
Alors que le « parti de la balance » est confronté à une crise de succession profonde, ce cadre proche de feu Ni John Fru Ndi fait des confessions sur ce qu’il présente comme le dernier chantier du chairman, qui était de taire les dissensions et réconcilier les deux factions qui s’affrontent pour le contrôle de cette formation politique. Il accuse certains hauts responsables d’avoir plombé le projet visant à ramener à la maison les dissidents exclus avant la tenue du congrès.
Par Jean De Dieu Bidias
Vous avez été proche du Chairman du SDF, Ni John Fru Ndi, décédé il y a deux mois. Avant son décès, il a séjourné pendant un certain temps aux Etats-Unis où vous êtes établi. Avez-vous été en contact pendant tout ce temps ?
Je voudrais reconnaître d’entrée de jeu que j’ai été proche du défunt chairman Ni John Fru Ndi. Ma proximité avec lui tenait à beaucoup de circonstances.
Dans le cadre du SDF à Yaoundé où j’ai été secrétaire à l’organisation de la circonscription électorale de Yaoundé 3e qui est une circonscription stratégique tant elle abrite d’importantes institutions de la République. C’est là-bas que se trouve l’Assemblée nationale, la plupart des administrations stratégiques de l’Etat et même le quartier général de l’armée. Cela suppose que les responsables du parti dans cette circonscription électorale sont constamment contactés par la hiérarchie du parti en ce qui concerne les stratégies pour contrer le régime en place à Yaoundé.
Au-delà, j’ai été proche conseiller de hauts responsables du SDF, à l’instar de l’ancien vice-président de l’Assemblée nationale Pierre Kwemo. J’ai également été coordonnateur délégué de la campagne présidentielle de Ni John Fru Ndi dans l’Adamaoua, le Nord et l’Extrême-Nord en 2004. C’est tout ceci qui me rapproche intimement de cet homme.
Au plan social, nous avons une relation qu’il n’est pas opportun de mentionner dans le cadre de cette interview. Quand il était aux Etats-Unis, nous discutions constamment ; nous parlions de la vie du parti et de la vie de la nation. Je me rappelle quand j’ai reçu l’invitation de la présidence de la République pour participer au grand dialogue national de 2019, le chairman fut la première personne que j’ai approchée pour avoir des conseils. Grâce à son conseil très éclairé, j’ai accepté cette invitation. Cette participation, je précise, n’était pas en tant que militant du SDF, mais plutôt comme membre de la société civile camerounaise aux Etats-Unis.
Quelles étaient les principales préoccupations du défunt Chairman ?
S’il y a une chose qui occupait une place de choix parmi les préoccupations du chairman, c’est d’abord la justice sociale au Cameroun. C’est sur ce leitmotiv qu’il a lancé le SDF en 1990. Dans cette lutte pour la justice sociale, il y a l’avancement de la démocratie et l’égalité de chances. Ça a été la grande préoccupation du chairman jusqu’à sa mort.
A chaque fois qu’on parlait du Cameroun, ça revenait comme une ritournelle. Il estimait que beaucoup d’injustice perdurait dans le pays et disait que nous les plus jeunes devrions nous inscrire dans le prolongement de son combat pour le changement au Cameroun. Au cours de sa carrière politique il y a eu beaucoup de problèmes dans le SDF, à l’instar du groupe dénommé « G27 de Mbouda » qui a causé une très grande fracture au sein du parti. Le chairman ayant décidé qu’il allait prendre sa retraite politique, était très dérangé par cette affaire. Au point où il a pris sur lui de réconcilier tous les cadres avant le congrès. Et je suis parmi ceux qui, dans le SDF, se sont engagés pour que cette volonté du chairman qui traduit celle de plusieurs cadres du parti soit traduite en acte.
Le chairman nous a donné tout son soutien dans cette démarche de réconciliation. Il n’était pas question pour lui de laisser en héritage un parti profondément divisé. Il m’a dit plusieurs fois que quelles que soient les dissensions, il fallait trouver les moyens de ramener la paix pour que le parti soit plus grand après lui. Il n’a jamais imaginé la déchéance du SDF qui, pour lui, devait être le plus grand héritage légué aux Camerounais. Il était convaincu que de la réconciliation dépendait la survie du SDF. Tout était parti pour que tout soit arrangé avant le congrès.
On vous cite justement, avec l’honorable Fobi Nchinda, parmi les cadres du SDF ayant travaillé avec le chairman sur le dossier de la réconciliation des différents clans qui s’affrontent pour la succession avant le congrès au terme duquel lui Ni John Fru Ndi devait prendre sa retraite politique. Qu’est-ce qui a fait échec à cette démarche?
