Historienne à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne, elle revient sur le processus de rédaction du rapport dont elle a dirigé les travaux, sous le volet « recherche », pour élucider le rôle et l’engagement de la France dans la lutte contre les mouvements indépendantistes et d’opposition au Cameroun de 1945 à 1971.
Par Cyril Essissima
Peut-on savoir l’origine des différentes sources documentaires consultées pour la rédaction du rapport ?
Nous avons consulté 1100 cartons dépouillés en France, au Cameroun mais aussi en Suisse, en Angleterre, aux Pays-Bas, aux Etats-Unis et au Nigeria. 2300 documents déclassifiés, suite aux engagements du président de la République française. Une dizaine de dons d’archives privées en France et au Cameroun. Une centaine d’entretiens mobilisés dont une large proportion a été réalisée par l’équipe recherche pour recouper des points traités dans les archives ou combler des manques.
Nous nous sommes appuyés sur des travaux universitaires préexistants sur les enjeux du volet « Recherche » de la Commission et une bibliographie fournie que nous avons actualisé au maximum.
Comment s’est organisé le travail au sein de la commission mixte ?
Nous avons créé une plateforme de travail sécurisée sur laquelle nous avons partagé toutes nos sources et nos écrits. Nous avons défini notre méthodologie et nos axes de travail dès juin 2023. L’écriture a été collaborative, les contenus ont été endossés par tous et toutes car relus, commentés et modifiés lors de nos échanges. Plusieurs workshops, de plusieurs jours, ont été organisés à Yaoundé et Paris, des séjours de terrain dans plusieurs régions différentes du Cameroun.

Y a-t-il des informations qui vous ont paru surprenantes pendant vos recherches ?
Nous avons tous et toutes beaucoup appris de l’étude de nos sources, parfois nouvelles, de nos échanges, débats et des connaissances et expertises de chacun et chacune. Le travail au sein de cette équipe a été une opportunité et une aventure incroyables. Beaucoup ne nous donnait pas six mois pour exploser !
À votre avis, qu’est-ce qui peut expliquer que le peuple français ne soit pas au courant des atrocités commises par leurs dirigeants au Cameroun entre 1945 et 1971 ?
À quelle époque ?
À l’époque des faits c’est pour un ensemble de raisons dont les deux principales sont la censure qui règne : les médias français de l’époque ne relaient pas ou très peu ce qui se passe au Cameroun ou le font peu et mal en adoptant « les versions officielles ». Par ailleurs, la guerre d’Algérie qui mobilise de nombreux appelés du contingent, a fait entrer la réalité du conflit au sein des foyers français entraînant un suivi du conflit en métropole, ce qui n’est pas le cas pour la guerre qui se déroule au Cameroun.
Conséquemment aujourd’hui, en France c’est un conflit qui n’est pas connu, pas enseigné beaucoup le découvre à l’occasion de la remise de ce rapport et des interventions médiatiques qui sont faites. Et c’est déjà en soi une réussite !
À quelles difficultés avez-vous été confrontés durant vos travaux ?
Nous avons été confrontés à la contrainte du temps qui a été très forte, des difficultés techniques qui nous empêchaient parfois d’échanger de façon fluide lors de nos réunions virtuelles. Si nous avons pu accéder à certaines archives au Cameroun, certaines peu connues, nos demandes répétées de consultation qui n’ont pas abouties aux Archives nationales de Yaoundé, au Minrex (ministère des Relations extérieures, ndlr) par exemple ont créé un sentiment de frustration dans l’équipe que nous avons surmonté en préférant nous concentrer sur tout ce que la Commission nous avait permis d’engranger en sources écrites et orales par ailleurs.
Après votre rapport, pensez-vous que ce sujet puisse redéfinir les relations entre la France et le Cameroun ?
Ce travail émane au départ d’une demande des sociétés civiles françaises et camerounaises, suite au nouveau Sommet Afrique France en 2021 : il se posait comme l’une des nécessités pour solder un passé douloureux, une page d’histoire traumatique présente et pesante au sein de nombreuses familles au Cameroun, en France et plus largement dans les diasporas. Le rapport scientifique est là, en open access pour que tout un chacun s’en empare.
Au-delà du narratif des faits, quelles recommandations avez-vous faites aux deux chefs d’État pour régler de la manière la plus juste le contentieux mémoriel ?
La liste des recommandations faites aux deux chefs d’États, français et camerounais, est consultable à la fin du rapport en ligne à l’adresse : https://www.vie-publique.fr/rapport/297054-rapport-du-volet-recherche-de-la-commission-france-cameroun
Elle comporte des demandes de reconnaissances, d’érections de lieux de mémoires, de partages d’archives, de prolongements concrets, en terme de recherche et d’enseignement, de cette histoire partagée. Les suites politiques à donner à tout cela incombent aux chefs de l’Etat désormais, nous espérons que ce travail scientifique leur sera utile, les attentes sont aujourd’hui plus nombreuses que jamais.
RECOMMANDATIONS
Propositions du volet « recherche » de la commission
EN FRANCE
. Tenue d’un discours du président de la République française reconnaissant le rôle et la responsabilité de la France dans la guerre du Cameroun qualifiée de guerre de décolonisation, et à ce titre, l’existence de violences répressives exercées par les autorités coloniales et l’armée française, avant et après l’indépendance de 1960.
