Pr Nsoh Christopher Ndikum,
Professeur en gestion et résolution des des conflits, Département des sciences politiques
Directeur du Centre d’études et de recherche
en droit international et communautaire (CEDIC) de
l’Université de Yaoundé II,
Cameroun

Avant la publication des résultats de l’élection présidentielle du 12 octobre 2025 au Cameroun et jusqu’à ce moment crucial, de nombreux politiciens et intellectuels ont organisé des manifestations pacifiques dans différentes régions et sont intervenus sur les chaînes de télévision, les stations de radio et les plateformes en ligne pour prôner la paix, ce qui est tout à fait louable. Le paradoxe est que leurs actions sont l’antithèse de la paix. Ils commettent des actes qui sèment et précipitent la violence, tels que des opérations de vote frauduleuses, des campagnes électorales hostiles, le bourrage des urnes, des tortures et des meurtres, la modification des résultats électoraux et l’incitation et la perpétration de discours haineux. Un comportement qui s’assimile au fait de battre un enfant et de lui imposer comment pleurer ou même de ne pas pleurer du tout. Par conséquent, la paix est désormais invoquée de manière quasi-rituelle dans le discours public, mais la plupart des gens ne font que peu ou pas d’efforts pour la faire prévaloir ou la mettre en pratique. Comme déjà mentionné, c’est une excellente idée de prêcher, de lutter pour, de promouvoir et de défendre la paix, mais elle ne peut devenir une réalité que si nous joignons le geste à la parole. Ce constat nous amène à poser la question suivante : la paix est-elle un « fait accompli » ou une valeur précieuse et chère à l’humanité qui doit s’efforcer de l’atteindre ?
Cet article vise à démontrer que la paix n’est pas un « fait accompli », mais l’une des plus grandes valeurs de l’humanité, que nous devons nous efforcer d’atteindre avec persévérance, par nos actions et nos paroles. Le monde est confronté à une pluralité de menaces : insuffisance de besoins, divergences de croyance, conflits, dégradation environnementale et changement climatique, terrorisme, inégalités de genre, pauvreté, insécurité alimentaire, corruption, violences extrêmes, meurtres et tortures, pénurie d’eau potable, injustices, différences entre les peuples, haine, absence d’État de droit, d’humanité, de développement et profondes disparités sociales. La résolution de ces défis est indispensable. La justice, en tant que pilier de toute démocratie, doit être pleinement intégrée afin de favoriser l’émergence d’un monde équitable où chaque citoyen peut vivre dignement. C’est pourquoi la paix est perçue, conçue et construite différemment chaque jour dans diverses disciplines.
Pour illustrer ce point, on peut faire appel à l’image d’un ordinateur en état de marche. Par conséquent, on évoque l’utilisation du MATÉRIEL et des LOGICIELS. La paix est comme le matériel d’un ordinateur sur lequel il faut installer un logiciel approprié ; en termes techniques, il s’agit d’un pilote qui doit faire fonctionner l’ordinateur. Sans ce pilote ou ce logiciel d’exploitation, l’ordinateur ne fonctionne pas correctement. De plus, il faut intégrer un antivirus pour s’assurer que l’ordinateur est polyvalent, fonctionnel et protégé contre les virus. Le bon fonctionnement d’un ordinateur dépend de la qualité des logiciels qui y sont installés. Selon cette logique, un État est le MATÉRIEL, tandis que les différents pouvoirs – exécutif, législatif et judiciaire, qui sont égaux entre eux – sont les LOGICIELS. Ces différents pouvoirs sont censés fonctionner simultanément dans leurs différentes juridictions et capacités, comme le stipulent la Constitution et les lois de l’État. Par ailleurs, ils doivent rester indépendants les uns des autres et ne pas se percevoir comme supérieurs ou inférieurs. De plus, le pouvoir judiciaire fait office d’antivirus puisqu’il met en œuvre et applique la Constitution et les lois en sanctionnant tout abus de la loi et toute manifestation d’excès de pouvoir. C’est pourquoi, lorsque ces composantes sont faibles, quasi inopérantes, manquantes ou insuffisantes, la paix devient fragile, illusoire, creuse et inexistante.
