
Le médecin de gériatrie donne des éclairages sur la d’Alzheimer qui touche beaucoup de Camerounais, même si la prévalence de la maladie au pays n’est toujours pas connue.
Par Rosette Ombessack
Vous êtes de retour au Cameroun après un séjour en Pologne où vous avez pris part à une conférence internationale sur l’Alzheimer. Quels sont les défis que l’on rencontre dans la prise en charge de cette maladie ?
J’étais en Pologne dans le cadre de la 36e conférence internationale sur la maladie d’Alzheimer organisée par l’ADI (Alzheimer Disease International). L’ADI est une association internationale de grande envergure qui regroupe de nombreuses associations nationales qui s’intéressent à la maladie d’Alzheimer (maladie neurodégénérative qui affecte principalement la mémoire, mais également d’autres fonctions cognitives, liées par exemple au langage, au raisonnement, à l’apprentissage…, Ndlr) et aux démences. Cette conférence était co-organisée par l’Organisation mondiale de la santé et a vu la participation de diverses Universités et grandes associations qui promeuvent la lutte contre la maladie d’Alzheimer et les maladies apparentées dans le monde. Elle s’est tenue du 24 au 26 avril 2024 dans la ville de Crakovie en Pologne.
Les défis que posent la maladie d’Alzheimer sont très nombreux.Toutes les trois secondes, une personne est atteinte de démence dans le monde. On compte aujourd’hui près de 30 millions de malades, et d’ici 2050, on s’attend à plus de 50 millions de malades dans le monde. La maladie d’Alzheimer fait partie des cinq premières causes de mortalité sur le monde et elle entraîne plus de 30 milliards de dépenses de santé par an dans les pays où elle est bien suivie. Les gens vivent de plus en plus longtemps, ce qui augmente leur risque de développer cette maladie. Par ailleurs, c’est une affection multi-factorielle dont les premières modifications commencent au moins 10 ans avant la survenue de la maladie. C’est une maladie incurable, liée non seulement à l’hérédité mais aussi aux facteurs de risque des autres grandes maladies que sont par exemple l’hypertension artérielle et le diabète. D’autre part, on remarque depuis une dizaine d’années la survenue des cas à des âges de plus en plus jeunes. Enfin, sept malades sur dix ne sont pas diagnostiqués à temps à l’échelle mondiale, les moyens de diagnostic et de traitement sont inégalement disponibles selon le niveau de revenu des pays.
En fait, cette conférence se tient tous les deux ans, et donnent l’occasion pour les chercheurs et les travailleurs de ce domaine, les malades et leurs familles de discuter sur les dernières connaissances sur la maladie, de partager leurs expériences et de s’enrichir mutuellement des avancées des uns et des autres dans la lutte contre ce fléau mondial.
En parlant des avancées auxquelles vous faisiez allusion, que retenir de cette conférence qui a duré jours?
La recherche et la prise en charge de la maladie d’Alzheimer et des démences apparentées sont à un tournant stratégique. Les moyens de diagnostic et les traitements se sont plus développés au cours de ces dix dernières années qu’au cours des trente dernières années. Les moyens de diagnostic sont plus fiables et permettent de détecter plus précocement la maladie, grâce au PET scanner et à des examens biologiques très spécialisés dans le sang. Ceci n’existait pas, il y a moins de 15 ans. Des médicaments ont été testés, avec plusieurs niveaux d’action dans le cerveau et les résultats sont probants, mais pas encore officiellement validés. Au niveau des villes, de plus en plus de communautés s’organisent en profondeur pour inclure au maximum les personnes malades et faciliter leur vie avec cette maladie incurable. Les expériences partagées par l’Indonésie, le Japon, le Canada ont été très inspirantes. L’Afrique n’est pas en reste. Le Ghana, l’Afrique du Sud, le Zimbabwe et le Kenya sont bien avancés dans leur projets de Plan national Alzheimer. L’Éthiopie possède un Plan Alzheimer depuis quelques années et mène des actions très concrètes pour la promotion de la santé cérébrale en général. On a déploré l’inaccessibilité de moyens diagnostiques et thérapeutiques sur le continent africain, mais des alliances sont nouées pour remédier à cela. L’accompagnement des Etats est essentiel.
