
Trois des régions du Cameroun sont en proie à une crise sécuritaire depuis plus de 10 ans. Ces violences armées ont entraîné un déplacement massif des populations à l’intérieur du pays. Selon l’Office de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (Ocha), en janvier 2025, le Cameroun comptait environ un million de déplacés internes. Face à la situation précaire que vivent ces déplacés internes, le Centre d’études et de recherche en droit international et communautaire (Cedic) a organisé une journée d’études à l’Université de Yaoundé II-Soa le 29 juillet 2026 sur « la protection des personnes déplacées internes au Cameroun à l’aune des réformes législatives de décembre 2024 relatives à l’état civil et à la protection civile». Le directeur du Cedic revient sur l’importance de cette rencontre.
Guy Martial Tchinda
Le Centre d’études et de recherche en droit international et communautaire (Cedic) vient d’organiser une journée d’études sur la protection des personnes déplacées internes au Cameroun à l’aune des réformes législatives de décembre 2024 relatives à l’état civil et à la protection civile. Quel en est l’intérêt ?
Concernant la réforme engagée par l’État, il s’agit avant tout d’une excellente initiative. Le gouvernement a pris en considération le fait que les déplacés internes doivent être protégés. Au même titre que les réfugiés, les personnes déplacées internes ont des droits fondamentaux qu’il faut garantir. Malheureusement, on a souvent l’impression que l’opinion publique ignore cette obligation de protection.
Ce sont des populations qui fuient des situations particulièrement difficiles. Lorsqu’elles arrivent dans les différentes régions d’accueil au Cameroun, nous devons leur fournir le minimum vital pour qu’elles puissent vivre dignement, à l’instar de tous leurs concitoyens. C’est tout le sens de notre démarche et de cette journée d’étude : encourager l’État à mettre en œuvre la loi qui a été adoptée. Chaque ministère et chaque institution camerounaise doit participer à cette application. Certes, le cadre légal comporte encore quelques faiblesses ; c’est précisément sur ces points que nous menons un travail de plaidoyer auprès du gouvernement afin d’ajuster le texte aux réalités du terrain.
Selon les Nations unies, le Cameroun compte environ un million de déplacés internes. D’où viennent-ils principalement et quelle est leur situation actuelle ?
Ils proviennent principalement de trois régions. Une partie est issue du Nord-Ouest et du Sud-Ouest en raison du conflit qui s’y déroule, tandis qu’une autre vient de l’Extrême-Nord du fait de l’insécurité causée par les violences armées.
Leur situation reste très préoccupante. Sur le plan de l’éducation, de la santé ou de l’assainissement, l’accompagnement demeure insuffisant. Au cours de mes actions sur le terrain, notamment avec l’Église catholique, j’ai rencontré de nombreux déplacés livrés à eux-mêmes. Nous les accompagnons et militons auprès des pouvoirs publics pour qu’ils bénéficient d’une prise en charge minimale. Aujourd’hui, l’accès aux soins de santé et à la scolarisation posent problème, tout comme l’obtention des actes d’état civil.
Il faut reconnaître que l’État a commencé à délivrer des actes de naissance pour permettre à ces personnes de s’identifier et de faire valoir leurs droits. Toutefois, nous estimons que les autorités doivent également mieux prendre en compte leur réalité sociologique.
Lorsque vous évoquez le manque de protection des déplacés internes, de quoi parlez-vous exactement ?
Nous faisons référence à la violence structurelle. Celle-ci englobe les difficultés d’accès aux services essentiels : l’éducation, la santé, l’eau potable et l’ensemble des besoins fondamentaux de tout être humain.
Ayant fui des zones de crise, ces personnes se retrouvent isolées dans des régions d’accueil sans savoir vers qui se tourner. Elles luttent quotidiennement dans l’ombre pour survivre, alors que l’État devrait les accompagner de manière structurée. C’est cela que nous dénonçons.
Face à cette précarité, quelles solutions vos travaux de recherche proposent-ils aujourd’hui ?
Dans nos recherches, nous proposons tout d’abord des pistes concrètes pour améliorer le cadre légal protégeant les personnes déplacées internes. Il s’agit ensuite de vulgariser cette loi afin que la population, les ministères et les institutions s’en saisissent pour mieux appréhender la réalité de ces populations. Enfin, nos travaux insistent sur la nécessité d’assurer une prise en charge effective de leurs besoins essentiels, qu’il s’agisse du logement, de la santé ou de l’éducation.
L’enjeu n’est pas d’entrer dans des controverses politiques, mais de répondre à la détresse d’individus qui ont tout perdu. Le gouvernement doit inscrire cet accompagnement de manière pérenne dans la loi.
En résumé, quelle est la contribution concrète de l’Université et de la recherche dans ce domaine ?
Face à la détresse des personnes déplacées par les conflits au Nord-Ouest, au Sud-Ouest et à l’Extrême-Nord, l’Université intervient principalement à trois niveaux. Sur le plan académique, elle mène des travaux de recherche pour analyser et documenter précisément les conditions de vie des déplacés dans leurs zones d’accueil. Parallèlement, elle assure un rôle de sensibilisation auprès du public et des acteurs institutionnels sur les enjeux juridiques et humains. Enfin, l’Université mène un travail continu de plaidoyer pour encourager l’État à promulguer et appliquer un cadre législatif garantissant une vie digne à l’ensemble des personnes déplacées internes au Cameroun.
Au vu de votre expérience internationale, quelles bonnes pratiques en matière de gestion des personnes déplacées pourraient être appliquées au Cameroun ?
En observant des pays comme l’Allemagne, l’Angleterre ou les États-Unis, on constate une approche en deux temps : une réponse d’urgence dès la survenue de la crise, suivie d’un accompagnement à court et long terme axé sur le logement et la protection.
Si l’État camerounais ouvrait des centres d’accueil dans les différentes régions pour répondre aux urgences immédiates, puis mettait en place un plan de réintégration socio-économique, cela permettrait à ces populations de retrouver une vie normale.
Est-il facile pour l’État camerounais de reconnaître le statut de personne déplacée interne et d’accorder cette protection ?
Le Cameroun fait face à de multiples défis, mais lorsqu’il s’agit de citoyens contraints de fuir des violences, le gouvernement a la capacité d’agir. C’est l’objectif de nos journées d’étude : encourager et appuyer l’État dans cette voie. C’est une démarche réaliste et nécessaire pour des populations qui ont tout abandonné derrière elles.
Un dernier mot pour conclure ?
Je tiens tout d’abord à exprimer ma satisfaction quant au partenariat avec le Cicr qui nous soutient. De plus, la présence massive d’acteurs clés aujourd’hui, magistrats, avocats, journalistes, est très encourageante. Votre rôle d’information est essentiel pour sensibiliser l’opinion. J’espère que le gouvernement verra dans le travail des universitaires un accompagnement constructif pour adapter la loi aux réalités du terrain.
Il faut rappeler qu’en raison des crises affectant le Nord-Ouest, le Sud-Ouest et l’Extrême-Nord, de nombreux citoyens vivent dans une grande précarité à travers le pays. C’est pourquoi le Cedic, sous l’égide de l’Université de Yaoundé II, consacre ses travaux à la recherche de solutions auprès des autorités. Notre objectif est de porter la voix de ces populations déracinées pour qu’une législation protectrice soit adoptée et appliquée par l’ensemble des institutions.



