Le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, a présidé, vendredi 21 août 2026 à Douala, la cérémonie d’inauguration de trois nouvelles infrastructures de la Société camerounaise des dépôts pétroliers (Scdp). Il s’agit d’une nouvelle sphère de stockage de Gpl à Bonabéri, un second pipeline reliant les installations portuaires du Port autonome de Douala (Pad) au dépôt Scdp de Bessengué et un nouvel immeuble siège : les trois infrastructures inaugurées apportent des réponses aux contraintes de la chaîne logistique pétrolière nationale.
L’expert en questions pétrolières éclaire sur les enjeux liés à ces infrastructures et la reconstruction de la Société nationale de raffinage.
Ibin Hassan

La Scdp vient d’inaugurer de nouvelles infrastructures destinées notamment à renforcer les capacités de stockage et de distribution des produits pétroliers. Quel regard d’expert portez-vous sur cet effort d’investissement ? Est-ce une réponse suffisante aux vulnérabilités de l’approvisionnement énergétique du Cameroun ?
C’est un effort réel qui est fait par la Scdp. C’est du bon travail qui est effectivement livré. La sphère 6 de Gpl à Bonabéri (+1 000 tonnes métriques, portant le site à 3 500 TM) et le pipeline Pad-Bessengue, opérationnel depuis fin 2023, qui a déjà fait ses preuves en portant la cadence de réception des navires de 14 à 23 par mois. Sans oublier la direction générale qui est un cadre moderne de travail et d’épanouissement du personnel.
Ce sont des gains d’efficacité logistique réels. Moins de surestaries, plus de fluidité portuaire.
La création de Dpk S.A pour porter la composante terrestre du Terminal à hydrocarbures de Kribi (140 000 m³ liquides, 12 000 TM Gpl) est le signal le plus significatif. C’est un projet à 30 mois de travaux. Ces investissements sont à féliciter.
Il faudra immédiatement après, passer à la phase suivante, et continuer d’augmenter la capacité de stockage pour répondre définitivement à la vulnérabilité structurelle du Cameroun, qui reste sa dépendance quasi totale aux importations de produits raffinés depuis l’arrêt de la Sonara en 2019.
Le Cameroun dispose aujourd’hui de plusieurs maillons de la chaîne pétrolière : production, importation, raffinage, stockage, transport et distribution. Où se situe le principal point de fragilité du système ? Et quelles sont les réformes prioritaires à engager pour éviter les ruptures d’approvisionnement et mieux sécuriser le marché national ?
Deux points de fragilité : amont pétrolier (exploration/ production et raffinage).
Depuis plus de 15 ans après le départ des majors pétroliers, il n’y a plus eu d’exploration véritable. C’était là, le début de rupture de la chaîne industrielle pétrolière.
Depuis l’incendie de la Sonara en 2019, le Cameroun n’a plus de capacité de raffinage domestique opérationnelle. Tout le pays fonctionne sur des produits raffinés importés, ce qui transforme un pays producteur de brut (57 000 barils/jour, avec un déclin de 10 % par an) en importateur net de produits finis. C’est une aberration structurelle : on exporte du brut à bas prix pour réimporter des produits transformés plus chers, avec toute l’exposition que cela suppose aux fluctuations des cours internationaux, aux délais de navigation et à la disponibilité des devises pour payer les importations. Le projet de reconstruction de Sonara, à 700 milliards Fcfa avec une capacité retenue de 3,5 millions de tonnes/an, reste en dessous du seuil de rentabilité généralement évoqué sur le marché (5 Mt/an), et la dette court terme de l’entreprise (plus de 700 milliards Fcfa fin 2025) pèse lourd sur le montage financier Ppp envisagé. Tant que ce dossier n’est pas résolu, tout le reste à savoir: stockage, transport, distribution, ne fait que gérer les conséquences d’une dépendance non résolue.
Autre fragilité, moins visible mais tout aussi réelle : la gouvernance et la coordination institutionnelle. La Snh cumule des rôles multiples: opérateur, actionnaire dans des coentreprises comme C-Star, régulateur de fait. Ce qui brouille les responsabilités et complique l’arbitrage entre projets concurrents (le chevauchement C-Star de Snh / Terminal de Kribi porté par la Scdp en est un exemple concret). Cette confusion institutionnelle est aggravée par la suspension du Cameroun de l’Itie depuis mars 2024, qui réduit la transparence sur les flux financiers du secteur au moment même où les besoins d’investissements sont les plus élevés.
Ci-après , les réformes prioritaires, par ordre d’urgence :
- Trancher définitivement le dossier Sonara : soit sécuriser un financement crédible, et un partenaire technique solide pour la reconstruction à une capacité réellement rentable, soit assumer un scénario alternatif de raffinage (partenariat régional, unité modulaire) plutôt que de laisser le dossier s’enliser indéfiniment.
- Clarifier la répartition des rôles entre Snh, Scdp et les opérateurs privés, pour éviter les doublons d’infrastructures et donner de la lisibilité aux investisseurs, y compris à des acteurs comme Dangote qui frappent à la porte.
- Diversifier les sources d’approvisionnement en produits importés en attendant la remise en service du raffinage, pour réduire la dépendance à un nombre restreint de fournisseurs et de routes maritimes.
