Katja Keul : « Il n’y a pas d’avenir sans mémoire »

Ministre adjointe aux Affaires étrangères de la République fédérale d’Allemagne, elle s’exprime sur le passé colonial allemand, marqué par des atrocités perpétrées dans certains pays africains ; et met en perspective le nouveau livre qui s’écrit entre son pays et ces territoires d’Afrique.


Par Alain Ndanga, de retour de Berlin


 

Du 3 au 9 novembre de cette année, la République fédérale d’Allemagne à travers votre département ministériel a invité des experts africains pour des échanges au sujet des questions mémorielles. Pourquoi c’est important pour l’Allemagne de s’ouvrir et de démocratiser la question de son passé colonial en Afrique ?

L’Allemagne assume sa responsabilité historique et fait un travail sur son passé colonial, avec la société civile et la communauté scientifique, y compris celles issues des sociétés concernées. Nous avons inscrit cet objectif dans l’accord de coalition du gouvernement fédéral en 2021. Mais ceci n’est pas seulement une obligation morale. Il est dans notre propre intérêt de coopérer avec les États, les sociétés et la diaspora issus des anciennes colonies allemandes : pour jeter ensemble un regard sur le passé et constituer la base d’une coopération approfondie et plus durable à l’avenir. Nous saluons expressément le débat public au sein de la société civile allemande sur les nombreux crimes qui ont été commis pendant l’époque coloniale allemande et sur leurs répercussions qui pèsent encore aujourd’hui. Les musées et les programmes scolaires, par exemple, accordent également une plus grande importance à ce sujet – c’est d’ailleurs aussi le cas de la formation des diplomates allemands –, et les villes et les communes remettent en question de manière critique les noms de rues et de places liées au passé colonial et renomment progressivement ces dernières.

Ce passé colonial qui résonne encore jusqu’aujourd’hui a été marqué par des atrocités perpétrées dans certains pays africains. Comment vous vous organisez pour d’abord faire oublier ces atrocités ?

Il ne s’agit pas de les faire oublier, au contraire : il n’y a pas d’avenir sans mémoire. Aussi est‑ce la raison pour laquelle nous nous engageons afin d’élargir, au sein du gouvernement comme de la société civile, nos connaissances sur la période coloniale. Dans nombre de domaines, nous ne sommes qu’au commencement d’un long processus. Échanger les uns avec les autres et s’écouter les uns les autres : voilà qui constitue un aspect central du travail sur le passé. C’est la seule façon d’acquérir des perspectives non euro centristes et le seul moyen pour nous de cultiver des partenariats authentiques et de surmonter les continuités coloniales. Nous encourageons ainsi une recherche indépendante, menée par des représentantes et représentants des pays concernés, sur le passé colonial allemand.

La question de la restitution et du rapatriement des objets pillés pendant la colonisation semble vous préoccuper. Pouvez-vous nous dire exactement à quel niveau se situent les démarches visant à rétrocéder à l’Afrique ce qui lui est dû, donc lui permettre de reconstituer son patrimoine culturel ?

Il est vrai que des milliers de biens culturels issus des colonies ont été amenés illégalement en Allemagne et se trouvent toujours dans nos musées et collections. Nous voulons changer cet état de fait. C’est pourquoi nous aidons nos musées et collections à restituer des biens culturels issus d’un contexte d’injustice coloniale, comme cela a déjà été fait avec plusieurs bronzes du Bénin. À cette fin, le gouvernement fédéral cherche à engager un dialogue avec les États d’origine sur les fonds de collections en Allemagne. Dans le domaine du rapatriement des biens culturels camerounais, nous avons vu beaucoup de progrès : suite à la visite du comité interministériel en Allemagne en 2023, nous avons établi des échanges réguliers et fructueux. En janvier 2024 s’est tenue la conférence de Stuttgart, dont le communiqué était le résultat d’un échange très productif et d’une visite par le comité des musées abritant des collections camerounaises. Le gouvernement allemand est prêt à continuer le dialogue avec le comité interministériel et reste à disposition pour recevoir des expressions d’intérêt pour des objets particuliers.

Est-ce que ce n’est pas utopique de croire que du jour au lendemain ces sujets d’attraction disparaîtront des musées sans conditions ?

