Alors que l’armée russe multiplie les frappes par missiles de croisière sur plusieurs parties de son territoire, le président ukrainien décline sa stratégie pour se concilier la solidarité de l’Afrique et libérer ainsi son peuple du joug de Poutine. Il a accordé à cet effet un entretien à une dizaine de journalistes du continent, en marge du Sommet international sur la sécurité alimentaire tenu le 23 novembre 2024 à Kiev, sous la modération du Camerounais Christopher Fomunyoh, le directeur régional Afrique au National Democratic Institute for International Affairs (NDI).
Par Cyril Essissima, à Kiev

Que peuvent concrètement attendre les Africains à l’issue de ce sommet consacré à la sécurité alimentaire dans le contexte actuel ?
Nous nous sommes engagés en effet à renforcer notre présence sur le continent africain. J’ai signé tous les décrets nécessaires visant à l’ouverture d’une dizaine de nouvelles ambassades dans les pays africains, dont sept sont déjà ouvertes et trois le seront très prochainement. Par ce biais, la présence ukrainienne se renforce en Afrique avec la prise en compte de la spécificité de chaque Etat respectifs.
Notre ambition est de rester garant de la sécurité alimentaire malgré toutes les difficultés liées à l’agression russe. L’initiative céréalière que nous avons mise œuvre ensemble avec la partie turque, les Nations unies et la Russie ainsi que la contribution de nos partenaires étrangers, mais la Russie faisait tout pour diminuer les montants transportés via ce corridor par différentes manières de saboter ce travail, la Russie a fini par quitter l’initiative. Ce n’est que grâce à nos partenaires étrangers, les compagnies d’assurances, mais aussi en bénéficiant des systèmes de défense antiaériens déployés dans la région d’Odessa… C’est grâce à tous ces partenariats multiformes, disais-je, notamment avec des pays riverains de la Mer noire (Bulgarie, Roumanies et autres), nous avons réussi malgré tout à accroître les montants transitant par le corridor maritime en Mer noire.
Quels types de relations l’Ukraine est-elle en train de construire avec les pays africains ?
L’Ukraine ambitionne d’accroître sa présence politique mais aussi économique sur le continent africain dont la tâche est assignée aux ambassades et à toutes les autres autorités chargées d’ouvrir des maisons céréalières, des sortes de hubs destinés à stocker différents types d’aliments venant de l’Ukraine. Donc, c’est une manière de vous envoyer le signal de notre volonté de renforcer les relations bilatérales avec les différents pays africains qui y trouvent intérêt.
Nous souhaitons partager non seulement nos produits mais aussi la technologie, nos savoir-faire dans la culture de la terre, de produire des aliments, etc. Donc notre intérêt est très fort d’accroître les relations avec vous et d’augmenter le volume de nos échanges et de notre commerce.
Au Sommet du G20, la question de la condamnation de la Russie a été abordée. Est-ce que vous voyez le Brésil comme potentiel modérateur ou intermédiaire dans le conflit avec la Russie, ou alors il y a d’autres médiateurs parmi les pays du Sud global ?
Le Brésil est un grand pays qui compte notamment beaucoup de ressortissants de la diaspora ukrainienne. Il y en a pas mal qui soutiennent la cause ukrainienne dans ce conflit. Donc je les en remercie. Malheureusement, le Sommet du G20 s’est déroulé sans que la cause ukrainienne soit soutenue dans ce format. Nous ne voulons pas rester dans l’ombrage de cette diplomatie anodine qui cherche à éviter les questions sérieuses qui se posent. Je veux être transparent, ouvert et direct. Si nous souhaitons une relation sincère entre nos deux nations, je crois qu’il faut avant tout soutenir les peuples respectifs et non certains dictateurs responsables de cette agression. Vous voyez de qui je parle.
