Le promoteur d’ADISI-Cameroun apporte depuis une quinzaine d’années une contribution indéniable dans le segment du Data journalisme et de la gouvernance.
Par Michel Ferdinand
Lorsqu’il prend la parole dans une assemblée, personne n’hésite à reconnaître qu’il est dans son « domaine de définition », comme on aimait à le dire à une époque dans les salles de classe. C’est que Paul-Joël Kamtchang, journaliste de formation, a su se fixer un cap depuis qu’il a mesuré les enjeux du numérique pour une société en construction comme la nôtre, migrant stratégiquement, avec succès d’ailleurs, vers de nouveaux métiers qui collent à l’air du temps, les plus porteurs, les plus innovants et les plus impactants.
Une aventure qui se fraie progressivement un chemin, dans un environnement où le numérique n’est plus une option. Son usage est plus que nécessaire. « Sans s’enorgueillir, ni être triomphaliste, l’impact de nos travaux est assez modeste du point de vue que nous aurions souhaité. Pour autant, les nombreux retours que nous recevons d’ici et d’ailleurs, nous confortent que nous sommes sur la bonne voie. A en croire ces impacts, ils sont aussi bien mesurables dans les médias, auprès des publics qu’à l’international », le promoteur a le triomphe modeste. Au fil des années, l’Association pour le développement intégré et la solidarité interactive (ADISI-Cameroun) est devenue un moule pour une génération ambitieuse de jeunes journalistes et autres.
Les bureaux de cette organisation de la société civile, à Yaoundé comme à Douala, accueillent des hommes et des femmes qui abordent plusieurs thématiques en lien avec l’information et la gouvernance : l’accès à l’information et l’Open Data ; la liberté d’expression, de presse et Data Journalism ; Digital rights ; études et recherches. « En tant que journaliste à la base, plusieurs de mes participations aux événements internationaux, notamment au programme Open Data Media 1 et 2, me font découvrir une autre facette de l’innovation journalistique notamment en matière de traitement de l’information. Ces programmes auxquels j’ai participé au Sénégal, en Côte d’Ivoire, nos Masters Class à l’école du Nouveau journalisme de Paris, à Tbilissi en Géorgie et au Canada plus tard, me fondent à croire que la donnée est l’avenir du journalisme », justifie-t-il. Il en profite pour honorer la mémoire de l’un de ses enseignants, Michel Tjade Eone, de regrettée mémoire, qui, en première année à l’École supérieure des sciences et techniques de l’information et de la communication (ESSTIC) n’avait de cesse de rappeler à ses étudiants que « le monde de demain ne sera fait que de données et d’information ». Le maître qu’il fut, peut sans doute être fier du parcours de son étudiant. « Après plusieurs années d’implémentation de ces nouvelles techniques, nous pouvons dire que le Data journalisme, tout comme le Fact-checking, ont permis à plusieurs journalistes de se perfectionner lors de nos nombreux programmes dédiés. Ça peut se voir désormais dans certaines rédactions, dans certaines écoles de journalisme où ces approches sont enseignées », évalue-t-il. Tout comme, « de Douala, à Dakar en passant par d’autres pays de l’Afrique centrale et de l’Ouest, les offres de contenu en la matière, ne laissent plus personne indifférent aussi bien dans nos différents réseaux qu’auprès des consommateurs. Les retours de certains en disent long sur l’impact que cela produit dans la société… »

Premiers modules
La pratique du journalisme a certainement évolué au Cameroun sous le prisme du numérique. « Je dirais oui, mais timidement parce que notre souhait de voir ce changement éditorial reste encore faible ». Pourquoi ? « Le data journalisme comme le Fact-checking requiert une patience énorme et le goût du travail bien fait. Ailleurs, plus en Europe qu’en Amérique du Nord, la pratique est devenue constante et permanente dans les rédactions ». Entre-temps, « en Afrique, la mayonnaise tarde encore à prendre en raison de certaines réticences de la part des responsables éditoriaux, qui ne comprennent pas encore grand-chose ou pour des contraintes de divers ordres tardent encore à les implémenter. Par exemple, en 2010, alors que vous clôturons nos premiers programmes Open Media 1 avec CFI qui est l’opérateur média du ministère français des Affaires étrangères, nous avons approché l’Université de Douala. Malheureusement à l’époque, personne n’y comprenait rien. C’est finalement en 2023 que nous sommes rappelés par cette université pour implémenter les premiers modules. C’est dire qu’on observe quelques initiatives çà et là, dans des écoles, des universités, des rédactions ; mais nos attentes restent de loin comblées ».
Le doute se dissipe peu à peu autour d’un projet qui a connu un début incertain. « À la base, ADISI-Cameroun est un projet collectif. Seulement, les amis avec qui je lance le projet n’y croient pas beaucoup, compte tenu de leurs occupations parallèles. C’est à la suite de mon départ du poste de chef bureau Littoral du quotidien Émergence, que je décide d’asseoir durablement les bases de cette organisation. En tant que journaliste, je constate qu’il y a très peu de projets pour soutenir la presse et les journalistes : formation, production éditoriale », se souvient-il. Il faut déblayer le chemin. L’unique porteur du projet qui reste, s’arme de détermination, d’abnégation et de patience pour affronter les différentes épreuves. « Tout comme ma vie, mes réussites n’ont été que le résultat d’âpres batailles. N’étant pas né avec une cuillère en or dans la bouche ou de famille de renom, j’ai appris à bâtir de mes propres mains ce que j’ai aujourd’hui ».
Standards
L’avenir semble d’ailleurs prometteur. « L’an dernier, alors que nous adressions nos rapports annuels au MINAT [ministre de l’Administration territoriale], celui-ci nous a proposé de passer au statut d’ONG. Ce qui, pour nous, montre bien le chemin parcouru et l’appréciation des autorités. Idem, nous avons forgé notre organisation à travailler aux standards les plus élevés. Nous nous réjouissons de travailler avec des organismes internationaux à la réputation établie tels que l’OCDE, l’Union européenne, Expertise France, la NED, etc », se félicite-t-il, à peine âgé de 45 ans.
Autant d’atouts qui font d’ADISI-Cameroun une organisation crédible et respectée, lui permettant de maintenir le curseur sur la lutte contre la corruption en Afrique centrale, entre autres, grâce à l’Open Data. « C’est exactement l’essence de mon 2e essai publié en mars 2026 aux éditions À Jets d’encre à Paris intitulé ‘‘Kelpetocrarie et données ouvertes en Afrique centrale’’. J’essaie justement de théoriser l’approche Open Data pour mieux lutter contre la corruption. Je crois dur comme fer, que l’ouverture des données et l’accès à l’information sont de véritables armes pour lutter contre ce phénomène qui touche de façon pernicieuse nos démocraties ». Sauf que, poursuit-il, « pour que cette lutte marche, il faut développer une masse critique d’acteurs locaux et même internationaux autour de ces initiatives de lutte. Par exemple, que les sociétés civiles en fassent une véritable bataille, que les médias s’impliquent par des enquêtes de 3e degré et qu’on ait un public réceptif et qui en fait un objet de demande de compte ».
Chaque acteur doit donc s’y impliquer et jouer pleinement son rôle, d’où qu’il soit. C’est à ce prix qu’on assistera à changement de comportement, en déconstruisant les mauvaises habitudes, en construisant des schèmes qui résistent au mal. Et, par conséquent, en créant un environnement qui favorise l’implémentation des actions de nature à stimuler le développement et à sortir nos États et leurs citoyens de la vulnérabilité la plus ambiante.



