Abdou Mfopa: Chaque heure de coupure se traduit par des pertes directes

Le président d’Internet Society Cameroon Chapter et ingénieur de télécommunications et réseau estime que la restriction d’internet n’est pas forcément la chose la mieux indiquée dans un pays, en cas de tension ; il propose à cet, effet, d’autres mesures visant à censurer les contenus publiés sur la toile.


Par Lorine Claudia Agnang

Le Cameroun a été frappé en fin de semaine dernière, par une énième perturbation de l’internet. Si le fournisseur d’accès (Camtel) a fait une sortie pour signaler un incident sur l’une des sorties du Cameroun à l’international (Câble WACS), plusieurs internautes affirment qu’il s’agit là, d’une restriction intentionnelle. Qu’entend-on par restriction ?


Lorsqu’on parle de restriction d’Internet, on fait référence à une action délibérée visant à limiter ou bloquer l’accès à tout ou partie du réseau. Cela peut concerner certains services (comme les réseaux sociaux, les messageries ou les plateformes vidéo), ou dans les cas les plus extrêmes, une coupure totale de la connectivité nationale. Ce type de mesure est généralement décidé par les autorités publiques ou mis en œuvre par les opérateurs sous instruction, souvent pour des raisons politiques ou sécuritaires. Dans le cas précis du Cameroun, les faits observés ces derniers jours appellent à la prudence dans l’analyse.


En effet, les données de mesure collectées montrent un schéma de perturbations cycliques, avec des baisses progressives du trafic Internet jusqu’à environ un tiers du niveau attendu, suivies de rétablissements graduels, sur des cycles d’environ 90 minutes. Ces fluctuations ont concerné l’ensemble des trois principaux réseaux du pays, qui dépendent tous, pour leur connectivité internationale, de l’opérateur public CAMTEL. Or, CAMTEL a communiqué sur un incident technique au niveau du câble sous-marin WACS (West Africa Cable System). Il est vrai que ce câble transporte environ 37 % du trafic Internet sortant du Cameroun, mais il ne constitue pas la seule route internationale : le pays est également relié par d’autres câbles sous-marins.


Dès lors, une panne sur le WACS seule n’explique pas entièrement la chute généralisée et répétitive observée sur tous les réseaux. C’est cette discordance entre la nature cyclique des perturbations et la version d’un simple incident technique qui alimente les soupçons d’une restriction intentionnelle. Pour autant, à ce stade, aucune preuve formelle n’établit qu’il s’agit d’une coupure volontaire. Nous devons donc rester factuels : il y a eu une perturbation réelle et nationale, d’origine encore incertaine, mais dont les caractéristiques techniques ne correspondent pas exactement à une panne classique. En résumé, une restriction d’Internet se distingue d’une panne par son caractère intentionnel, ciblé et souvent coordonné. Et dans un pays comme le Cameroun, où l’ensemble du trafic international passe par un opérateur unique, toute action technique ou décision administrative à ce niveau peut rapidement se traduire par une restriction perçue comme nationale.


Selon vous, pour quelles raisons internet peut être restreint dans un pays ?


Les motivations derrière une restriction d’Internet sont souvent multifactorielles et dépendent du contexte politique, sécuritaire ou social du pays. En général, les gouvernements justifient ces mesures par des raisons sécuritaires : En période de tension, de manifestations ou d’élections contestées, certaines autorités craignent que les réseaux sociaux soient utilisés pour propager des messages de haine, des appels à la violence ou de la désinformation. Il peut tout de même s’agir des raisons politiques, en vue de contrôler la circulation de l’information, limiter la mobilisation citoyenne ou réduire l’impact de critiques en ligne.  L’on peut aussi invoquer des raisons techniques apparentes ; car parfois, les restrictions sont masquées derrière des justifications techniques (comme une panne de câble, un problème de maintenance ou une congestion du réseau).


