Bruno Fuchs : « Le Cameroun est un pays qui parle à tout le monde »

Le délégué général de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, par ailleurs député français du Haut-Rhin (6e circonscription), se réjouit de la désignation de l’ancien Premier ministre camerounais Philemon Yang comme candidat de l’Afrique à la présidence de la 79ème Assemblée générale de l’Onu.


Par Cyril Essissima



l’Union africaine (Ua) vient de tenir son Sommet à Addis-Abeba où l’Assemblée Parlementaire de la Francophonie (Apf) était représentée. Le président sortant Paul Kagame a notamment insisté sur la réforme de cette institution panafricaine. Est-ce que l’Apf est sensible à cette nécessité de réforme de l’Ua, et quelle peut être sa contribution dans ce sens?

Les défis auxquels le continent africain est confronté démontrent l’importance d’une plus grande intégration du continent. C’est ainsi, et je dirais même par une unité de voix dans tous les domaines, qu’elle pourra renforcer, dans un avenir proche, sa place dans le concert des nations, en particulier pour ce qui concerne la résolution des conflits.

Au niveau économique, cette intégration revêt une importance capitale pour favoriser un développement économique endogène, durable et inclusif. En permettant la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes entre les nations africaines, une intégration économique plus étroite stimulera la croissance économique en créant des marchés plus vastes pour les entreprises africaines et en encourageant l’investissement intra-africain. De plus, une intégration économique renforcée contribuera à réduire la dépendance vis-à-vis des économies extérieures, renforçant ainsi la résilience économique du continent face aux chocs externes, comme on l’a constaté lors de la dernière pandémie de covid-19. C’est pour cette raison qu’il nous appartient de promouvoir la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).

Au niveau de la gouvernance mondiale, alors que nous sommes au XXIe siècle, les institutions internationales continuent de fonctionner sur des schémas hérités du siècle précédent. La réforme de l’Union africaine que nous appelons de nos vœux est celle qui doit mettre en valeur les mérites de la position africaine et éviter la fragmentation des intérêts qui ont pu nuire au déploiement des atouts africains. Le multilatéralisme sera renforcé par une Afrique plus intégrée, plus unie et parlant d’une seule voix sur la scène internationale.

Je salue, à cet égard, le travail mené par le Président Paul Kagame, qui vient de passer la main au Président William Ruto afin de poursuivre cette œuvre. Ils savent compter sur le professeur Moukoko Mbondjo, bien connu au Cameroun, qui dirige la commission ad hoc.

De quelle manière l’Apf s’implique-t-elle dans la méditation politique en Afrique ?

Pour une institution comme l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, le sujet des médiations politiques prend une importance particulière à l’heure des changements anticonstitutionnels de gouvernement en Afrique, particulièrement dans la zone francophone. Ces ruptures de gouvernance constituent des défis auxquels nos institutions doivent faire face tout en poursuivant leur œuvre pour le bien-être des populations.

Ces événements sont souvent considérés comme anticonstitutionnels parce qu’ils violent les dispositions constitutionnelles nationales, en violation des chartes sous-continentales, continentales, internationales. L’ensemble de ces règles, en majorité inspirées du droit positif occidental, sont remises en question par l’aspiration à une nouvelle codification législative endogène auxdites sociétés, pouvant prendre des formes très revendicatives.

Cette situation inédite nous oblige à faire preuve d’esprit d’initiative pour refuser la fatalité de la remise en cause du modèle de la démocratie parlementaire, en particulier parmi des pans entiers de la jeunesse qui souffrent du manque de perspectives d’émancipation économique et sociale.

Notre pratique obéit au pragmatisme : nous nous attachons à maintenir des canaux de communication avec les parlementaires de transition, afin de préparer avec eux le retour à un ordre constitutionnel démocratique. En tant que Délégué général de l’APF, je suis personnellement très impliqué dans ce dialogue fraternel entre autorités politiques, par-delà les vicissitudes nationales.

Les résultats de cette médiation sont-ils déjà perceptibles ?

Nous en percevons en effet les premiers résultats positifs. Notre participation au 37e Sommet de l’Union africaine en Éthiopie a offert à notre institution l’accès à une plateforme pour plaider en faveur de nos valeurs et de nos ambitions en tant que parlementaires francophones.

Ce Sommet, qui a été consacré à l’examen de la situation sécuritaire en Afrique, notamment à l’évaluation des processus de transition dans les États sous régime de sanction, a montré en quoi les parlements constituent de bons vecteurs de paix et de dialogue.

Je le répète, la diplomatie parlementaire revêt une importance cruciale, surtout en période de crise. Les parlements offrent des espaces de dialogue dans lesquels les divergences peuvent être discutées de manière constructive, indépendamment des conflits pouvant exister entre exécutifs. Nos interlocuteurs sont convenus que les parlementaires contribuent aux mécanismes de dialogue et de résolution des conflits qui favorisent la stabilité et la paix.

