Le décès le 20 septembre dernier du célèbre chanteur de bikutsi, auteur de ce titre populaire, a provoqué une onde de choc quant à sa prise en charge sanitaire.
Par Alain Ndanga
L’auteur du titre culte à la fois prophétique « On ne vit qu’une seule fois» s’en est allé. Les réseaux sociaux l’avaient déjà annoncé mort. Après quelques jours de résistance face à la grande faucheuse, Aïjo Mamadou (Meva’a Martin Magloire, de son vrai nom, né le 28 juillet 1962 à Nanga Eboko, région du Centre) a finalement cédé le 20 septembre dernier, au Centre hospitalier universitaire (Chu) de Yaoundé. Les derniers moments de l’artiste sont vécus en live. Chaque jour qui se levait, le rythme cardiaque du désormais feu Aïjo Mamadou baissait au vu et au su de ceux qui lui ont rendu visite à son chevet.
Il y avait pourtant de l’espoir. Ses fans savaient que l’une des plus grandes voix du bikutsi était considérée comme un rock. D’ailleurs, dès la prime enfance, il a eu un penchant pour la boxe, avant d’entamer une carrière d’artiste. Depuis plusieurs années, ses proches renseignent qu’il est « victime d’un empoisonnement ». Et qu’il suivait un « traitement indigène auprès des naturopathes réputés ». Mais aux dernières nouvelles, ce traitement traditionnel n’a été qu’une montagne qui a accouché d’une souris. L’artiste s’est finalement résolu d’aller à la médecine conventionnelle.

« Le lion blanc »
« Actuellement Aïjo Mamadou est très souffrant. Nous l’avons amené au Chu depuis samedi (14 septembre 2024, ndlr) », a indiqué dans une vidéo devenue virale tournée le 17 septembre d’après, son ami et frère, Francis Olivier Mbe Isseri. L’homme regrettait dans cette vidéo le bouillonnement de désinformation à ce sujet sur les réseaux sociaux ; non sans exhorter le public de faire un tour à l’hôpital pour s’enquérir réellement de son état de santé. A la vérité, celui qui s’était rebaptisé « Le lion blanc » avait été admis dans cette « mythique formation hospitalière de la capitale » alors qu’il était agonisant.
Dans l’émission Dimanche avec vous, hier avec la présentatrice, Esther Mâel, le cas Aïjo Mamadou s’est posé. L’humoriste Markus (Max Roger Ekidi, de son vrai nom) regrettait la manière avec laquelle les demandes de contributions pour la prise en charge sanitaire du défunt ont été menées. Il a surtout stigmatisé le fait que des « personnes mal avisées » aient publié les images de l’artiste alors que sa peau était presque collée à ses os. Selon Markus, les artistes méritent mieux que ces images dénigrantes et déshumanisantes. Il disait que des artistes ne devraient pas prendre position sur des sujets qui divisent la société ; car, souligne-t-il, « on ne sait pas la personne qui peut nous venir en aide ».
Discographie
Aïjo Mamadou quitte définitivement la scène. Venu le temps des témoignages. Dans sa page Facebook, le rappeur Koppo poste que « l’argent a soigné la maladie mais n’a pas soigné la mort. Nous gardons Les Doigts Levés vers le Ciel. Pour qu’Il t’accueille dans la quiétude éternelle. Bon Voyage Aïjo Mamadou ». Pour l’universitaire et homme politique, Vincent Sosthène Fouda, « c’était une voix, un mouvement, une prestance, il y avait une certaine idée de la musique. Il savait se réinventer mieux que personne, il tombait toujours juste. Une énorme perte. Mes condoléances à sa famille naturelle et au monde des artistes ».
Pour nombre de fans, Aïjo Mamadou a vu sa mort venir. Dans une récente interview, il déplorait l’attitude du public camerounais envers les artistes. Il s’offusquait du fait que « les Camerounais aiment leurs artistes morts plutôt que vivants. Si je fais un spectacle, combien de personnes viendront ? Mais si c’est ma veillée funèbre, ils seront là. J’ai décidé qu’à ma veillée funèbre, le prix d’entrée sera de 5 000 Fcfa».
La carrière du « Lion blanc » a été marquée par sa voix directe sans fioritures ; mais aussi par ses textes puissants, porteurs de messages d’amour, de vivre-ensemble et par-dessus tout par son ancrage culturel. Sa discographie c’est plus de six albums avec des singles : Etat d’urgence en 2010 avec le titre Ne me le fais pas, Souvenir sorti en 2006 ; Action réaction en 2007, Code pin la même année ; Tara Zamba, Alerte maximale, Quand c’est bon c’est bon ; Amour à 100% en 2007 avec les titres cultes Levez les doigts, Amour et espoir.
Réaction »
Joseph Owona Ntsama
« Levez les doigts lui vaudra un passage au Bataclan à Paris »

La première influence qui a amorcé de manière décisive la carrière de Aïjo Mamadou a été à ma connaissance, le groupe de Bikutsi, « Les Zombies de la capitale » ; un ersatz du célèbre groupe « Les vétérans » dans lequel officie un certain Eboué Chaleur auteur du célèbre titre « A cœur ouvert ». C’est une sorte d’incubateur de talents qui a justement participé au lancement d’artistes comme Sala Bekeno, Essama Elysée ou K-Tino, etc. Pour la petite histoire, c’est Ekengue Télesphore (Ekeg’s), personnage bien connu du milieu du Bikutsi durant la décennie 1990 qui l’y encourage vivement au vu de ses capacités et de son envie à faire de la musique.
La seconde influence toute autant déterminante à mon avis, est sa rencontre vers la fin de la même période et la collaboration y consubstantielle avec le grand maître du texte qu’est Messi Martin au « Pakita club », un célèbre cabaret situé au cœur du quartier Mvog-Ada, va lui permettre d’avoir des performances en live tous les dimanches.
Le groupe « Les Vibrations » avec sa figure de proue Mayo Gabriel, de regrettée mémoire, y vit aussi des moments d’intenses activités musicales et de gloire. Concernant sa discographie, il est important de retenir qu’en 2007, Aïjo Mamadou avec son fameux titre « Levez les doigts » tiré de son album « Action réaction », produit par Achille Mbanga (Achille Productions) ; enregistré au « Studio Makassi » de San Fan Thomas, à Douala, va lui permettre de tout rafler sur son passage sur le plan national : chanson et disque de l’année, Canal 2’Or, meilleures ventes, etc.
Bien avant son premier album sorti en 1994 chez Ossessa Production : on y retrouve la provocante à maints égards chanson « Code Pin » (à ne pas confondre avec le nom de l’artiste féminine de Bikutsi, aujourd’hui à la retraite, « Code Pine ». Levez les doigts lui vaudra par ailleurs un passage au Bataclan à Paris, rien que ça. Ce sont les deux repères qui me semblent décisifs lorsqu’on évoque sa courte mais dense carrière eu égard au succès d’estime (son premier album) et la consécration apportée par Levez les doigts. Autres influences c’est son compagnonnage avec des artistes tels Ange Ebogo, Ntumba Minka, le tout, combiné à une inspiration féconde, le goût du travail bien fait et aussi une maîtrise consommée de la langue.