Cependant, l’Internet Society Cameroon Chapter considère que ces motifs, bien que parfois invoqués de bonne foi, ne sauraient justifier des restrictions généralisées. La proportionnalité doit être la règle. Des mesures ciblées existent et sont préférables aux coupures massives qui affectent l’ensemble de la population et de l’économie.  Restreindre Internet, c’est restreindre la liberté d’expression, l’accès à l’information, la transparence électorale et le droit à la communication. Il existe aujourd’hui des solutions technologiques et réglementaires qui permettent de garantir la sécurité publique sans recourir à la coupure.


Comment faire pour contourner les restrictions ?


Les internautes disposent de plusieurs outils pour contourner les restrictions partielles : Les VPN (Virtual Private Networks), qui permettent de se connecter à Internet via un serveur dans un autre pays, masquant l’adresse IP locale ; les navigateurs sécurisés ou décentralisés, qui chiffrent le trafic et le rendent plus difficile à bloquer ; des DNS alternatifs ou réseaux de contournement (comme Psiphon ou Lantern) qui redirigent le trafic vers des routes moins surveillées. Réseaux satellites (Starlink) : Alternative si les infrastructures terrestres sont coupées.


Mais il faut être très clair !  Ces outils ne fonctionnent que s’il existe un minimum de connectivité. En cas de coupure totale du réseau national, ces solutions ne servent plus, car elles ont besoin d’un accès Internet de base.  Ces outils peuvent être interdits ou réglementés dans certains pays. C’est pourquoi la meilleure réponse à long terme n’est pas le contournement, mais la prévention. Cela passe par le renforcement des infrastructures locales (notamment les points d’échange Internet, ou IXP, les réseaux communautaires), la multiplication des routes internationales et surtout, la mise en place de mécanismes de dialogue entre les autorités, les opérateurs et la société civile pour éviter toute coupure unilatérale.


Notre action à l’Internet Society Cameroon Chapter vise précisément à renforcer l’autonomie numérique du Cameroun par le déploiement d’IXP robustes et neutres.
L’accès à internet est désormais un droit reconnu à tout citoyen à travers le monde.

Quels sont les impacts de la restriction, sur l’économie d’un pays ?


Les impacts sont énormes. Sur l’économie numérique, chaque heure de coupure se traduit par des pertes directes pour les entreprises, les PME, les fintechs, les start-ups et les opérateurs. Sur l’administration, les services publics connectés ; les écoles ; les hôpitaux ; les systèmes bancaires sont paralysés. Sur les citoyens : perte d’accès à l’éducation, à l’information et à la communication. Selon Pulse d’Internet Society, une coupure d’Internet coûte au PIB du Cameroun : 228 154 USD soit 141 455 480 FCFA.  La restriction crée la dégradation de la confiance, puisque les investisseurs évitent les pays aux infrastructures peu fiables.  Et à l’international, le pays est perçu comme instable ou autoritaire. C’est donc une mesure économiquement contre-productive et socialement destructrice.


Est-ce là la meilleure solution à adopter, en cas de tensions dans un pays ?

  
Non, et je le dis très clairement : restreindre Internet n’est pas la bonne solution. Au contraire, en période de tension, l’accès à une information fiable et transparente permettent d’éviter la désinformation, la panique et les rumeurs.  Couper Internet, c’est punir l’ensemble d’une nation pour des faits souvent localisés. C’est aussi affaiblir la confiance entre citoyens et institutions, alors que la stabilité repose justement sur la communication et la transparence. Les alternatives existent : Une régulation plus fine des contenus illicites via des partenariats entre plateformes et autorités. Le renforcement de la cybersécurité nationale, notamment par la détection rapide des fausses informations. Et surtout, la concertation entre acteurs publics, privés et techniques avant toute décision ayant un impact sur la connectivité nationale. En tant qu’Internet Society Cameroon Chapter, nous plaidons pour un Internet ouvert, fiable et résilient, où la sécurité et la liberté ne s’opposent pas, mais se complètent. Un pays qui se déconnecte de lui-même, même temporairement, se prive d’un outil stratégique de développement et de cohésion nationale.