Ainsi, crier et appeler à la paix à tue-tête sans œuvrer à la mise en place des préalables nécessaires pour construire, promouvoir et protéger cette paix n’est qu’un rêve chimérique, creux, illusoire et improductif. Pour parvenir à la paix, certains éléments doivent être semés, entretenus et cultivés afin de produire des résultats solides et durables. C’est ainsi que la paix est construite, promue et protégée. Elle résulte de l’existence de désirs humains, tant psychologiques ou émotionnels que physiques, qui répondent aux besoins et à la satisfaction des êtres humains. Il s’agit d’une valeur à laquelle les êtres humains aspirent et œuvrent chaque jour pour la réaliser. Cela signifie que la paix n’est pas absolue.
La paix a été décrite comme positive ou négative par Johan Galtung. Selon lui, la paix négative est l’absence de violence directe, c’est-à-dire toute hostilité mutuellement convenue, ou l’absence de dissensions, de violence, de conflits et de guerres. Dans cette perspective, l’absence de violence directe entre ou au sein des États est souvent perçue par certains comme un signe de paix. Interpréter la paix de cette manière n’est pas erroné : il s’agit de ce que l’on qualifie de « paix négative », notion qui correspond à la vision d’un profane selon laquelle l’absence de conflit armé ou de guerre constitue la paix. Pour ce dernier, lorsque les armes arrêtent de crépiter entre les nations, que les groupes cessent de s’affronter, ou qu’un traité met officiellement fin à un conflit, cela indique la présence de la paix. Cependant, la cessation des hostilités ne signifie pas l’existence de la paix. Au contraire, nous devons œuvrer à l’instauration de la paix en bâtissant la confiance, en mettant en œuvre ce qui a été convenu lors de l’adoption d’un accord ou d’un traité. Le CONTRAT SOCIAL entre le gouvernement et son peuple ne suffit pas à lui seul à instaurer la paix. La paix devient effective et pratique lorsque le gouvernement et le peuple respectent leurs responsabilités et les mettent en pratique sans recourir à la force ou à la violence. Cet argument nous amène à ce que l’on peut décrire comme la paix positive.
Johan Galtung ne se limite pas à la paix négative. Il va plus loin avec ce qui est communément considéré aujourd’hui comme la paix positive. Dans cette perspective, il soutient que certains éléments font défaut dans la société, et qu’il n’y a donc pas de paix. L’absence de ces éléments peut déclencher une colère qui peut ensuite conduire à la frustration, à la peur, puis à un conflit ou à une guerre. Il décrit l’absence de ces éléments comme une violence structurelle Parmi ceux-ci figurent le manque d’eau courante, d’électricité, de bonnes routes, de bons hôpitaux et écoles, l’égalité des genres, une société organisée, la justice, l’égalité et un environnement sain.
Il insiste également sur une autre forme de violence, la violence structurelle. Dans cette perspective, il se concentre sur l’interaction des groupes sociaux pour voir s’il y a respect, acceptation et reconnaissance des différentes cultures, religions, ethnies, clans, tribus et genres existant dans la société. Lorsque règnent l’égalité et le respect entre les différents groupes, permettant la coexistence et le fonctionnement équitable de chacun, la paix devient durable. Afin de bien comprendre le concept de paix, nous allons le décomposer en différentes perspectives.
Alors, qu’est-ce que la paix ? Selon Miriam, c’est « un état d’harmonie, de tranquillité, de concorde et d’équilibre des pouvoirs. La paix est le contraire du conflit ; elle abhorre la violence et la guerre. La paix est également un état de justice, de bonté et de gouvernement civil ». Il existe différentes perspectives de la paix que nous allons examiner de manière pratique.

La perspective politique de la paix
La perspective politique de la paix est une situation dans laquelle l’autorité civile ou le gouvernement civil assume la responsabilité des citoyens, autrement que par le biais d’unités militaires (loi martiale). Il ne s’agit pas d’une situation où les civils sont jugés par des tribunaux militaires, mais d’une situation où l’ordre public est maintenu par le gouvernement civil. Il devrait y avoir un équilibre des pouvoirs où l’État et les citoyens respectent le contrat social, la participation citoyenne, le respect des institutions étatiques et la répartition équitable des richesses, tandis que l’État assume sa responsabilité de veiller à ce que les citoyens soient respectés et traités correctement. En d’autres termes, la perspective politique de la paix est une situation dans laquelle les autorités de l’État ne sont pas censées se montrer arrogantes envers leurs citoyens, ne doivent pas tuer ou torturer leurs citoyens, ne doivent pas utiliser des images menaçantes comme stratégie de gouvernance pour leur instiller la peur et les réduire au silence, et ne doivent pas adopter la stratégie consistant à ignorer les opinions de leurs citoyens, mais doivent créer un espace démocratique pour la liberté d’expression et d’association.