L’Allemagne entend restituer sans condition les biens culturels et les restes humains issus d’un contexte d’injustice coloniale. Le rythme des restitutions dépend aussi essentiellement des pays d’origine qui doivent déterminer le processus et le destinataire concret des restitutions. Il s’agit d’un processus délicat qui nécessite du temps et dans le cadre duquel nous n’exerçons aucune pression. Nous soutenons le fait que les biens culturels continuent de voyager à l’avenir, comme dans le cadre de projets d’exposition collaboratifs (« La naissance du Staat Kamerun » / exposition sur Rudolf Douala Manga Bell). Les musées et collections allemands abritent environ 40 000 objets camerounais. Seule une fraction de ces objets sont exposés ; la majorité sont conservés dans des dépôts. Ces objets pourraient être restitués graduellement. Pour nous, il importe que du côté camerounais, les sociétés d’origine et le comité interministériel institué par l’État s’entendent sur la restitution et sur le processus de restitution. Pour éviter tout malentendu, je précise que les ossements humains issus de contextes coloniaux ne sont pas exposés ; les collections qui les détiennent essaient de les traiter avec respect et dignité.

Parlant des objets de mémoires, est-ce que la question des restes humains présents en Allemagne vous préoccupe au même titre que les objets d’art ou culturels ?

Cela nous préoccupe d’autant plus que le traitement respectueux des restes humains est quelque chose qui nous tient particulièrement à cœur. Nous souhaitons les restituer sans condition et de manière absolument prioritaire – là‑dessus, les organismes responsables des musées et des collections que sont la Fédération, les Länder et les communes sont unanimes. Il est aussi très important pour moi de préciser que lors des préparatifs, les souhaits des sociétés d’origine requièrent une sensibilité particulière.

Sur ce chapitre précis, la recherche de la provenance est faite sur certains pays et pas sur d’autres ?

Le gouvernement fédéral cherche à nouer un dialogue avec les États d’origine sur les fonds de collections en Allemagne. Nous promouvons la recherche de provenance et la numérisation des biens de collections issus de contextes coloniaux ainsi que des coopérations entre musées. La décision de savoir sur quelles provenances et dans quelles collections des recherches sont d’abord effectuées est une décision qui dépend en premier lieu des musées et de critères scientifiques. Cela dit, il est impératif pour nous que chaque demande de la part d’un État ou d’une société d’origine soit entendue en priorité.

Prenons l’exemple de la communauté Mabi du Cameroun, qui ignore où se trouve la tête de leur roi résistant. Comment voyez-vous cela ?

Notre ambassade à Yaoundé n’a pas connaissance d’un cas concret concernant les Mabi. Jusqu’à présent, nous n’avons pas été contactés par des représentantes ou représentants de cette communauté.

D’une manière générale, lorsqu’on se penche sur la recherche de provenance des restes humains, force est de constater que, malheureusement, l’origine géographique d’une très grande partie des milliers de restes humains présents dans les collections allemandes n’a pas encore été identifiée. Nous faisant cependant des progrès et établissons par exemple des vues d’ensemble. Partant de là, il n’est pas toujours possible d’identifier (par ex. par une analyse Adn) l’identité de la ou des personnes décédées. L’Allemagne fait tout son possible pour assurer un progrès constant dans l’éclaircissement d’autres destins. Nous accordons la plus grande importance à chaque cas particulier.

En marge de la présence des Africains à Berlin, l’Allemagne a célébré le 140e anniversaire de la commémoration de la Conférence de Berlin. Quelles ont été les activités retenues au cours de cette édition et comment mesurer votre niveau de satisfaction après cette célébration ?

Nous ne voulons pas « célébrer » cet anniversaire, mais nous saisissons plutôt l’occasion pour réfléchir de manière critique sur les conséquences du colonialisme et sur les crimes coloniaux allemands – et d’ailleurs aussi sur le rôle de mon propre ministère, le ministère fédéral des Affaires étrangères. Le ministère fédéral des Affaires étrangères organisera la conférence à laquelle toutes les grandes puissances coloniales européennes participèrent et dont le but était de régler, sous la direction du chancelier impérial Bismarck, les différends sur les territoires et les peuples africains. Aucun représentant africain n’y fut convié. Une nouvelle série d’événements, intitulée « Travail sur le passé colonial – Dialogue avec la société civile » (Aufarbeitung der kolonialen Vergangenheit – Im Dialog mit der Zivilgesellschaft), a été inaugurée le 25 novembre dernier au ministère fédéral des Affaires étrangères, à laquelle ont été notamment conviés de nombreux invités venant du continent africain et de la région Asie‑Pacifique, en particulier des territoires anciennement colonisés.