La politologue doute de la sincérité de Macky Sall à ne pas vouloir briguer un autre mandat, et fustige la politique de deux poids deux mesures de la Cedeao et de l’Union africaine.
Par Cyril Essissima
Comment appréciez-vous les événements en cours au Sénégal, après que l’Assemblée nationale a avalisé le report de l’élection présidentielle au 15 décembre ?
La déchéance démocratique qui se traduit aujourd’hui par un coup d’Etat constitutionnel orchestré par le président Macky Sall, doit être appréhendée comme un prolongement de l’instabilité politique qui anime les Etats du Sahel depuis peu. En effet, suite au coup d’Etat militaire du Mali d’août 2020, celui du Burkina Faso de septembre 2022 et plus récemment le putsch de juillet 2023 au Niger, il difficile d’écarter l’hypothèse d’un effet domino sur l’ensemble des Etats de l’Afrique de l’Ouest dont certains leaders nourrissent l’ambition de se maintenir au pouvoir au moyen des révisions illégales de lois fondamentales. C’est le cas du Sénégal.
La situation politique actuelle de ce pays divise l’opinion nationale, internationale et la société civile aussi bien qu’elle ravive les tensions dans une société qui porte encore les stigmates de la violence de mars 2021 et juin 2023. Bien que des raisons sécuritaires et conflictuelles, l’argument de la double nationalité de la candidate Rose Wadini sont évoquées comme motifs du report des élections par le président de la République, force est de reconnaître que ce dernier est malheureusement le président sénégalais qui aura mis son génie au service de la rupture de la trajectoire démocratique du Sénégal. Il aura mis en mal la sacralité de l’élection présidentielle dans un pays qui s’est battu pour sauvegarder les acquis démocratiques et s’ériger comme un modèle démocratique en Afrique. Cet acharnement à contrôler le pouvoir par tous les moyens en muselant d’abord la principale opposition, en organisant une révision constitutionnelle à la Moscou dans la mesure où les députés de l’opposition avaient été débarqués du lieu de vote, est la preuve que le Macky Sall ruse soit pour se pérenniser, soit pour déblayer le passage à son successeur constitutionnel. Même s’il dit ne plus vouloir se représenter (encore que les promesses politiques n’engagent que ceux qui y croient) et que la loi ne l’autorise, on constate bien à travers ses manœuvres qu’il vise bel et bien un objectif.
Les Etats de l’Alliance du sahel ont osé changer de régimes et qu’est ce qui l’empêcherait lui de torpiller la Constitution pour se maintenir au pouvoir au mépris du peuple et l’intérêt national dont l’un des objectifs est la démocratie ?
En tout état de cause, le président sénégalais est atteint de la maladie donc souffre la majorité des dirigeants d’Afrique francophone : la ‘‘constitutionite’’. En d’autres mots, la maladie des révisions constitutionnelles. C’est ainsi qu’il faut comprendre le rétropédalage de ce leader qui hier, reprochait au président Wade les tares qu’il reproduit aujourd’hui. D’ailleurs, il y a encore quelque temps il affirmait avec force qu’aucune raison ne pourrait justifier le report des élections présidentielles. Cette situation plonge le Sénégal dans une crise démocratique sans précédent qui pourrait entraîner des soulèvements populaires ou une guerre civile si le dialogue social n’est pas tenu dans les plus brefs délais pour apaiser et réconcilier une société politiquement fragmentée.
D’aucuns estiment que la Cedeao et l’Union africaine font de la complaisance face à l’attitude du président Macky Sall. Etes-vous de cet avis ?
Pour cerner l’attitude ambiguë, ou la politique à géométrie variable des institutions internationales telles que la Cedeao et l’Union africaine (Ua), il est important de rappeler que les coups d’Etat ne sont pas seulement militaires. En effet l’article 23 (5) de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la bonne gouvernance condamne « tout amendement ou toute révision des constitutions ou des instruments juridiques ». Ainsi, les coups d’Etat militaires, les coups d’Etat constitutionnels et les coups d’Etat institutionnels sont tous des changements illégaux de prise de pouvoir, tous passibles de sanctions par l’Ua. L’Afrique a jusqu’ici connu 19 coups d’Etat constitutionnels réussis sous le regard complaisant de l’Ua et les CER qui lui assurent le principe de subsidiarité.
En ce qui concerne l’ effet domino des coups de force en Afrique de l’Ouest, il faut noter que les sorties officielles, les discours ou langages diplomatiques tenus par ces deux organisations internationales sont juste déclaratifs, complaisants et à aucun moment contraignants ou répressifs contre le coup d’Etat constitutionnel organisé par le président Macky Sall dont la volonté de se pérenniser au pouvoir n’est plus un doute après l’épisode de Sonko et plus tard le renvoi des élections présidentielles alors qu’il avait lui-même quelque temps avant affirmé que rien ne justifierait la non tenue des élections le 25 février 2024.
Il y a encore quelques jours les Etats de l’Alliance du Sahel sanctionnés par la Cedeao, tous mis en embargo par cette dernière qui exigeait un retour à l’ordre constitutionnel et l’organisation dans les brefs délais des élections, se retiraient de cette organisation. Aujourd’hui on est au regret de constater que la Cedeao et l’Ua pratiquent « une politique de deux poids deux mesures ». Ces organisations sanctionnent certains coups de force et en prennent seulement acte quand il s’agit des coups de force constitutionnels comme en Côte d’Ivoire où la tenue des élections parlementaires avait été renvoyées par le président Alassane Ouattra le 25 avril 2023 et aujourd’hui le Sénégal. Dès lors, on est en droit de s’interroger sur la crédibilité des organisations internationales africaines.