Effectivement, le chairman avait accepté de travailler sur ce dossier avec l’honorable Fobi Nchinda et moi. Il voulait organiser une mini-conférence de réconciliation. Quand nous l’avons approché pour ce projet, il était tellement enthousiasmé. Je puis vous assurer que c’était l’une des fois où j’ai vu le chairman aussi enthousiaste. Et pour prouver son engagement, nous avons eu une collaboration sans faille. L’honorable Fobi Nchinda, d’autres camarades et moi avons structuré l’organisation de cette conférence. Il était question de réunir les deux factions, c’est-à-dire, les membres du NEC et ceux du « G27 », d’abord pour des discussions préliminaires. Avant, il fallait déléguer des personnes. Quand nous avons demandé au chairman de proposer des délégués du côté dit des légalistes, parce qu’il faut dire que les autres étaient en dissidence, il n’a pas hésité. Dans un premier temps, il y avait le maire Njong Donatus, l’honorable Ndefo Oumbe Nsangong de Bafoussam et le sénateur Vanigansen Mochiggle du Nord-Ouest. Il l’a fait de manière instantanée. Malheureusement, parmi ces responsables, il y en a qui ont refusé de collaborer parce qu’ils ne voyaient pas l’importance d’aller à la réconciliation. Le maire Njong Donatus et le sénateur Mochiggle ont pris rendez-vous sur rendez-vous, pour dire à la fin qu’ils ne sont pas prêts. Voilà le contretemps. Le chairman était tellement déçu quand on lui a rapporté que les personnes qu’il avait désignées s’étaient débinées.
Mais, pour démontrer son intégrité et son honnêteté, il a désigné d’autres délégués que nous avons contactés. Mais, là aussi ça n’a pas marché. C’est à partir de ce moment-là qu’il va décider de désigner des personnes qui lui sont fidèles, qui ne peuvent pas ne pas l’accompagner. Par exemple, Paddy Asanga qui est un fidèle parmi ses fidèles. C’était un choix stratégique. Je cite Paddy Asanga parce que, de l’autre côté, ils ont contesté sa désignation pour des raisons qui ne tenaient pas. Mais, je vais leur expliquer que vous ne pouvez pas choisir pour le compte du chairman des délégués. Désignez simplement les vôtres. De leur côté, l’on a désigné le sénateur Etienne Sonkeng, Mme Kambiwa et l’ancien secrétaire national à la communication. L’honorable Fobi et moi leur avons dit que quand vous allez à un dialogue, ce n’est pas vous qui désignez les délégués du camp d’en face. Je peux dire que c’est le camp de Mbouda qui a retardé la conférence de réconciliation. Les discussions sur le cas Asanga nous ont pris une semaine, et entretemps le chairman est tombé très malade. Il ne s’est malheureusement pas remis de cette maladie. Voilà pourquoi cette rencontre n’a pas eu lieu avant le décès du chairman.
Quelle est l’importance de la réconciliation aujourd’hui ?
Je tiens à redire à tous les militants du SDF qu’il est impératif que nous
respections les dernières volontés de Ni John Fru Ndi, celle d’avoir une
véritable réconciliation avant le congrès du SDF. Nous pouvons repousser l’organisation de ce congrès jusqu’à l’année prochaine parce qu’un congrès avant la réconciliation ne permettrait pas que les choses aillent dans le bon sens.
Vous étiez pressenti comme un potentiel candidat à la présidence du SDF. Votre ambition reste-t-elle intacte ?
Je vous ai dit que j’étais proche du chairman et l’annonce de ma candidature était stratégique. L’une des raisons pour lesquelles Ni John Fru Ndi avait annoncé sa retraite politique deux ans avant le congrès de renouvellement des organes dirigeants du parti était qu’il ne voulait pas biaiser le jeu. Il voulait clarifier la situation pour tout le monde. Le chairman aurait pu se taire sur sa candidature ou sa non-candidature et attendre la dernière minute pour surprendre tout le monde, après avoir soigneusement préparé quelqu’un dans le secret. La vérité c’est qu’il n’a jamais été question pour lui de préparer un successeur. Il fallait ouvrir le jeu. Et c’est là où je dis à ceux qui se sont attaqués de manière frontale au chairman ces dernières années qu’ils n’ont rien compris à la politique. Ce monsieur a tout rendu clair.