Sans entrer dans le détail de notre implication sur ces dossiers, nous suivons particulièrement l’évolution de la situation politique au Gabon, en Guinée Conakry, au Niger, au Mali, au Burkina Faso ou encore à l’Est du Congo. Nous nous efforçons de créer des espaces de dialogue, car tout part de cela. Promouvoir le dialogue plutôt que la contrainte, c’est peut-être la marque de fabrique de la grande famille des parlementaires francophones.

Le Cameroun peut-il compter sur le soutien de l’Apf à la candidature de l’ancien Premier ministre camerounais Philemon Yang à la présidence de l’Assemblée générale de l’Onu ?

J’ai eu l’occasion de féliciter M. le Premier ministre Philemon Yang lorsque nous nous sommes rencontrés à Addis-Abeba. Son parcours, que ce soit au Cameroun ou à l’étranger, sa connaissance fine des sujets qui animent l’agenda multilatéral, sa profondeur culturelle, font de lui le candidat idéal pour présider l’Assemblée générale des Nations unies. Nous ne pouvons donc que nous féliciter de sa désignation comme candidat unique de la région africaine, que je juge pour ma part naturelle. Les Camerounais ne nomment-ils pas leur pays « le continent » ?

La réussite de cette candidature tient à la fois à l’homme qui l’incarne mais aussi à l’excellence de la diplomatie camerounaise conduite par le Ministre des relations extérieures, M. Mbella Mbella. Voilà quatre ans que le Cameroun travaille pour cette candidature camerounaise. Votre pays a su convaincre l’ensemble de ses partenaires, au premier rang desquels la grande famille francophone. M. André Magnus Ekoumou, ambassadeur du Cameroun en France et représentant personnel du Chef de l’État auprès de l’Organisation internationale de la Francophonie, avec qui j’entretiens des relations chaleureuses et fraternelles, a joué un rôle central.

Ce n’est pas la première fois que le Cameroun est honoré à l’échelle multilatérale. Je vous rappelle que le Parlement panafricain, par le passé, a été dirigé par un Camerounais. On ne compte pas le nombre de Camerounais présents dans les instances multilatérales et qui font la fierté de leur pays. Du reste, c’est aussi le cas dans notre institution.

C’est donc avec plaisir que nous envisageons cette prochaine présidence de l’Assemblée générale des Nations unies. Nous savons que beaucoup de sujets pourront évoluer favorablement grâce à votre esprit de paix et de concorde. Le Cameroun est un pays qui parle à tout le monde. Il a bien sûr ses partenaires historiques, dont la France et la francophonie font partie, mais il sait aussi se projeter dans le monde entier et constituer un vecteur de dialogue capable de réunir autour d’une même table ceux dont les opinions sont pour l’heure éloignées. On en a besoin !

Pour finir, quels sont les chantiers en perspective de l’Apf ?

Nous allons poursuivre notre agenda de paix et de médiation, avec une implication renforcée en direction de l’Afrique. En ce sens, nous accordons une importance toute particulière à la prochaine présidence de notre institution, qui, en vertu de nos usages de rotation continentale et infra-continentale, sera exercée par un parlementaire venant de l’Afrique centrale. Il me semble important que l’Afrique occupe pleinement sa place dans les instances internationales ; l’APF va y prendre sa part. La majorité des sujets discutés dans les instances internationales concernent l’Afrique. Ces questions doivent être davantage abordées avec la participation des Africains, que cela soit aux Nations unies comme dans toutes les autres instances multilatérales représentatives.

Au-delà, forts de notre expertise et de notre reconnaissance internationale en la matière, nous poursuivons notre action de coopération interparlementaire, en nous appuyant en particulier sur le nouveau concept de « corpus législatifs », des boîtes à outils thématiques sur lesquels les Parlements peuvent s’appuyer, s’ils le souhaitent, pour légiférer. Elle revêt une importance cruciale pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elle favorise l’échange d’informations et de bonnes pratiques entre les parlements nationaux, permettant ainsi l’adoption de politiques plus efficaces et mieux adaptées aux besoins des citoyens. En outre, elle renforce la démocratie et l’État de droit en encourageant la transparence, la responsabilité et la participation citoyenne dans le processus législatif. Les défis sont nombreux : lutte contre le changement climatique, politiques en faveur de la jeunesse, égalité entre les femmes et les hommes, mobilité citoyenne, prévention du terrorisme, éducation pour tous, santé publique, etc.

En unissant leurs forces, les parlements peuvent élaborer des stratégies communes et coordonner leurs actions. C’est donc un message de mobilisation et d’espoir que nous souhaitons incarner, nous parlementaires de l’Apf, représentants des peuples francophones.

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