L’on parle donc de paix lorsqu’il existe un canal de communication et de dialogue entre le gouvernement et son peuple, où il peut y avoir des divergences entre l’État et les citoyens et où celles-ci sont gérées de manière pacifique, ou à travers ce que l’on appelle communément le recours à la diplomatie intérieure. Il s’agit de l’utilisation du soft power pour résoudre les différends ou les conflits au sein de l’État. Par ailleurs, conformément aux analyses de Huntington, l’institutionnalisation des structures politiques constitue un préalable essentiel à la garantie de la sécurité, de la stabilité et de la protection des droits. Des structures que tout le monde est censé respecter, à l’instar des lois. Nul ne saurait se situer au-dessus de la loi, laquelle constitue le socle même de notre système démocratique. Il devrait y avoir des institutions fortes et non des hommes et des femmes forts. Lorsque les institutions sont solides et pérennes, la paix et la stabilité s’en trouvent renforcées, dès lors que l’égalité de tous devant la loi est effectivement assurée. La paix est garantie lorsque les citoyens et les gouvernements respectent les droits constitutionnels, politiques, sociaux et économiques qui leur sont conférés. Malheureusement, dans de nombreux pays aujourd’hui, l’armée est utilisée comme instrument de gouvernance, les ministres ne respectent pas les constitutions, tandis que les lois et le système judiciaire sont utilisés comme des armes contre les citoyens qui ont des opinions divergentes de celles du gouvernement.
Un autre aspect de la perspective politique de la paix se manifeste lorsque les organisations de la société civile ne sont pas instrumentalisées par l’État. Lorsqu’elles sont en mesure de mettre en lumière les défis liés à l’État de droit, notamment lorsque celui-ci en vient à subvertir de manière systématique la volonté populaire, elles peuvent agir, seules ou en partenariat avec les institutions publiques, afin de contribuer à la résolution de ces dysfonctionnements. Néanmoins, dans une situation où les OSC ne sont pas autorisées à fonctionner, où elles sont toujours accusées d’avoir des arrière-pensées ou des sentiments antigouvernementaux parce qu’elles s’opposent aux pratiques abusives du gouvernement, la paix devient un mirage, un fantasme et une hallucination.
Un autre volet de la perspective politique de la paix réside dans le fait que, lorsque des élections se déroulent dans un cadre censé être libre et équitable mais se trouvent, en réalité, entachées d’irrégularités systématiques traduisant un déficit de justice, la paix tend à devenir particulièrement précaire. Cette situation remet en question l’intégrité et la crédibilité des élections et de la démocratie de l’État. A titre d’exemple, nous pouvons citer des situations où aucun instrument juridique n’est respecté, où le registre électoral n’est jamais publié comme le stipulent les lois, où les fonctionnaires du gouvernement continuent d’interférer dans le processus électoral, où les organes électoraux sont envahis par des membres d’une idéologie politique particulière et manifestent un mépris ouvert envers les autres idéologies politiques.
La perspective sociologique de la paix.
La perspective sociologique de la paix renvoie à une configuration dans laquelle la paix, envisagée comme une valeur, émerge d’interactions et de relations humaines empreintes d’impartialité, favorisant l’harmonie sociale, la créativité et la productivité, tout en prévenant l’apparition de la violence. Dans ce contexte, compte tenu de la diversité sociale, qu’elle soit culturelle, religieuse, liée au genre, aux clans, aux tribus ou aux groupes ethniques, il est nécessaire de promouvoir une coexistence fondée sur l’égalité et la justice, reposant sur le respect, la reconnaissance et l’acceptation de ces différents groupes, unis dans leur diversité. Rappelons-nous qu’en 2016, le conflit anglophone a éclaté à la suite des revendications d’avocats et d’enseignants anglophones qui affirmaient que leurs systèmes éducatif et judiciaire anglo-saxons étaient usurpés, marginalisés et exclus par le gouvernement francophone. Les avocats et les enseignants anglophones ne considéraient pas que les interactions avec les Camerounais francophones étaient équitables, libres, honnêtes et égalitaires. C’est pourquoi il devrait y avoir une interaction honnête et transparente entre les différents groupes de l’État pour que la paix absolue règne. Cette interaction peut se concrétiser par une distribution équitable des ressources et des richesses, un partage équilibré du pouvoir, ainsi que par le respect des valeurs culturelles, religieuses et historiques des divers groupes constituant l’État. Cette situation favorise l’harmonie indispensable à l’instauration de la paix au sein de la société. Par ailleurs, il convient d’assurer le respect de l’ensemble des groupes, de proscrire tout discours haineux à l’encontre de l’un d’eux et de promouvoir une participation équitable aux activités de l’État. Ces conditions sont essentielles à l’instauration de la justice, car la paix ne saurait exister en l’absence de celle-ci.