Le communiqué final du G20 a démontré une position assez faible sur cette question d’actualité. Je sais que le contexte était assez compliqué sur le plan organisationnel et interne. Je connais les modalités dans lesquelles le communiqué a été rédigé et publié. Le président du Brésil n’était pas à la hauteur, à mon avis, au sujet de cette guerre malgré le dialogue que j’ai pu avoir avec lui à une occasion aux Etats-Unis. Je n’estime pas que le populisme puisse être une manière d’arrêter Poutine.
Je n’estime pas que par les ressources énergétiques bon marché, on peut garantir la sécurité et la protection de sa liberté à long terme. J’estime que c’est une direction erronée qui est choisie. La médiation brésilienne dans ces conditions-là n’apparaît pas possible dans la mesure où le Brésil au Sommet du G20 n’a pas pu faire entendre sa voix comme on l’aurait souhaité. Cette voix n’a pas raisonné. Ce qui permet toujours à Poutine, à l’occasion de rencontres internationales importantes comme celles-ci, de poursuivre et d’accroître même ses frappes par missiles. On a bien vu le Chancelier allemand l’appeler au téléphone mais ça été immédiatement suivi par une nouvelle frappe à forte intensité. Donc j’estime que lorsqu’il y a des pas importants forts, ça ne manquera pas d’arrêter Poutine dans ses agissements criminels. Ce n’était hélas pas le cas du Sommet du G20. Peut-être que les participants sont concentrés sur d’autres dossiers.
Le groupe Wagner opère en Afrique de l’Ouest, notamment dans le cadre de la lutte contre le terrorisme dans le Sahel. Pensez-vous que c’est un subterfuge pour contourner les sanctions contre la Russie ?
On le sait, Wagner est bien présent dans la région du Sahel. Et par leur présence et par leurs armes, ils vont continuer à réduire l’indépendance du continent. Donc ils continueront de le faire non pas par l’intelligence, mais par les armes. Ils le font en augmentant la pression sur les pays d’Afrique. Et cette pression va augmenter pour provoquer les flux migratoires à destination de l’Europe.
En ce qui concerne le contournement des sanctions, nous en avons entendu parler. Mais nous attendons d’avoir des preuves fermes et précises. Donc pour l’instant nous n’en avons pas à notre disposition. Le fait qu’ils marchandent notre grain, produit volé ici et qu’ils utilisent une partie de notre pays, notamment nos infrastructures portuaires qu’ils occupent, je vous le confirme.
Pensez-vous que la guerre actuelle aurait pu être évitée, au regard des décisions prises par l’Ukraine ou d’autres pays occidentaux en général depuis la fin de la guerre froide en 1989 ?
Je ne pense pas qu’il soit utile d’adopter cette approche en remontant aussi loin. Nous avons fait face à une situation où notre souveraineté et notre indépendance étaient menacées et finalement perdues par l’Ukraine il y a 100 ans. Au cours de l’histoire, la Russie a toujours agi pour menacer cette indépendance et pour nous en priver. On peut longuement parler du travail mené dans ce sens sur le plan de la propagande à travers la culture, l’éducation pendant de longues années que nous avons passées sous le régime soviétique dont plusieurs Etats actuellement indépendants en faisaient partie.
Si cette guerre aurait pu être évitée effectivement depuis notre accès à notre indépendance ? Ma réponse est affirmative. Car nous avons eu quelques anciennes Républiques soviétiques qui ont pu avoir l’accès à l’indépendance il y a une trentaine d’années et qui ont pu poursuivre leur marche sur le chemin de l’intégration européenne pour s’émanciper de la dépendance économique et autres vis-à-vis de la Russie, et pour adhérer aux alliances comme l’OTAN, l’Union européenne (Ue), etc.
