
Robert Roger Ngangue*
Le Cameroun traverse actuellement une période où les défis économiques, sociaux, politiques, institutionnels et communautaires mettent la paix sous-pression et à rude épreuve le vivre-ensemble et la cohésion nationale. Dans les familles, les entreprises, les administrations, les communautés et même dans l’espace public et politique, les foyers de tensions semblent s’accroître et les incertitudes d’une stabilité institutionnelle s’amplifient. Les désaccords peuvent dégénérer rapidement en confrontations et affrontements, les positions se radicalisent et la confiance entre les individus et les institutions s’effrite progressivement.
Face à cette réalité, une question essentielle se pose : comment restaurer la confiance, prévenir l’escalade des conflits et construire un avenir commun dans un tel environnement surchauffé ? La réponse réside en grande partie dans le dialogue et la médiation.
Le conflit : une réalité normale de toute société
Contrairement à une idée répandue, le conflit n’est pas nécessairement un problème. Le conflit est une composante naturelle de la vie humaine. Il naît de différences d’intérêts, de besoins, de valeurs, de perceptions ou des inégalités structurelles[1]. Ce qui devient problématique, ce n’est pas l’existence du conflit lui-même, mais la manière dont il est géré. Lorsqu’il n’existe plus d’espace de dialogue et d’infrastructures de paix pour se parler et s’écouter librement sans préjugés, les incompréhensions se multiplient, l’ennemisation des avis contraires s’amplifie, la méfiance s’installe et les tensions peuvent dégénérer en ruptures durables, en violences et/ou conflits armés.
Le Cameroun, confronté aujourd’hui à de multiples fractures, n’échappe pas à cette réalité. En effet, plusieurs types de conflits affectent le tissu socio-politique camerounais : Les conflits structurels et systémiques, les conflits familiaux liés aux successions, aux divorces ou aux questions foncières, les conflits entre employeurs et salariés, les litiges commerciaux entre partenaires d’affaires, les tensions et violences entre communautés, les conflits liés à l’accès aux ressources naturelles et la redistribution des ressources économiques, les différends entre citoyens et administrations, les incompréhensions entre gouvernants et gouvernés, les conflits liés à l’accès aux concours dans la fonction publique, les conflits liés à la dépravation galopante des mœurs et à l’incivisme urbain, les conflits sécuritaires dans certaines parties du territoire national, la liste est loin d’être exhaustive.
Ces situations conflictuelles ont un coût humain, social et économique considérable. Elles fragilisent la confiance, freinent l’investissement, découragent l’initiative et compromettent le développement.
Les limites des réponses traditionnelles aux conflits
Pendant longtemps, le recours systématique aux services de police, de gendarmerie, aux tribunaux aux administrateurs civils et de moins en moins aux chefs religieux, communautaires et traditionnels est demeuré comme la principale voie de résolution des différends, litiges et plaintes au Cameroun. Des sources concordantes rapportent que plus de 95% de la population camerounaise recourt à la justice classique pour résoudre leurs différends. La justice joue naturellement un rôle fondamental dans l’État de droit. Cependant, dans de nombreux cas, les procédures judiciaires peuvent être longues, coûteuses, publiques et émotionnellement éprouvantes. Surtout, elles font assez souvent l’objet de trafic d’influence et aboutissent parfois à une décision qui désigne un gagnant et un perdant, ce qui crée de profondes déchirures relationnelles, voire communautaires et décourage les citoyens les plus vulnérables. Les recours neutres et amiables existent bel et bien à l’instar de la Commission des Droits de l’Homme et des Libertés (CDHLC) ou la CONAC. Cependant, Ces institutions ont des mandats spécifiques (droits humains, corruption) et ne disposent pas du pouvoir d’interpellation directe de l’administration pour corriger pacifiquement une simple injustice quotidienne. Cette absence de régulation pacifique nourrit le sentiment d’impunité, le repli identitaire et l’instabilité sociale. Or, dans la vie réelle, les personnes appelées à s’affronter devant un tribunal doivent souvent continuer à vivre, travailler ou collaborer ensemble après le conflit. C’est là que la médiation apporte une valeur ajoutée essentielle.