Quels sont les défis auxquels le Cameroun fait face en matière de prise en charge de la démence ?
On ne peut résoudre efficacement un problème sans des données. Et ces données doivent permettre de produire un Plan national Alzheimer coordonné qui sera la boussole pour lutter contre ce fléau duquel notre pays n’est pas épargné.
Notre pays est encore au niveau du recueil des données sur la situation de la maladie d’Alzheimer dans la communauté. Et ce recueil des données passe par une sensibilisation et une communication très importante. Notre association travaille depuis quelques années pour mettre en lumière cette maladie au Cameroun, et le retour des familles et de la communauté est très encourageant. Mais il faut une action plus complète et synergique impliquant tous les professionnels de la santé et les communautés. Cette action nécessite l’implication et l’engagement des autorités sanitaires, avec lesquelles nous échangeons déjà, sous l’encadrement de l’ADI.
En dehors de ce recueil difficile des données que nous organisons progressivement, nous avons noué des contacts avec le ministère de la Santé publique et des laboratoires pharmaceutiques pour collecter des fonds pour les travaux nécessaires aux ateliers de préparation puis de validation d’un Plan national Alzheimer au Cameroun.
Quelle est la responsabilité de chacun ou alors comment nous y impliquer ?
Cette question cruciale rappelle effectivement que la lutte contre la maladie d’Alzheimer et les démences apparentées est une affaire de chacun et de tous. La première chose à faire au niveau individuel puis communautaire est de s’informer sur les démences, puis d’être attentif aux signes et symptômes qui pourraient survenir chez des personnes âgées et même plus jeunes de l’entourage. La deuxième est de ne pas stigmatiser les personnes atteintes de démence mais les introduire dans un circuit médical afin que l’évolution de la maladie soit ralentie au maximum.
La troisième est de s’engager résolument à avoir une hygiène de vie saine qui préserve le cerveau : activités physiques, sommeil, diète santé, soutien social, spiritualité, etc… La quatrième est de collaborer avec des associations comme la nôtre ou d’autres et même les services de santé mentale afin de ratisser tous les malades de la communauté et de leur offrir les meilleures conditions de prise en charge disponibles.
Pouvez-vous nous parler de votre association ?
L’Association Comprendre la maladie d’Alzheimer existe au Cameroun depuis six ans. Elle existe aussi en France et dans d’autres pays d’Afrique, au sein du réseau Acma. Sa mission est de travailler à ce que les malades d’Alzheimer ou atteints de démences et leurs familles reçoivent tout le soutien et l’accompagnement médical, psychologique et social nécessaire pour préserver et améliorer leur qualité de vie au mieux possible.
Pour ce faire, nous travaillons en communauté où nous organisons des séances de sensibilisation dans les associations, les églises, les villages, etc..nous avons aussi des personnes qualifiés, gériatres, neurologues, médecins généralistes, pharmaciens, infirmiers, aide-soignantes, qui travaillent avec les malades et les familles pour poser les diagnostics et prendre en charge les malades.
Au niveau institutionnel, nous portons un plaidoyer pour rassembler toutes les parties prenantes de la santé cérébrale afin de contribuer à doter notre pays d’un Plan national Alzheimer, feuille de route indispensable pour maîtriser la maladie au Cameroun.
Au cours de la conférence en Pologne, nous avons eu le bonheur de gagner le prix du meilleur stand du Hall d’exposition. Cette distinction nous a mis à l’honneur et nous a permis de recueillir beaucoup de contacts de personnes qui ont été enthousiasmés par notre action !