- Restaurer la transparence Itie rapidement, non pas comme exercice de conformité mais comme outil réel de pilotage et de confiance pour les partenaires financiers.
- Sécuriser le financement du mécanisme de péréquation Csph/Beac, dont la soutenabilité conditionne la capacité de l’État à absorber les chocs de prix sans provoquer de pénuries à la pompe.
Le stockage et le transport, sur lesquels portent les inaugurations de la Scdp, sont nécessaires mais seconds : ils optimisent un système qui reste fondamentalement dépendant de deux maillons manquants relevés plus haut.
Le futur Terminal à hydrocarbures de Kribi doit permettre d’accroître considérablement les capacités de stockage et de renforcer la sécurité énergétique du pays. Peut-il véritablement changer la donne pour le Cameroun, notamment en réduisant les coûts logistiques et en faisant de Kribi un hub pétrolier régional ?
Sur le plan technique, oui: le Thk change réellement l’échelle du jeu. Avec 140 000 m³ de stockage liquide, 12 000 TM de GPL extensibles à 30 000 d’ici 2050, et surtout un tirant d’eau de 16 mètres, ce projet permet de recevoir des navires de plus grand tonnage que ce que les installations actuelles de Douala ou Bonabéri peuvent accueillir. C’est ce paramètre, le tirant d’eau, qui est le vrai levier de réduction des coûts logistiques : des cargaisons plus importantes par escale signifient un coût unitaire de transport plus faible et moins de dépendance aux petits caboteurs. La montée en puissance annoncée, de 5 à 10 millions de tonnes traitées par an, est cohérente avec cette ambition.
Mais la question du hub régional appelle plus de prudence. Trois réserves s’imposent :
Le hub se construit par la demande régionale, pas seulement par l’infrastructure. Avoir la capacité foncière et portuaire pour accueillir plusieurs opérateurs (comme l’évoque le positionnement du Pak) ne suffit pas à créer un flux de transbordement vers le Tchad, la Rca ou d’autres pays enclavés de la sous-région. Cela suppose des accords de transit, une tarification compétitive face aux ports concurrents (Douala, Pointe-noire, Lagos), et une stabilité réglementaire qui rassure les traders internationaux. Rien de tout cela n’est encore acquis.
La cohérence interne du dispositif camerounais reste à clarifier. Le Thk porté par la Scdp via Dpk S.A coexiste avec le projet C-Star, porté par Snh/Tradex avec le consortium Ariana/Rcg, également dans la zone de Kribi et sur un objet très proche (stockage de produits pétroliers, 250 000 à 300 000 m³). Deux grands projets de terminal portés par deux entités publiques différentes, dans la même zone portuaire, sans articulation publique claire entre eux, est un signal qui interroge plutôt qu’il ne rassure les partenaires potentiels d’un « hub ». Un hub régional crédible suppose un point d’entrée unique et lisible, pas une concurrence interne non tranchée.
Le Thk ne résout pas la dépendance structurelle au raffinage importé. Il augmente la capacité de réception et de stockage de produits raffinés, donc il consolide le Cameroun comme plateforme d’importation, pas comme producteur de valeur ajoutée régionale. Un vrai hub pétrolier au sens fort (comme Fujairah ou Rotterdam) combine stockage, transbordement et transformation. Sans remise en service d’une capacité de raffinage nationale ou régionale à Kribi même, le Cameroun reste un maillon de distribution, pas un centre de création de valeur.
Mon appréciation : le Thk peut réellement améliorer la compétitivité logistique nationale et réduire les coûts d’approvisionnement du marché intérieur, c’est un gain tangible et mesurable. L’ambition de « porte énergétique de l’Afrique centrale » est en revanche conditionnée à des choix politiques et institutionnels (clarification Scdp/Snh, intégration régionale, gouvernance transparente) qui ne sont pas encore actés. Infrastructure nécessaire, donc, mais pas suffisante à elle seule pour faire de Kribi un hub.
Au-delà des infrastructures, la question de la gouvernance des hydrocarbures reste centrale. Comment améliorer la coordination entre la Scdp, la Sonara, la Snh, la Csph, les marqueteurs et les autres acteurs de la chaîne afin que la gestion des produits pétroliers soit plus efficace, plus transparente et moins coûteuse pour l’État et les consommateurs ?
Que chacun reste dans son couloir point barre : Snh amont pétrolier. Sonara raffinage. Scdp stockage. Stations services distribution. Csph la régulation du secteur. Sonara et marketeurs pour les importations des produits finis.
Enfin, si vous deviez adresser trois recommandations aux pouvoirs publics pour les cinq prochaines années, quelles seraient-elles pour faire des hydrocarbures non seulement un enjeu de sécurité énergétique, mais aussi un véritable levier de compétitivité industrielle et de souveraineté économique pour le Cameroun ?
A. Nationalisation du secteur amont pétrolier pour tripler le montant que reçoit le trésor public. De 200 milliards cette année 2026 à 700 milliards dès 2027 au bas mot.
B. Création d’une société nationale opératrice, qui va reprendre tous les actifs des multinationales.
C. Reconstruire une nouvelle raffinerie différente, et à côté de l’ancienne à Limbe.
D. Augmenter encore la capacité de stockage de la Scdp.



