Aménagement du Lac municipal : Sur un chantier perpétuel ouvert à Yaoundé

Alors qu’un autre emprunt de 4,12 milliards Fcfa est contracté pour des travaux complémentaires de la phase 1, la phase 2 reste toujours sous terre.

Michel Enony

Vue du projet, fin juillet

Trompe l’œil. Il est 9h, ce matin de fin juillet 2026, et la vallée de la Mingoa s’éveille dans un bruit de fond mécanique. Des ouvriers de l’entreprise Brik’s Sarl tondent un gazon qui, à vue d’œil, a repris ses droits. Plus loin, une équipe arrose de jeunes bourgeons, tandis qu’un autre groupe met en terre des palmiers royaux, des acajous et des ébéniers, entre autres. « Notre contrat court sur 18 mois. Pour l’instant, nous plantons, nous jardinerons, nous assainirons l’eau du lac », énumère M. Onguéné, chef de chantier. À côté, l’eau du lac fait des vagues où flottent pêle-mêle déchets plastiques et algues vertes, en plus des poissons. Aucun jet-ski, aucune barque ; la maquette de loisirs nautiques, fièrement exposée jadis, est restée une vue de l’esprit.

Pourtant, l’argent continue de couler. Le 22 juillet 2026, le président de la République, Paul Biya, a signé un décret autorisant un nouvel emprunt de 4,12 milliards Fcfa, venant s’ajouter aux 9 milliards Fcfa déjà budgétés pour cette même phase 1, réceptionnée le 26 avril 2024. Une autre dette pour des « travaux complémentaires » qui alourdit le coût de réalisation de ce chantier lancé depuis 2021. L’entreprise Elecnor avait levé le camp juste après.

13 milliards Fcfa 

En deux ans de retard sur le calendrier initial, la facture dépasse désormais 13 milliards. Et, pour un site qui, cinq ans plus tard, n’offre toujours aux visiteurs que des allées bordées de quelques lampadaires, un minuscule parking, des caniveaux et un restaurant en forme de nénuphar vide. La « vie », promise par les autorités, se résume à une poignée de sportifs qui foulent la voie multimodale en secouant la tête. « Ils se moquent carrément de nous », fulmine sur le bas-côté, un jogger qui essuie son front en sueur. Son regard s’attarde sur les grilles inachevées de la clôture que l’une des entreprises présentes achève sous un soleil de plomb.

Maçons et coffreurs, casques vissés sur la tête, tournent le mortier pour couler une partie de la clôture. La représentante de la maîtrise d’œuvre, qui souhaite garder l’anonymat, confie : « Dans quelques semaines, ce sera terminé, mais nous attendons des tubes pour souder les grilles. Nous sommes en rupture de stock. » Le chantier s’interrompt, comme à chaque fois qu’un lot de fournitures s’épuise.

À quelques mètres, un autre jogger, lui, ne mâche pas ses mots : « L’ennemi des Camerounais, c’est le gouvernement. Ce projet avale des milliards sans changer la vie des gens. Si la phase 1 a pris cinq ans, la phase 2 en prendra 15 – comme tous les projets du « Renouveau ». » Son souffle coupé par la course, il désigne du menton les berges où des oiseaux pataugent parmi les algues, unique contraste avec la promesse d’un parc touristique et économique qui devait sortir de terre en 2023.

Hibernation

Le projet de valorisation touristique et économique du Lac municipal de Yaoundé et la rénovation de la vallée de la Mingoa est en hibernation depuis la livraison de la phase 1, le 26 avril 2024. Célestine Ketcha Courtès, ministre de l’Habitat et du Développement urbain (Minhdu), avait réceptionné les travaux en compagnie de l’ambassadeur d’Espagne au Cameroun, Garcia Lumbreras Ignacio. Depuis, le ballet ministériel a disparu. Il aura fallu ce décret du président de la République pour susciter un regain d’activité sur le chantier. 

Lors de la réception de la phase 1 de ce projet, il était annoncé que « les populations pourront bientôt mener des activités nautiques, faire des promenades, et prendre place dans les restaurants modernes qui y sont construits ». Une vue de l’esprit. Même si des Yaoundéens s’y rendent pour faire du sport, toutes les autres activités : restauration, parc de loisirs, activités nautiques, etc., rien n’y est effectif. « Ces gens se moquent carrément de nous », fulmine le même jogger.

D’autres travaux sont prévus sur cette même phase 1. Des aires de jeux, la pose de l’éclairage public, la pose des tuyaux pour l’arrosage des espaces verts. « Les travaux ont débuté depuis novembre 2025. C’est le maire de la ville qui a lancé l’appel d’offres. Il n’a pas attendu le décret du président de la République », confie un cadre de la Mairie. Sur une plaque, l’on peut lire que les travaux sont imputés au budget d’exécution 2025 et suivant. La nature des « travaux complémentaires » à réaliser avec l’emprunt autorisé par le chef de l’État n’est toujours pas déterminée. Selon nos informations, cette nouvelle étape doit permettre la construction de deux restaurants supplémentaires, d’un centre nautique, d’aires de jeux ainsi que l’aménagement des abords du petit lac.

Emprunts successifs 

Le spectre de l’inachevé plane surtout sur la phase 2, estimée à 8 milliards Fcfa. Celle-ci prévoit un hôtel cinq étoiles de 30 étages, 218 chambres, 93 résidences, des bureaux et un centre de congrès de 1 000 places. Un projet pharaonique porté par un consortium espagnol Elecnor S.A et la Deutsche Bank, dont l’avenant financier, signé en novembre 2021, n’a toujours pas été finalisé. Interrogée sur ce blocage, la Communauté urbaine de Yaoundé, maître d’ouvrage délégué, élude : le responsable du suivi se trouve actuellement hors du pays.

Alors que les panneaux indicatifs jaunissent sous le soleil, le Lac municipal de Yaoundé ressemble à un chantier perpétuel, rythmé par les décrets présidentiels et les emprunts successifs. Les ouvriers sur le chantier, qui plantent des arbres précieux, savent bien que leurs racines mettront du temps à pousser.

La question, désormais, n’est plus de savoir si la phase 2 verra le jour, mais combien d’années et de milliards supplémentaires seront engloutis. En attendant, la Mingoa, elle, coule toujours, indifférente aux promesses. À chaque rebondissement, le site fait semblant de vivre. Des travaux ponctuels. Comme à l’habitude.

Initié depuis 2015, le ministère de l’Économie avait déjà signé, le 13 septembre 2016, des conventions de financement de 21 milliards Fcfa avec Deutsche Bank Espagne, au bénéfice du projet. Ces ressources externes devaient contribuer à la réalisation du Programme d’aménagement du Lac municipal et de la vallée de la Mingoa.

En parallèle, le président de la République, Paul Biya, a habilité le ministre de l’Économie à signer deux accords de crédit supplémentaires, pour un montant global de 12,6 milliards Fcfa, avec la même banque, en plus des 4,12 milliards. À terme, si l’ensemble de ces financements (21,5 milliards Fcfa puis 12,6 milliards Fcfa et 4,12 milliards) est effectivement mobilisé, le coût total du projet va atteindre 38,2 milliards Fcfa. On attend. 

Repères

Phase 1

2015 : Initiation du projet

2021 : Pose de la première pierre par le Premier ministre

20224 : Réception de la phase 1

2026 : Travaux complémentaires de la phase 1

Coût initial du projet : 9 milliards Fcfa 

Coût additionnel : 4,12 milliards Fcfa 

Coût total : 13,1 milliards Fcfa