La perspective psychologique de la paix
La perspective psychologique de la paix appréhende celle-ci comme un état d’esprit harmonieux et équilibré, reflétant le bon fonctionnement mental d’un individu ou d’un groupe par rapport à leur existence. Elle correspond à une condition dans laquelle la personne ou le groupe se sent détendu, épanoui et serein, nourri par un sentiment de satisfaction. C’est ce que les Allemands appellent « Die Weltanschauung », comment percevez-vous le monde qui vous entoure ? Cela ne peut se trouver dans une situation où les rues sont devenues des dépotoirs, où les routes sont pleines de nids-de-poule, où les coupures d’électricité sont fréquentes, où l’eau potable manque, où les écoles et les hôpitaux sont médiocres. Ainsi, comment est votre environnement ? Est-il propre, ordonné, sûr et non contaminé ? S’agit-il d’une société où règne la justice, d’une société où l’on obtient justice grâce à un nom de famille influent ou à la richesse, ou d’une société où la justice est fondée sur l’égalité, puisque la paix est justice ? La paix est une société sans stress, une société où l’on trouve les commodités de base (eau potable, électricité, bonnes routes), une société où la justice est exercée conformément à la loi. La paix correspond à la perception qu’ont les citoyens de la collaboration et des pratiques mises en œuvre par le gouvernement.
IV. Perspective individuelle de la paix
Une autre perspective importante de la paix est la variante individuelle. Il est impératif de comprendre comment elle se manifeste. Il y a ici deux éléments principaux. Comment aligner vos besoins et vos aspirations sur vos moyens, et vos désirs sur la réalité. Dans le premier aspect, qui consiste à aligner ses moyens sur ses besoins ou désirs, de nombreuses personnes rencontrent des difficultés dans la gestion de leurs finances. Par exemple, un étudiant disposant d’une allocation de cinquante mille francs (50 000 XAF) et souhaitant acquérir une paire de chaussures coûtant cinq cent mille francs (500 000 XAF) éprouvera de l’angoisse, car il lui sera difficile de rassembler cette somme, compromettant ainsi sa satisfaction. De même, une personne percevant un revenu de deux cent mille francs (200 000 XAF) et désirant construire une maison estimée à cinq cents millions (500 000 000 XAF) se retrouvera confrontée à un déséquilibre similaire. Ces deux exemples mettront ces personnes dans une situation de mal-être et pourraient les pousser à rechercher des moyens non conventionnels pour satisfaire leurs besoins ou leurs envies.
L’autre élément est l’incapacité à faire correspondre ses désirs à la réalité. Cette situation ressemble à la première, mais est expliquée différemment. Il s’agit d’une situation dans laquelle une personne a l’intention de réaliser quelque chose, mais ne prête pas attention au caractère réaliste du projet. Par exemple, si un étudiant souhaite rédiger un mémoire ou une thèse et choisit un sujet parce qu’il sonne bien à l’oreille, mais ne se demande pas si ce sujet lui facilitera l’accès au marché du travail, alors cet étudiant manque de réalisme. Il faut être pragmatique ou réaliste et non émotionnel lorsqu’on planifie ou prend des décisions importantes.
En conclusion, la paix se construit avec la participation de tous. La paix, valeur fondamentale pour l’humanité, doit être constamment préservée afin d’empêcher que la société ne sombre dans la violence. Les États doivent mettre sur pied des institutions nationales qui les aideront à prévenir, gérer et résoudre les conflits ou les guerres susceptibles de détruire la paix et la sécurité, fondements de l’unité et du développement. L’humanité doit toujours être placée au centre de toute action.



