Lac-Tchad : Comment l’absence du Niger freine la lutte contre Boko Haram

Face aux sénateurs de son pays, Joseph Beti Assomo, le ministre camerounais de la Défense, a fait savoir que le groupe terroriste se reconstitue sur le territoire nigérien, et que la brouille des relations avec la France a entraîné la réduction des financements de l’Union européenne.


Par Cyril Essissima


 

La propension isolationniste de la junte militaire à Niamey et surtout la détérioration des relations avec la France semblent profiter à Boko haram. C’est ce qu’a décrié le ministre délégué à la présidence du Cameroun, chargé de la Défense, Joseph Beti Assomo, qui répondait aux questions orales des sénateurs le 21 juin dernier. La préoccupation principale à lui posée par le sénateur de l’Undp Pierre Flambeau Ngayap était de savoir quelle est la situation sécuritaire dans la région de l’Extrême-Nord, frontalière au Tchad et au Nigeria.

En réponse, Joseph Beti Assomo fait savoir que dans cette région « où Boko Haram, bien que fortement affaibli, continue à se manifester et continue à conserver une certaine capacité de nuisance ». A en croire le ministre camerounais, le groupe terroriste « se signalent à nouveau par des attaques avec de gros effectifs et un arsenal de combat de pointe », s’en prenant à des civiles et même parfois aux positions de l’armée. Des incursions qui ont amené le haut commandement militaire camerounais à renforcer ses dispositifs sécuritaires sur le terrain et à recourir aux comités de vigilance dans cette région.

Joseph Beti Assomo face aux sénateurs.

Lake Sanity II

Mais cela ne suffit pas en raison de l’extrême porosité dans la zone du Lac-Tchad, et davantage la défaillance de l’action coordonnée des pays frontaliers. Le Niger est principalement pointé du doigt. C’est la raison pour laquelle il s’est tenu le 15 mars 2024 une réunion des ministres de la Défense de la commission du Bassin du Lac Tchad (Cblt) à N’Djamena. Cette rencontre a abouti à la validation de l’opération baptisée « Lake Sanity II » engagée par la force multinationale mixte (Fmm) de la Cblt. Force mixte constituée des armées du Cameroun, du Nigeria, du Tchad et du Niger. Et le ministre camerounais de la Défense de « signaler » au Sénat que « l’absence du Niger, ou alors la suspension de sa participation à nos opérations, gêne un tout petit peu le bon déroulement de cette opération. Le Niger, vous le savez, a connu un changement de pouvoir anticonstitutionnel. Et les militaires au pouvoir à Niamey semblent plus préoccupés par la consolidation de leur pouvoir, de sorte qu’on a senti comme une baisse de régime de l’armée nigérienne dans des opérations conjointes », a-t-il développé.

Une situation « gênante » d’après Joseph Beti Assomo qui insinue au passage que le territoire nigérien sert de terreau à cette secte terroriste pour se refaire une santé. « Nous avons le sentiment que Boko Haram profite de cette baisse de régime de l’armée nigérienne pour se reconstituer sur le territoire du Niger, particulièrement au sud-est frontalier de la République du Tchad. Et nous en ressentons le reflux dans la zone du Lac-Tchad où Boko haram se montre à nouveau de plus en plus actif et pugnace », a-t-il affirmé.

D’autre part, la mutualisation des efforts des pays constituant la Fmm souffre d’une carence en ressources financières. L’Union européenne a drastiquement réduit sa cagnotte. En effet, les vivres ont commencé à diminuer à la suite de brouille diplomatique entre Niamey et Paris en août 2023. Joseph Beti Assomo le mentionne fort opportunément. « La délicatesse des relations entre le Niger et la France, notamment avec le départ des armées françaises du territoire nigérien, a eu un effet négatif sur les financements de l’Union européenne au profit de notre force multinationale mixte. La France étant un éminent membre de l’Union européenne, celle-ci manifeste de moins en moins d’empressement à appuyer financièrement notre force comme c’était le cas jusque-là », regrette le ministre camerounais.

Que l’Union africaine se saisisse de ce dossier

Dans la foulée, il annonce un plaidoyer des dirigeants des pays membres de la Cblt auprès de Bruxelles. A en croire le ministre camerounais, Paul Biya et ses pairs « ont entrepris une action diplomatique en direction du Niger, pour qu’il reprenne sa place au sein de la Fmm ; en direction de la commission de l’Union africaine à Addis-Abeba, pour que l’Union africaine se saisisse de ce dossier et intercède auprès de la commission de l’Union européenne par voie diplomatique à Bruxelles pour que l’Union européenne reprenne ses financements ».

Village de N’Gouboua sur le lac Tchad, attaqué par le groupe islamiste Boko Haram.  Photo (c) AFP, 6 avril 2015.

Dans l’expectative, Joseph Beti Assomo a tenu à rassurer les sénateurs camerounais de ce que des efforts déployés par les autres pays de la Cblt permettent aux armées régulières de contenir Boko haram sur le terrain. « Lake Sanity II est d’ailleurs en cours d’exécution en ce moment avec les financements dégagés par le Cameroun, le Nigeria et le Tchad. Et les résultats sont probants malgré l’absence du Niger. Plusieurs centaines de terroristes de Boko Haram ont été neutralisés dans les îles du Lac-Tchad. Leurs laboratoires de fabrication des engins explosifs improvisés dans cette zone ont également été détruits. Il y a lieu d’espérer que Boko haram finira par être vaincu », a conclu le membre du gouvernement camerounais.