Depuis leurs cellules, des détenus se livrent désormais à une activité d’escroquerie des citoyens, à l’aide de téléphones portables et d’une multitude de cartes SIM dont le circuit d’approvisionnement est un véritable business.
Par Lorine Claudia Agnang
Pendant la période des fêtes de fin d’année, chaque parent, en fonction de sa bourse souhaite offrir à ses enfants le nécessaire, pour passer de bonnes fêtes. C’est ainsi que Diana tombe en ligne sur une publication d’une boutique en ligne qui expose des robes pour fillettes. Très intéressée, elle décide de contacter le vendeur, avec qui elle s’accorde via WhatsApp sur le prix et les frais d’expédition du colis, vu que le vendeur dit être basé à Edea, département de la Sanaga maritime, région Littoral. Sauf que dès qu’elle effectue l’envoi d’argent, ce dernier la bloque sur WhatsApp, pourtant il a promis lui envoyer les articles choisis avant la fin de la journée. Après plusieurs tentatives de joindre ce dernier au travers d’un autre numéro, ce dernier décroche le téléphone et lui répond : « Je suis déjà en prison, je n’ai plus rien à perdre ». La même période, un homme affirme avoir reçu un coup de fil, en provenance d’une prison dans la région de l’Est, lui annonçant que son frère qui est en prison y a déclenché une violente bagarre, et a grièvement blessé un autre détenu qui est entre la vie et la mort. Et pour cela, il fallait rapidement envoyer de l’argent, afin que des soins soient administrés au blessé. Pourtant, il n’en est rien. Car après avoir échangé quelques jours plus tard avec son frère détenu, cet homme découvre que c’était une histoire montée de toute pièce. C’est désormais à travers des astuces comme celles-là que des détenus arrivent à extirper de l’argent aux citoyens ces derniers temps. C’est ce que les experts appellent le scamming, qui désigne simplement l’arnaque en ligne. Bien que les chiffres n’existent pas, le scamming dans les lieux de détention est devenu monnaie courante, vues les dénonciations faites rien qu’en décembre 2023 sur les réseaux sociaux.
Le schéma
Pour le cas d’espèce, le téléphone et les cartes SIM restent le principal instrument qu’ils utilisent pour entrer en contact avec leurs victimes. Et selon les objectifs que chacun veut atteindre, les scammers montent à longueur de journées des histoires vraisemblables, qu’ils appellent « le schéma ». « Des fois ils envoient des messages dans vos téléphones pour vous proposer des opportunités d’affaires qui permettent de se faire de l’argent facilement ; des fois c’est des grands recrutements dans les grandes structures du pays qu’ils annoncent ; ils utilisent également la vente en ligne. Ils ont toujours de très bons articles à un prix abordable », fait savoir un ancien pensionnaire de la prison centrale de Kondengui. Tout à côté de ces astuces, ces derniers créent des faux profils sur les réseaux sociaux, afin de mieux arnaquer les gens. Plusieurs se font souvent passer pour la première dame du Cameroun, d’autres pour des grands footballeurs du pays, des ministres, etc. Parlant de cette usurpation d’identité, les Camerounais ont encore en mémoire l’affaire de Jacques Calvin Eyafa, détenu à la prison centrale de Kondengui, qui se faisait passer pour le directeur du cabinet civil camerounais et escroquait des chefs d’Etat. « Ça ce n’est rien. En prison, il y en a qui se font passer pour des procureurs, influencent des procès, décantent même des situations dans les ministères », confie un ancien détenu.
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« Le scamming qui s’opère en prison n’est rien comparé à ce qui se fait ici dehors. Les prisonniers ont juste faim. Ils le font juste pour vivre », révèle-t-il. « Il peut par exemple vous appeler, se faire passer pour un ami avec qui vous vous êtes perdus de vue depuis longtemps. Il va vous proposer une opportunité d’affaires qui va vous faire gagner beaucoup d’argent. Cependant c’est la victime qui devra préfinancer. Les plus faibles tombent dans ce piège. Et une fois que le gars voit qu’il vous a déjà trop escroqué, il bloque votre contact, ou encore, détruit simplement la Sim », révèle le détenu. Le business semble tellement florissant que ces derniers soutiennent même leurs familles, étant en prison. « Quand mon frère était en prison le gars avait trois téléviseurs, il avait vraiment pris du poids, pourtant il ne sortait pas faire des corvées et la famille ne lui envoyait pas souvent grand-chose. Il nous disait toujours que ce sont ses amis qui lui envoyaient de l’argent de l’étranger », témoigne la sœur d’un ancien détenu.
Approvisionnement
Le rapport 2021 de l’Agence nationale des technologies de l’information et de la communication (Antic) révèle que le scamming constitue 61% des actes de cybercriminalité commis dans le cyberespace camerounais. Le comble, jamais les cartes Sim qu’ils utilisent pour leurs activités ne sont identifiées en leur nom, ce qui rend davantage complexe le repérage de ces derniers. Mais comment font-ils pour se procurer autant de puces en milieu carcéral ? « Ceux qui sortent pour les corvées ramènent les puces, c’est-à-dire, ils peuvent ramasser des Sims à l’extérieur et viennent les vendre à ces derniers, ou encore les scammers donnent de l’argent aux détenus qui ont les Cni, pour qu’ils leur achètent et identifient des cartes Sims. En général, ils contournent les méthodes d’identification» , fait savoir un ancien pensionnaire d’une prison dans la région de l’Est. Il ajoute : « Parfois ce sont même des gardiens de prison achètent souvent les puces à certains détenus ». Mais comment comprendre que ces derniers encouragent l’arnaque ? « Si déjà ils apportent du chanvre à certains détenus, combien de fois, une simple carte sim ? » Dans la ville de Yaoundé, l’acquisition des cartes Sims dans les prisons est un grand business. « Les scammers sont en partenariat avec des employés auprès des compagnies de téléphonie. Ils viennent livrer des lots de Sim déjà identifiées. Durant mon séjour carcéral, j’ai vu des anciens employés incarcérés à cause de cause de ce business », témoigne un détenu.
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La loi n°2016 du 12 juillet portant Code pénal au Cameroun dispose en son article 192 sur la communication avec l’extérieur que : « Est puni d’un emprisonnement de six mois à deux ans, celui qui facilite irrégulièrement les rapports d’une personne légalement détenue avec l’extérieur ». En d’autres mots, même l’usage du téléphone en milieu carcéral est proscrit. « C’est pourquoi des visites inopinées sont souvent organisées par les gardiens de prisons. Et ceux qu’on trouve avec les téléphones sont souvent sanctionnés », explique un juriste. « L’ancienneté joue un très grand rôle ici. Lorsque les gardiens préparent les visites inopinées, il y en a qui alertent leurs amis détenus, récupèrent les téléphones avant la fouille, et les leu remettent juste après », témoigne un autre détenu.
Numéros de téléphone
Une chose est sûre, ces scammers n’ont pas les numéros de téléphone de tous les Camerounais, mais ils jouent juste avec les chiffres. « Ils peuvent prendre un numéro qui finissent par 90. Ils changent juste le dernier chiffre. Par exemple, 91 ; 92 ; 93, etc. Ce qui est sûr, ils vont tomber sur des bons numéros.
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