. Reconnaissance des événements violents de Douala de septembre 1945 et inscription de ceux-ci dans la séquence répressive menée par les autorités françaises dans son empire colonial après la Seconde Guerre mondiale (Sénégal, Algérie, Madagascar).
. Reconnaissance des répressions politiques, diplomatiques, policières et judiciaires employées par les autorités françaises contre le mouvement indépendantiste de l’Union des populations du Cameroun (Upc), de l’Union Démocratique des Femmes Camerounaises (Udefec) et de la Jeunesse Démocratique du Cameroun (Jdc), intensifiées après son interdiction en juillet 1955.
. Reconnaissance des violences multiples exercées par les troupes coloniales et camerounaises placées sous le commandement des officiers de l’armée française, dans le cadre d’une guerre totale inspirée par la doctrine de la guerre révolutionnaire
– violences interpersonnelles, qu’elles soient d’ordres psychologique, sexuel ou physique, exercées par les militaires en situation de domination de civiles.
– violences liées à l’organisation ‘contre-révolutionnaire des populations, soumises au contrôle social de l’armée, exposées à des campagnes d’ action psychologique relevant de violences morales et mentales.
– violences liées à la recherche du renseignement, telle que la pratique de la torture ou l’exécution sommaire et le meurtre de civiles on de combattantes, puis déguisés en tentatives d’évasion ou de fuite, ou en disparitions».
– violences liées aux déplacements forcés de civiles vers des camps de regroupement, qui impliquent la destruction de villages entiers et provoquent des conséquences durables (privation de liberté, précarité économique et sociale, déracinement des populations rurales).
– violences collectives liées aux opérations militaires contre des rassemblements de populations ou des lieus habités, et le massacre de civiles (Ekité. 31 décembre 1956) ou d’individus identifiés comme des combattantes adverses par les militaires (Balessing, 28 mai 1960),
. Reconnaissance de la responsabilité de l’armée française et plus généralement de l’Etat français dans les morts er les assassinats de certains leaders de l’Upc, ici présentés dans l’ordre chronologique :
Isaac Nyobè Pandjock (17 juin 1958) ;
Ruben Um Nyobè (13 septembre 1958) ;
Félix-Roland Moumié (3 novembre 1960) ;
Paul Momo (17 novembre 1960) ;
Jérémie Ndéléné (24 novembre 1960).
. Reconnaissance du soutien politique, militaire et financier apporté par la République française à l’Erat camerounais dans sa lutte contre les mouvements d’opposition après 1960, dans un contexte où celui-ci évolue vers un régime autoritaire.
. Erection d’un lieu de mémoire en France et de plaques commémoratives, permettant de donner une visibilité à cette guerre méconnue.
AU CAMEROUN
. Discours du président de la République du Cameroun reconnaissant la guerre du Cameroun comme guerre de décolonisation, et à ce titre, l’existence de violences répressives exercées par les autorités coloniales et l’armée française, avant et après l’indépendance de 1960.
. Erection et valorisation, par l’État, de lieux de mémoire au Cameroun par l’apposition de plaques commémoratives, d’édifices publics renommés et la construction de monuments sur des sites en partie patrimonialisés (dont Ekité et les chutes de la Metche) ou nécessitant de futures identifications, en particulier sur des espaces de massacres ou ceux où ont été tués les principaux leaders upécistes.
. Organisation de circuits mémoriels et de voyages commémoratifs.
. Au Cameroun, organisation d’une journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes de la guerre de décolonisation
OUTILS
Archives
. Mise à disposition des archives déclassifiées par la France devenues librement communicables.
. Archives françaises dans le périmètre de la Commission et librement communicables sélectionnées et transmises sur disque dur au Cameroun, pour être consultables gratuitement dans un endroit sécurisé et bien équipé.
. Accessibilité en ligne d’un inventaire des fonds d’archives existant en France, au Cameroun et à l’étranger, et mise à disposition d’outils de recherche facilitée.
. Réimpression ou numérisation de travaux emblématiques libres de droits sur la guerre de décolonisation au Cameroun.
. Lancement d’une campagne de sauvegarde des documents privés sur la guerre de décolonisation en France et au Cameroun sur les principes de la donation, du don et du legs.
Recherche et enseignement
. Création d’un institut de recherche sur les décolonisations, en particulier celle du Cameroun, institut qui encadrerait et assurerait le suivi des demandes décrites ci-dessous.
. Insertion et sanctuarisation de cette guerre de décolonisation dans les programmes de l’enseignement secon-daire en France et au Cameroun, notamment par des études de cas et des projets inter-établissements sur la transmission et la commémoration.
. Formation initiale et continue des enseignant-es au Cameroun et en France sur les enjeux historiques et mémoriels.
. Création de deux concours nationaux sur l’histoire et la mémoire des colonisations et des décolonisations dans l’enseignement secondaire, l’un au Cameroun et l’autre en France afin de contribuer à sensibiliser les élèves à ce passé colonial qui constitue un héritage politique, social et culturel majeur pour les sociétés contemporaines, Création et financement d’un prix universitaire récompensant un travail scientifique sur l’histoire des colonisations et des décolonisations.
. Financement et soutien logistique à des travaux universitaires de niveau master ou doctorat sur des problématiques ciblées par le volet Recherche de la Commission.