Est-ce que nous avions toutes les conditions nécessaires pour faire pareil par notre adhésion à l’Ue et à l’OTAN ? Non. Est-ce que l’Occident y aspirait beaucoup ? Je ne crois pas, car il y avait des liens historiques avec la Russie. Les mêmes personnes qui dirigeaient Moscou à l’époque soviétique se sont maintenues à la tête de la capitale issue de l’ancien Urss. Donc, tout cela était très compliqué. Historiquement l’Ukraine était la deuxième République soviétiques par son potentiel militaire, par son potentiel économique et elle présentait des risques importants pour la Russie. Laquelle était consciente que si l’Ukraine arrivait à affirmer son indépendance avec son peuple épris de liberté historiquement comme on peut le constater dans cette guerre qui dure, et qu’elle adhérait à l’Ue, à l’OTAN, dans ce cas, il y avait le risque que la seule télévision d’Etat ne suffisait pas pour inculquer à l’opinion publique russe les idées et les stéréotypes. Cela relevait de la sécurité personnelle du régime politique en place pour se maintenir au pouvoir durant cette trentaine d’années.
On a eu historiquement des occasions d’avoir des tournants décisifs, notamment lors du sommet de Bucarest, mais aussi lors de la signature du mémorandum de Budapest, etc. Les garanties données dans ce cadre auraient dû être inconditionnelles et suffisamment fortes pour assurer sa souveraineté et son intégrité territoriale. Il y a une dizaine d’années lorsque l’Ukraine n’était pas encore confrontée à une guerre de grande ampleur, même si l’invasion russe commençait déjà en Crimée, il était possible d’arrêter Poutine et le mettre à sa place, mais surtout par les Accords de Minsk qui n’auraient fait que retarder l’invasion.
Un Camerounais préside la 79ème Assemblée générale des Nations unies, et le président camerounais Paul Biya plaide constamment pour la réforme du Conseil de sécurité. Mais n’eut été ce conflit avec la Russie, est-ce que l’Ukraine soutiendrait cette revendication légitime des Africains ?
Sur la réforme du Conseil de sécurité et de l’Onu, la question est d’actualité, mais il me semble que pour l’instant les conditions ne soient pas réunies pour aller réellement de l’avant sur ce dossier. On n’en parle beaucoup sans progresser au niveau des dirigeants des Etats. C’est à peu près comme la guerre en Ukraine aujourd’hui. Tout le monde parle de qui est prêt à faire quoi, mais sans viser la racine du problème. La Russie n’aspire pas à la paix. Elle n’en veut pas. Pareillement pour le Conseil de sécurité, il y a certains acteurs qui n’aspirent pas à cette réforme, parce que cela est susceptible de réduire leur influence dans cette enceinte.
Seriez-vous prêt à discuter avec le président Poutine dans la perspective du retour à la paix en Ukraine ? Si oui, sous quelles conditions ? Si non, pourquoi ?
Nous sommes face à un personnage qui, tous les deux ou trois mois, procède à une nouvelle escalade. A quelles fins ? Pour faire monter les enchères et pour éviter de manière possible de se mettre à la table des négociations avec l’Ukraine. Il cherche à rester dans une position où les autres pays viennent le supplier de mettre fin à cette guerre.
Le début des invasions à grande échelle, des frappes par missile, l’occupation de notre territoire, etc., sont une manière de mettre sur la table l’ultimatum russe. Un ultimatum qui exige de notre côté de diminuer notre armée à un nombre qui ne sera pas en mesure de défendre notre territoire et, par conséquent, de consacrer la disparition de l’Ukraine tout simplement ; de reconnaître l’appartenance de nos territoires aux Russes. Eux-mêmes qui agissent comme des Nazis, ils osent revendiquer de notre part une certaine dénazification synonyme de l’annihilation de tout ce qui est ukrainien. Donc, une manière coloniale de faire les choses. Ils veulent effacer tout ce qu’il y a comme identité ukrainienne pour le remplacer par l’identité russe.
Toutes ces déclarations sur leur disposition à négocier la paix, notamment avec la nouvelle administration américaine. Mais qu’est-ce qu’ils font par la suite ? Ils font venir sur le terrain de la guerre des troupes d’un autre pays. Ce qui ouvre la porte à une guerre mondiale. Ce sont des dizaines de milliers de Nord-coréens qui débarquent. Et c’est une manière pour eux de montrer qu’ils n’ont pas l’intention de mettre fin à cette guerre. Mais après ils demandent à éviter toute escalade. Puis de l’autre côté, ils nous frappent avec un nouveau missile expérimental, ceci en nous menaçant d’utiliser les capacités nucléaires dont ils disposent. Tel est le message qu’ils envoient au monde entier, c’est-à-dire la possibilité de faire monter cette guerre au niveau nucléaire.
