque famille camerounaise se retrouve dans ce que j’ai écrit. Je l’ai écrit comme une histoire parce que dans chaque famille, c’est une histoire qui se vit. Et voilà pourquoi j’ai souhaité cette approche narrative, mais légèrement romancée, montrant quand même des moments d’intimité et autres. C’est un livre où je célèbre effectivement l’amitié entre les familles, l’amour entre un homme et une femme et autres, tels qu’ils apparaissent, les troubles qui peuvent exister ou bien les incompréhensions, les discussions par rapport au mariage, par rapport à tout le reste, qui sont des faits réels. Maintenant, ce sont des mémoires. Là, c’est une partie des mémoires que vous connaissez. L’âge que l’auteur a aujourd’hui, l’auteur a grandi. Avec la publication de ce premier livre, sûrement que cette démarche va continuer.

Est-ce que ce sera sous votre plume ? Est-ce que ce sera sous la plume de vos enfants ou vous allez inspirer les autres à le faire aussi ?

Je pense que c’est bien d’essayer d’abord soi-même ce qu’on veut transmettre, parce que quelqu’un d’autre ne peut pas s’exprimer exactement tel que vous le souhaitez. Et c’est pour cela que, malgré les critiques en disant que je vais sur un chemin que je n’ai jamais emprunté, j’ai pris le risque d’y aller : je vais écrire ce que je sens. Ce n’est peut-être pas exactement ce qu’il faut, mais moi, je suis un scientifique, et j’ai bien vu que, quand il fallait faire un développement, on pouvait parfois choisir deux chemins, sachant que l’essentiel, c’est d’arriver au même résultat. Donc c’est très important. Est-ce que je peux aussi donner du plaisir ou bien inciter d’autres à écrire ? Pourquoi pas ? C’est bien d’écrire, mais ce n’est pas facile d’écrire. Pour écrire, il faut avoir tous ses sens. Il y a encore de la matière à écrire. Il y a des choses à dire. Des choses à dire à travers l’écriture. Maintenant, il faut bien choisir les sujets. (Rire.)