Climat des affaires : Le Cameroun vu par l’ambassadeur des Etats-Unis

Christopher John Lamora a abordé le sujet lors d’un échange avec des journalistes, à l’occasion de sa deuxième année à Yaoundé.



Par Cyril Essissima


Ce n’est un secret pour personne. Ces dernières années, les Camerounais n’ont de cesse de se serrer la ceinture, risquant même de se couper la hanche en deux pour certains. L’inflation, la hausse du prix du carburant en février dernier et son incidence sur les prix des transports urbains n’ont fait que corser l’addition. Mais les Camerounais continuent de rester stoïques. Les politiques appellent cela « la résilience ». A cela s’ajoute le contexte politique et institutionnel obscurci par un épais nuage d’incertitudes.

A la question de savoir s’il encouragerait des investisseurs américains à venir s’installer au Cameroun malgré la conjoncture, économique, sociale et politique actuelle, l’ambassadeur des Etats-Unis joue la carte de la prudence : « Il y a déjà beaucoup d’Américains d’origine camerounaise qui sont venus ici pour investir dans leur pays d’origine ou le pays d’origine de leurs parents. Je les encourage à le faire, mais de le faire avec les yeux ouverts », a répondu Christopher John Lamora, le 6 mars 2024 lors d’un échange avec des journalistes sur ses deux ans au Cameroun.

De façon générale, développe l’ambassadeur accrédité à Yaoundé en mars 2022, « ce que je dirais aux investisseurs américains, non pas seulement au Cameroun, mais dans n’importe quel pays où j’ai travaillé aussi dans le passé, c’est de se renseigner au maximum avant d’investir dans un tel pays. Si j’étais au Canada, je dirais la même chose. Il faut vraiment comprendre les lois, la structure, les règles, la bureaucratie, les enjeux de n’importe quel pays dans lequel on souhaite investir ».

 

Réalités

A la vérité, le diplomate américain n’occulte pas les réalités vécues par les Camerounais. Il semble d’ailleurs bien connaître quelques-uns qui pourraient décourager des investisseurs. « Il y a évidemment des problèmes ici. Des problèmes de bureaucratie, des problèmes d’infrastructures qui peuvent affecter les résultats des investissements des sociétés internationales », mentionne-t-il. En guise d’illustration, « si je suis le propriétaire d’une société américaine dans le secteur des cahiers et que je veux venir ici afin de construire une usine pour produire des cahiers, et que je vois que j’ai des ressources bien formées mais qu’il n’y a pas d’électricité pour mon usine. Alors, je vais reconsidérer si vraiment je devrais venir dans un endroit où je ne peux pas avoir de l’électricité fiable. Ou bien peut-être qu’il y a de l’électricité, mais si mon usine se trouve à Ebolowa et que je veux vendre mes cahiers à Bertoua, je me demanderais quelle est la situation des transports », démontre le diplomate.

Échanges entre Christopher J. Lamora et les journalistes à l’ambassade des États-Unis.

89 millions de dollars en 2022

Loin de lui toute idée de vouloir jeter l’opprobre sur le Cameroun. Il en est juste conscient. Mais ces problèmes ne sont pas insurmontables comme il semble le dire.  « Je ne critique pas la situation ici. C’est la réalité. Mais si je suis cet investisseur américain, je vais prendre en compte tous ces paramètres avant de prendre une décision. Ça ne signifie pas qu’en tant qu’ambassadeur je vais dire à ces investisseurs qu’il ne faut pas venir au Cameroun pour telle ou telle raison. Pas du tout. J’encourage et je continuerai à encourager les investisseurs à considérer le Cameroun. Parce que je crois et j’ai confiance aux sociétés américaines qu’elles peuvent ajouter quelque chose au développement et à la croissance économique camerounaise », conclut-il sur la question.

Selon les données fournies par le département américain du Commerce, les exportations de biens des États-Unis vers le Cameroun en 2022 étaient de 192 millions de dollars, en hausse de 29,0% (soit 43 millions de dollars en valeur absolue) par rapport à 2021, mais en baisse de 24 % par rapport à 2012.

