Aliment pour volailles : Les éleveurs en péril


 Par Dr Albert Ichakou*

  (*) Président de l’Ordre national des vétérinaires du Cameroun

 

La volaille est l’un des segments du secteur agricole à la croissance la plus rapide du monde du fait de l’introduction de méthodes de production intensives modernes, des améliorations génétiques, de l’amélioration du contrôle préventif des maladies et des mesures de biosécurité, de l’augmentation de la population humaine et de l’urbanisation. La part de la viande de volaille consommée dans les pays en développement a augmenté au cours de la dernière décennie. On estime que la production et la consommation de viande de volaille dans les pays en développement augmenteront de 3,6 % par an en raison de l’augmentation des revenus, de la diversification alimentaire et de l’expansion des marchés.

Au Cameroun, l’aviculture industrielle a connu un développement important dans la décennie 2005-2015. Cette « décennie dorée » de l’aviculture camerounaise a été freinée par les flambées épizootiques (influenza aviaire hautement pathogène (IAHP) de 2005, 2016 et 2022) au niveau national et les politiques commerciales à l’échelle mondiale. Alors que les infamies de la grippe aviaire de 2016 n’étaient que très partiellement effacées, le monde a bascule dans l’ère du COVID 19. Dès 2020 donc, le secteur de la volaille a dû faire face à de nombreuses incertitudes. Les producteurs ont jonglé avec la volatilité des prix des matières premières dans un contexte de fluctuation de la demande et de défis d’approvisionnement des matières premières. De façon générale, l’avènement du COVID 19 s’est traduit par l’augmentation du coût du fret, l’allongement des procédures d’importation et le rallongement de délai de location de containers.

Les principales matières premières qui ont été le plus impactées par la hausse des prix sont le maïs et le soja. Rappelons que l’alimentation animale constitue une part importante des coûts de production[1] des élevages de volailles (70 à 75%)

Le maïs

Le maïs est le composant de base (environ 45 à 55%) de l’aliment de volailles Au Cameroun, la faible récolte de maïs dans le Région du Nord en 2023 du fait d’une pluviométrie médiocre a amplifié le phénomène de la rareté et donc de la cherté de cet intrant. De façon générale de 2021 à fin 2023, le prix du maïs a connu une tendance haussière allant de 120 à 300F le Kg.

Le tourteau de soja

Le tourteau de soja est quasiment exclusivement utilisé comme protéine entrant dans la composition des rations destinées à l’alimentation des animaux d’élevage (volailles, porcs, bœufs, poissons d’élevage). Il s’agit de la principale source de protéines utilisée en aviculture (environ 20% ). Et le Cameroun est un importateur net de cette denrée. Entre 2022 et la fin de 2023, le prix du tourteau de soja a connu une hausse d’environ 67%.

Les concentrés

Les concentrés sont une combinaison de vitamines, minéraux, oligo-éléments et additifs nécessaires, tels que les antioxydants, les pigments et les enzymes, mélangés à des protéines hautement digestibles. Les concentrés des taux d’inclusion allant de 2,5 % à 35 % de l’aliment complet. Ces produits sont surtout importés pour suppléer les tourteaux de soja. En 2023, notre pays a importé près de 10 000 tonnes de concentrés 2% pour une valeur estimée (ex works) à 8,4 milliards de F CFA. Pour les concentrés au taux d’inclusion supérieur à 2%, les importations à fin décembre se chiffrent à 7,5 milliards de F CFA. Au cours de la même période, les acides aminés et autres spécialités entrant dans l’alimentation des volailles ont été importés pour un montant global de 900 millions de F CFA. Au Cameroun, les concentrés au taux d’inclusion dépassant les 2% payent une taxe douanière de 30% de la valeur (ex works) plus la TVA. Ce qui fait évidemment bondir leur coût de revient et par ricochet le prix de l’aliment complet. Ces augmentations sont rarement ou peu répercutées sur le prix du kg de poulet ou des œufs. Pour mémoire, la taille du marché africain des aliments pour volailles est estimée à 21,69 milliards USD en 2024 et devrait atteindre 26,63 milliards USD d’ici 2029, avec une croissance de 4,19 % au cours de la période de prévision (2024-2029).

Filière entre espoirs et doutes

La volatilité du prix du maïs, la forte dépendance au soja sud-américain, un indice de consommation largement au-dessus de 2 sont autant des difficultés du secteur avicole camerounais. Celles-ci se traduisent principalement par la diminution ou l’abandon d’ateliers dans les élevages avec la perte induite d’emplois. Elles se manifestent également au travers d’une faible dynamique des investissements dans les élevages malgré quelques signes positifs comme l’acquisition récente des usines d’aliment très modernes de COTCO et celle de PDC. En outre, un des effets de cette difficultés est la relative perte de compétitivité vis-à-vis des pays de la CEMAC. Ces derniers (Congo, Tchad, Guinée Equatoriale…) ont non seulement augmenté de manière rapide leur production intérieure au cours de la dernière décennie, mais ils ont diversifié leurs importations de viande et œufs de volatile.

Conclusion

La filière avicole camerounaise a connu une décennie (2005-2015) de belle embellie caractérisée par des investissements, une fiscalité avantageuse et une production hebdomadaire (en 2015) estimée à 900 000 -1 millions de poussins. Depuis cet âge d’or, elle connait un déficit compétitivité du fait d’un cumul de facteurs défavorables. Ces derniers relèvent d’abord de la structure et de l’organisation des filières et des stratégies d’acteurs. Ils peuvent aussi être liés à l’environnement sanitaire et réglementaire (gestion d’influenza aviaire, fiscalité, coût de production…). Au niveau économique, il importe surtout de renforcer la compétitivité en maîtrisant davantage les coûts de production, notamment ceux liés aux matières premières d’importations soit par la mobilisation des ressources pour une meilleure production locale (maïs et soja) ou par des exonérations lors des importations ; de reconquérir le marché exterieur (TCHAD, RCA, CONGO..) de poursuivre les efforts de l’industrie de l’aval (abattoir, découpe et caisseries) Au niveau des éleveurs, il convient d’améliorer les conditions et  pratiques d’levages notamment celles liées à la biosécurité.