La médiation : une culture du dialogue et de la responsabilité
La médiation est un processus volontaire et confidentiel dans lequel un tiers neutre aide les parties à renouer le dialogue et à rechercher elles-mêmes une solution mutuellement acceptable. Elle ne remplace pas la justice. Elle la complète. La médiation offre un espace sécurisé où chacun peut être entendu, compris et respecté. Elle permet de passer de la confrontation à la conversation, de la méfiance à la confiance, du blocage à la coopération, conflit à la recherche de solutions. La médiation offre aux particuliers, familles, investisseurs, communautés, administrations et entreprises une alternative rapide, confidentielle et moins coûteuse pour résoudre leurs différends rapidement et de manière amiable et pacifique. Le gouvernement du Cameroun lui-même a engagé depuis plusieurs années des réformes destinées à réduire les arriérés judiciaires et à désengorger les tribunaux. Parmi ces mesures figure le développement de centres de médiation reconnus par les textes OHADA.
Pourquoi le Cameroun a besoin de plus de dialogue et de médiation aujourd’hui
Le Cameroun est un pays riche de sa diversité culturelle, linguistique et sociale. Cette diversité constitue une force lorsqu’elle est accompagnée de mécanismes de dialogue inclusifs. Dans un contexte où les attentes des populations sont fortes et où les défis sont nombreux, le dialogue apparaît comme un outil indispensable pour prévenir les crises, renforcer la cohésion sociale, favoriser la participation citoyenne, restaurer la confiance entre les acteurs, soutenir le développement économique, construire des solutions politico-sociales durables aux multiples différends. Plusieurs pays dans le monde ont compris l’importance du dialogue et de la médiation et ils les ont intégrés dans toutes les strates de la vie institutionnelle, ce qui en fait des pays les plus prospères, modernes et développés de nos jours à l’instar de la Norvège, la Suède et la Finlande
Le dialogue ne signifie pas l’absence de désaccord. Il signifie la volonté d’embrasser l’humilité face à la vanité de la vie, de troquer le pardon, la tolérance et l’écoute contre l’orgueil, la suffisance, l’arrogance et le mépris, de privilégier l’intérêt général au détriment du nombrilisme ou du communautarisme, de rechercher ensemble et pacifiquement des solutions conjointes malgré les désaccords. Il est une opportunité de construire l’avenir qui dépendra en grande partie de la capacité du Cameroun à gérer pacifiquement ses différences et ses désaccords.
La médiation et le dialogue ne sont pas des signes de faiblesse. Ils sont au contraire des expressions de maturité, de responsabilité, de tolérance démocratique et de leadership. Ils préviennent l’escalade des violences et des conflits à une magnitude explosive et chaotique. Ils préservent la dignité humaine et les dividendes du progrès et de la stabilité institutionnelle tout en favorisant des compromis durables et acceptables pour tous. Plus que jamais, le Cameroun a besoin de bâtisseurs de ponts plutôt que de murs. Il a besoin d’espaces de dialogue où chacun peut être écouté sans crainte de représailles et contribuer à la construction d’une société plus pacifique, plus juste et plus prospère.
Le dialogue est la clé qui permet de restaurer la confiance. Il reconnecte les cœurs blessés, rétablit la conversation là où elle était rompue et facilite la transformation à l’écoute attentive et sans préjugés du vécu des autres. La médiation est l’outil qui transforme les conflits en opportunités de compréhension et de coopération. Dans un monde marqué par les divisions, les conflits et les incertitudes, investir dans le dialogue n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Pour le Cameroun, c’est également un choix stratégique pour préserver la paix, renforcer la cohésion sociale et construire un avenir partagé, plus prospère et plus serein. Parce qu’un bon dialogue aujourd’hui peut éviter des violences et de grands conflits armés demain.
*Conflictologue & médiateur professionnel certifié