A l’inverse, les importations de biens des États-Unis en provenance du Cameroun ont totalisé 103 millions de dollars en 2022, en baisse de 58,5% (soit 145 millions de dollars en valeur absolue) par rapport à 2021, et en baisse de 67% par rapport à 2012. La balance commerciale des États-Unis avec le Cameroun est quant à elle passée d’un déficit de 100 millions de dollars en 2021 à un excédent de 89 millions de dollars en 2022. L’investissement direct étranger (Ide) des États-Unis au Cameroun (stock) était de 34 millions de dollars en 2022, soit une augmentation de 36,0% par rapport à 2021.

2025

Évidemment, la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest (NOSOS) s’est invitée au menu des échanges avec les journalistes. Là également, Christopher J. Lamora ne s’avance pas n’importe comment. Il pense qu’aucun pays ne viendra sauver le Cameroun. La solution se trouve uniquement entre les mains des Camerounais. De quoi contenter Yaoundé qui n’a de cesse de clamer et marteler la souveraineté du Cameroun. Pour le reste, les Etats-Unis restent engagés auprès du Cameroun dans la lutte contre le terrorisme de Boko Haram notamment.

Autre sujet abordé, ce que tout le monde ou presque s’accorde à appeler « fin de règne » au sommet de l’Etat. L’ambassadeur des Etats-Unis au Cameroun s’est gardé de tout commentaire tendancieux. « Ce n’est pas de cette manière que nous à l’ambassade des Etats-Unis nous le voyons. Je dirais plutôt que nous regardons évidemment ce qui se passe au Cameroun. Nous attendons les élections présidentielles, municipales et législatives prévues pour la fin de l’année prochaine. Il appartient aux Camerounais, aux partis politiques, au gouvernement de s’organiser pour ces élections. Et c’est au peuple camerounais de choisir qui il veut, soit pour la nouveauté, soit pour la continuation à la présidence après 2025 », s’est-il prononcé. Une posture diplomatiquement correcte qui plaira certainement à Etoudi. D’ailleurs sur ce point, Christophe J. Lamora sait qu’il vaut mieux garder de bons contacts avec le cœur du pouvoir. « J’ai eu l’honneur et l’opportunité de rencontrer le chef de l’Etat, Son Excellence Paul Biya, plusieurs fois déjà, même si c’était lors de brèves rencontres. La dernière fois où je l’ai vu personnellement c’était lors de la cérémonie de présentation des vœux en début d’année. Quant à savoir comment je l’ai trouvé, j’ai une de bonnes interactions avec lui quoique brèves. J’ai eu l’occasion de lui parler un peu lors d’un événement entre octobre et novembre derniers aussi, et j’ai vraiment beaucoup reçu de ses engagements », confesse le diplomate.

 

Martinez Zogo

Comme pour s’apitoyer sur leur propre sort, les journalistes ont saisi le prétexte de l’assassinat de Martinez Zogo pour questionner leur interlocuteur sur la liberté de la presse au Cameroun. On apprend que la chancellerie américaine à Yaoundé partage la présidence du Comité diplomatique pour la liberté de la presse avec le Haut-commissariat du Canada. Christopher J. Lamora est intransigeant sur cet aspect : « Pour nous, aux Etats-Unis, au Canada et en Europe, c’est vraiment fondamental pour la vie de n’importe quel pays. C’est quelque chose qui existe dans toutes nos constitutions, lois, etc., parce que la protection des journalistes et les droits des journalistes de faire leur travail sans crainte et sans danger c’est très important. »

Il réitère d’ailleurs à ce propos la position de son pays et de la communauté internationale sur l’assassinat du journaliste. « Qu’il y ait une investigation transparente et complète qui identifie enfin les responsables de la mort de monsieur Zogo et que le système judiciaire camerounais tienne ces personnes coupables à travers un procès transparent et juste suivant les lois camerounaises », a-t-il réaffirmé.

PHOTO/LEGENDE : Echanges entre Christopher J. Lamora et les journalistes à l’ambassade des Etats-Unis.