Cameroun – Gabon : Paul Biya va-t-il recevoir Oligui Nguema ?

Le président de la transition gabonaise a déjà rencontré tous les dirigeants de la Cemac, sauf le président camerounais.

Clotaire Brice Oligui Nguema

Par Cyril Essissima


Des six pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), il ne lui reste plus que le Cameroun à visiter. Après le renversement D’Ali Bongo, le président du Comité pour la transition et la restauration des institutions au Gabon (Ctri), le général Brice Oligui Nguema, a entamé une tournée depuis le 19 septembre 2023 dans la sous-région pour une série de rencontres avec ses pairs. Il s’’est déjà notamment entretenu avec les présidents Téodoro Obiang Nguema Mbasogo de Guinée Equatoriale, Denis Sassou Nguesso du Congo, Faustin-Archange Touadéra de la Centrafrique et Mahamat Idriss Déby du Tchad. Des visites pour, dit-on, d’une part, expliquer la mise en place du processus de transition au Gabon, et d’autre part, solliciter « l’accompagnement » de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (Ceeac) dont il a par ailleurs eu un tête-à-tête avec le président exercice le Congolais Félix Antoine Tshisekedi Tsilombo.
Manifestement, on voit bien que dans sa démarche, l’homme fort de Libreville réserve la dernière étape de sa tournée au doyen Paul Biya. Même si ce n’est pas officiel, le général Brice Oligui Nguema est annoncé au Cameroun en fin de semaine.
Seulement, l’on se demande toujours si le chef de l’État camerounais s’obligera à recevoir personnellement l’homme en treillis. Le doute est entretenu par le fait qu’après le coup d’Etat qui a emporté Ali Bongo le 30 août 2023, Yaoundé clairement condamné ce « changement anticonstitutionnel de gouvernement ». À noter également que les autorités camerounaises ont manifesté une certaine frilosité au sujet des « coups de force ». En effet, le porte-parole du gouvernement, René Emmanuel Sadi a interdit toute analyse dans les médias faisant des « parallèles » avec le putsch chez le voisin gabonais.

La Une du Quotidien Mutations sur le sujet





Marguerite Chantal Embiede Eballa : L’opinion publique camerounaise est divisée sur la question

La géostratège pense que l’homme fort de Libreville est en quête de légitimité auprès de ses pairs, à travers la réintégration du Gabon dans les organisations régionales.

Marguerite Chantal Embiede Eballa

Par Cyril Essissima


Le président de la transition gabonaise, mène actuellement une tournée en Cemac pour, dit-on, expliquer le processus de transition. Pourquoi est-il nécessaire pour le général Brice Oligui Nguema d’avoir la caution de ses pairs ?
L’arrivée surprise au pouvoir du général Brice Clotaire Oligui Nguema en fin août 2023 bien que perçue par une certaine opinion comme une révolution salvatrice, est une prise de pouvoir anticonstitutionnelle qui a été condamnée par les organisations internationales mondiales, continentales et régionales comme l’Union africaine (Ua) et la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (Ceeac). En Effet pour comprendre cette tournée du président du Comité pour la transition et la restauration des institutions au Gabon en Afrique centrale, il faut d’abord rappeler qu’à la suite de ce coup de force qui est intervenu aux lendemains de la proclamation des résultats des dernières élections présidentielles au terme desquelles Ali Bongo a été déclaré   vainqueur, le Gabon s’est vu suspendre par l’Ua le 31 août 2023, puis par la Ceeac le 04 septembre. Ainsi cette tournée entamée par la Guinée Équatoriale, le Congo, la Centrafrique puis le Tchad peut s’appréhender comme la volonté du nouvel Homme fort de plaider pour une levée des sanctions et une réintégration du pays dont il est désormais à la tête dans les institutions internationales.

Le Coup d’État, qualifié de coup de liberté, est acté. La vie politique et économique du Gabon doit suivre son cours normal. Par ailleurs, il est aussi question pour le président Oligui Nguema de tisser de nouveaux liens d’amitiés bilatéraux, se faire des alliés et de faire asseoir une légitimité internationale à son pouvoir. Cet exercice est nécessaire dans la mesure où, bien qu’il bénéficie de la légitimité du peuple gabonais qui voit en lui un héros, un libérateur, le Gabon est un pays ouvert à la coopération internationale en matière de commerce, culture, politique, sport, économie et ne peut donc vivre en autarcie.

