Roland Assoah Etoga : Il faut redonner envie de devenir enseignant

Approché le 31 juillet 2025, le secrétaire général à la coordination du Collectif des organisations des enseignants du Cameroun (C.or.e.c.), de l’époque, s’est exprimé sur le phénomène d’abandon de poste au ministère des Enseignements secondaires, à la suite de la sortie, par voie de communiqué, du ministre Nalova Lyonga.

Arnaud Kuipo

Pour une énième fois, la ministre des Enseignements secondaires (Minesec) a communiqué sur la question des personnels en situation d’absence. Quel est votre commentaire ?

Ce énième communiqué n’est que la répétition d’une stratégie bien rodée : celle d’un gouvernement qui persiste à prendre le silence pour de la gestion et la sanction pour de la réforme. Depuis quelques années, les ministères semblent s’être donné pour mission de masquer un malaise structurel profond derrière des postures administratives. Le Minfopra (ministre de la Fonction publique et de la Réforme administrative, ndlr), par exemple, a initié une opération de « comptage » du personnel, qui s’est traduite par une avalanche de décisions de radiation, sans réelle prise en compte des contextes humains et professionnels. À sa suite, le Minesec s’évertue à publier des listes stigmatisantes qui, loin de décourager les départs, ne font que souligner l’échec de l’État à rendre le métier attrayant et respecté.

Ce qu’on présente comme un acte de rigueur administrative n’est, en réalité, qu’une forme de cynisme institutionnalisé. Une administration rigide, déconnectée, presque autiste, semble se satisfaire de sa propre faillite. C’est cette posture que nous dénonçons vigoureusement, car elle menace non seulement la profession enseignante, mais aussi, de manière insidieuse, l’avenir de la nation.

On parle aujourd’hui de 1 058 personnels absents. Certains évoquent le Canada comme l’une des destinations. Partagez-vous cette idée ?

Il faut d’abord souligner le décalage constant entre ces communiqués et la réalité du terrain. Je prends, à titre d’illustration, le cas d’Élig-Essono, où je dispense depuis quatre années. Des noms apparaissent régulièrement sur ces listes alors que les intéressés sont absents depuis longtemps, signalés au fil des années de manière formelle et documentée. Pourtant, ce n’est qu’au terme de trois ou quatre ans que l’administration semble « découvrir » leur absence. Derrière chaque nom inscrit sur ces listes, il y a une réalité bien plus profonde : celle d’un exode que rien ne retient. Le Canada, en effet, attire avec sa politique migratoire claire et sa valorisation des compétences, mais ce n’est pas la seule destination. Certains choisissent les États-Unis, la Chine ou même des pays africains voisins qui traitent mieux leur personnel enseignant que le Cameroun. Finalement, peu importe la destination précise. Ce qui est alarmant, c’est l’hémorragie continue – ce que j’appelle la saignée nationale. Les enseignants partent parce qu’ils veulent vivre leur métier dans la dignité. C’est cela le cœur du problème, non pas le passeport qu’ils choisissent.

Et vous, personnellement, êtes-vous tenté de partir ?

Non. Et pas seulement parce que je suis attaché à ce pays, mais parce que je suis résolument engagé dans le combat pour la transformation sociale. Je suis un nationaliste convaincu, mais pas de ceux qui brandissent un drapeau tout en détournant le regard de la souffrance du peuple. Je crois en la possibilité de réforme, portée de l’intérieur, loin de l’exil contraint. L’exode des enseignants n’est qu’une forme moderne d’aliénation. On nous présente l’Occident comme un Eldorado alors que beaucoup finissent aides à domicile, plongeurs ou manutentionnaires, souvent broyés par des systèmes qui ne les considèrent pas comme des enseignants mais comme de simples agents de main-d’œuvre à bas prix. Nous vidons notre nation de sa matière grise et, en retour, nous renforçons la machine hégémonique des pays de l’Ocde (Organisation de coopération et de développement économiques ndlr), pour qui l’éducation est un outil de domination culturelle et économique.

Peu d’enseignants partent enseigner dans ces pays car leurs standards sont très élevés. Ce qu’ils veulent, ce sont nos corps et non nos savoirs. Pour ma part, je préfère porter l’étendard de la résilience, même s’il faut en souffrir. Ce n’est pas le froid qui me fait peur, mais l’oubli et la résignation.

Que faut-il faire concrètement pour retenir les enseignants dans les salles de classe ?

La question doit être reformulée. Il ne s’agit pas simplement de « retenir les enseignants dans les classes », mais plutôt de « reconstruire la profession », en lui rendant sa dignité, son attrait et son rôle moteur dans le développement du pays. Il y a un triple chantier à ouvrir :  La justice sociale et salariale : Il faut restaurer un statut spécial pour les éducateurs qui soit à la hauteur de leurs responsabilités. Une réforme cohérente, comme proposée par le C.or.e.c, doit assurer un traitement équitable comparé à d’autres professions à statut spécial. Il faut faire rêver les jeunes générations, redonner envie de devenir enseignant sans jamais en regretter la décision.

Redonner du sens à un métier méprisé : L’enseignant ne demande pas la richesse, mais le respect. Il veut pouvoir contribuer à bâtir sa nation à travers un système éducatif cohérent et performant. Il faut réformer en profondeur l’architecture du système éducatif et organiser un Forum national de l’éducation, attendu mais toujours esquivé par les autorités. Il est temps que la voix des praticiens de terrain soit enfin entendue. Garantir le droit à la participation et à la représentation syndicale : Il est essentiel que les enseignants puissent s’organiser librement, défendre leurs droits, revendiquer sans crainte, et participer pleinement aux grandes décisions éducatives. La liberté syndicale, trop souvent réprimée, est un pilier incontournable d’une profession forte.

Ce n’est qu’en travaillant simultanément sur ces trois leviers – justice statutaire, réforme éducative et démocratie syndicale – que nous pourrons espérer enrayer l’exode et redonner sa fierté à cette noble profession.