Alors, comment se mettre à table ? Face à qui ? Sous quelles conditions ? Qu’est-ce qu’il souhaite en dehors de l’occupation de notre pays ? Qu’est-ce qu’il veut ce vieillard ? Pour moi, il veut juste se maintenir au Kremlin et détenir les rênes du pouvoir. L’enjeu est gros pour lui de préserver cette position jusqu’à la fin de ses jours. Il fera tout pour arriver à ses fins et les idées absolument folles qu’il professe.
Ce ne sont pas seulement les Ukrainiens qui en sont victimes. Il faut compter les pertes côté russe. 600 000 personnes tombées mortes ou blessées dans ce conflit. Il s’agit de ses concitoyens. C’est plus que la population de certains pays dans le monde. Mais cela a peu d’importance pour lui, car il ne compte pas les pertes humaines. Il veut juste garder une position de puissance mondiale qui se rangerait du côté de la paix. Ceci lui permet de sa stratégie d’intimidation des pays, du monde entier. Donc, la seule réponse possible à cela c’est la solidarité entre les grandes puissances, tous les pays du continent africain, d’Asie, les Etats-Unis, les pays d’Amérique latine, Brésil… Il faut assez d’initiatives de médiation, de facilitation. Il faut agir de manière plus forte pour amener Poutine à se mettre à la table des négociations pour définitivement mettre un terme à cette guerre, et non de poser de nouvelles conditions comme il le fait d’habitude.
En dehors du blé, qu’est-ce que l’Ukraine propose d’autre ?
La sécurité alimentaire n’est pas le seul domaine où l’Ukraine peut faire des offres. Nous avons aussi des positions de leadership, des outils de transformation alimentaire, des propositions dans le domaine naval, des drones qui sont une composante importante de notre sécurité, la formation dans le domaine de l’agriculture, de l’armée, etc.
Tout agresseur qui songe un jour à occuper notre territoire, ou à poser des actes inamicaux, qu’il sache qu’il existe des technologies de sécurité qui permette à l’Ukraine de se défendre. Nous avons réalisé plusieurs missions dans des pays africains. Nos experts militaires y sont allés présenter l’expérience que nous avons acquise. Donc, nous savons comment faire face à Wagner et comment le détruire. Nous pouvons proposer cette expérience. Egalement des possibilités d’investissement ici en Ukraine pour tous ceux qui sont intéressés en Afrique, nous pouvons vous être utiles…
Comment luttez-vous contre la propagande russe ?
En ce qui concerne la lutte contre la désinformation, après avoir subi plusieurs attaques cybernétiques sur nos systèmes d’information, nous avons démontré notre capacité à y faire face. Ce qui pourrait vous être utile pour repousser toute menace de ce genre venant non seulement de la Russie mais aussi d’autres pays ennemis visant vos systèmes bancaires, vos systèmes d’information, etc. Nous avons là aussi de l’expérience professionnelle. Nous avons une IA qui regroupe actuellement plusieurs services publics qui peuvent être portés par la voie numérique. Le COVID et la guerre nous ont incité à développer ce genre d’outil. Nous sommes tout à fait disposés à les mettre à la disposition des pays africains pour la lutte contre la désinformation.
L’Ukraine ne devrait pas devrait pas se limiter à son propre territoire. Il faut pouvoir travailler avec les autres, conjuguer nos efforts pour combattre ensemble la désinformation russe. Promouvoir la vérité sur le continent africain. Ce n’est qu’ainsi que les populations seront libres de choisir leur camp dans cette guerre globale. Et pour cela il est important d’avoir l’information vraie…