Après la Guinée Équatoriale, la Centrafrique, le Congo, le Tchad, et très certainement bientôt le Cameroun, pensez-vous que le président Paul Biya acceptera de le recevoir, lorsqu’on sait que le gouvernement camerounais a mis en garde contre l’apologie du coup d’État ?
Le Gabon est un pays de l’Afrique centrale. Conscient de ce qu’il partage ses frontières au Nord avec le Cameroun sur 238km, au Nord – Est   avec la Guinée Équatoriale sur 350 km, et au Sud avec le Congo sur 1903 km, il s’étale sur 267 667km ou vit une population de 2397 667 km2, il est avantageux pour lui d’entretenir de bonnes relations avec le voisinage dont les échanges sont vitaux notamment son économie (le marché au niveau de la ville des 3 frontières qui lui permet le ravitaillement en produits vivriers). La Cemac compte près de 45 Millions d’habitants répartis sur 3020144km2 et donc le Cameroun à lui seul compte près de 27 millions des consommateurs, et 47 % du PIB de la sous-région. C’est dire que le poids démographique et économique du Cameroun lui attribue une position influente dans la sous-région.

Outre ce potentiel, le président Paul Biya est le « doyen » des chefs d’État de la Cemac. Ainsi donc le président Oligui conscient de cet enjeu ne peut échapper au rituel de rendre visite à ce doyen qui s’est impliqué personnellement aux obsèques du président Omar Bongo en 2009, et a joué un rôle de stabilisateur dans le processus de transition au bout duquel Ali Bongo était porté au pouvoir. Ce rituel a été observé par le Mahamat Deby après s’être emparé du pouvoir suite à l’assassinat de son père, le président Idriss Deby.
Même s’il est vrai que certaines autorités camerounaises émettent des mises en garde contre les discours faisant l’apologie du Coup d’État pour des raisons d’intimidation par crainte d’un effet de contagion, n’en demeure pas moins vrai que la réalité est plus qu’évidente : le président Oligui est désormais installé au pouvoir, le Cameroun et le Gabon partagent de nombreux intérêts et liens d’amitié. Qu’on soit d’accord ou pas avec son mode d’accession au pouvoir, il faut composer avec les nouvelles autorités gabonaises dans le but de les préserver. Les intérêts des États sont au-dessus des individus. Et les relations inter étatiques s’encombrent peu de la morale du moment où les intérêts nationaux sont en jeu.

Comment un tel contact (Biya/Oligui Nguema) pourrait être perçu au sein l’opinion camerounaise ?
L’opinion publique camerounaise est divisée sur la question. Une opinion qui voit en ce coup d’État une solution de recours face à la pauvreté, la mal gouvernance, les nombreux détournements des biens publics, la corruption et le non-respect des droits de l’Homme et libertés qui caractérisent la majorité des États de l’Afrique centrale. Et donc un tel rapprochement entre les deux leaders serait une sorte de légitimation du pouvoir militaire et une volonté de faire avancer l’intégration.

Pour une autre opinion, les coups d’État ne sont que le reflet du recul démocratique alors le président Paul Biya ne devrait pas recevoir son désormais homologue pour lui signifier son mécontentement.

Cependant rappelons que bien que le gouvernement camerounais a condamné le Coup d’État au Gabon. Le Président Paul Biya est admiré par ses pairs à cause de sa « sagesse » et surtout son attachement au principe de non-ingérence dans les affaires internes des États. Les hommes passent, les régimes se succèdent mais l’Etat demeure. D’ailleurs son voyage et son discours au Sommet Russie – Afrique du 27-28 juillet à Saint Pétersbourg prenant de cours ses anciens alliés qui se sont positionnés en faveur de l’Ukraine l’ont suggéré de ne pas s’y rendre peut témoigner de cette qualité.