Pour des raisons stratégiques donc, quand le chairman a fait cette déclaration, j’ai déclaré que je serais candidat, pour mettre en confiance les uns et les autres quant au fait que le jeu est ouvert, puisque beaucoup au sein du parti connaissaient ma proximité avec le chairman. Ça veut dire que, Ni John Fru Ndi ayant annoncé son retrait, si des gens dans son entourage candidatent, c’est une preuve qu’il est sincère. Il fallait lever tous les doutes parce que la course pour la succession du chairman devait être transparente. C’était le désir du chairman, qui depuis 2018 voulait prendre sa retraite. Je parle sous le contrôle des membres du NEC. J’ai assisté à la dernière réunion juste avant le congrès de 2018, il a fait part de sa volonté de se retirer. Voilà pourquoi Joshua Osih a été le candidat du SDF à l’élection présidentielle de la même année. Depuis cette période, il y avait déjà des camps qui ne s’accordaient pas. Ils ont forcé la main au chairman de maintenir sa candidature à la présidence du parti. Lui, voulait se retirer pour prendre la présidence de la cellule des conseillers. Voilà pourquoi il avait dit pour 2023 qu’il serait intransigeant. D’où l’annonce de son départ deux ans avant.
Ni John Fru Ndi a géré le SDF comme il aurait pu gérer le Cameroun. Et vous pouvez le voir, c’est le seul parti au Cameroun qui a plusieurs hommes forts et non un seul en la personne du leader. On a des gens comme Jean Michèle Nintcheu, Chantal Kambiwa, Jean Robert Wafo, etc. On peut citer une infinité de figures du SDF qui s’affirmaient malgré la présence d’un leader charismatique.
Quels sont les enjeux de 2025 pour le SDF ?
Les enjeux de 2025 pour le SDF sont évidents. D’ailleurs, de manière
objective, nous sommes le seul parti politique qui a fait bouger les lignes au Cameroun au cours des 30 dernières années, d’où la place prépondérante que nous avons occupée et continuons d’occuper. C’est nous qui avons mené le combat pour le retour au multipartisme. C’est un acquis à mettre dans l’escarcelle du SDF. Nous avons eu des évolutions en termes d’amélioration du système électoral grâce à un combat acharné. On ne peut dire aujourd’hui que ce ne sont pas des agents du régime qui contrôlent ce système, mais il y a eu une petite ouverture. Nous l’avons obtenu parfois dans la rue. Regardez tous ceux qui sont arrivés aujourd’hui, aucun d’eux n’a obtenu le changement d’une virgule dans la loi. Au sommet de sa popularité, le chairman a obtenu une modification constitutionnelle. Aujourd’hui, c’est vrai, l’usure du temps a eu son effet sur le SDF au point il y en a aujourd’hui qui croient nous avoir remplacé. Qu’ils mènent le combat et qu’on voie les choses changer dans la bonne direction. Avec le SDF la résistance ce n’était pas des incantations. C’était dans les jambes. Le chairman disait « we go waka » [on va marcher, en français].
Pensez-vous comme certains qu’il y a un problème Francophones-Anglophones dans le
SDF ?
Je ne pense pas qu’il y ait un problème Francophones-Anglophones dans le SDF. C’est peut-être une question d’idéologie avec des gens qui pensent différemment. Quand vous observez les grandes tendances, vous verrez des factions dans lesquelles l’on retrouve des Francophones et des Anglophones. C’est le cas, par exemple, du groupe de Mbouda. Est-ce que c’est parce que Mbouda est dans la zone francophone qu’on dira que c’est un groupe monolithique des Francophones ? Non !
Dans ce groupe il y a de hauts cadres issus des deux bords. Même quand la victoire de Ni John Fru Ndi a été volée en 1992, ce n’était nullement par qu’il était Anglophone. Le SDF est un parti national et nous y avons compris très tôt qu’il y a deux classes de Camerounais : une classe des prédateurs issus de toutes les régions et une classe des proies issus également de toutes les régions. De 1992 à son décès, le chairman a fait le tour du Cameroun. Et pourtant il n’y pas eu 20 élections présidentielles pour penser qu’il allait du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest pour des raisons électoralistes.
Pour finir, quelles sont les chances aujourd’hui pour le SDF de survivre à Ni John Fru Ndi ?
Il faut avant tout accomplir la dernière volonté du chairman qui était d’avoir un SDF réconcilié dans sa diversité. C’était son dernier grand chantier qu’il n’a malheureusement pas pu réaliser avant de partir. Nous avons le devoir de le réaliser en sa mémoire. C’est cette réconciliation qui pourra garantir la survie du SDF. Nous devons tout mettre en œuvre pour qu’elle soit une réalité. Ceux qui sont contre la réconciliation nous trouveront sur leur chemin, soit aujourd’hui, soit dans l’avenir. C’est un long combat que nous allons mener. Nous n’avons pas peur d’affronter tous ceux qui vont vouloir saboter les efforts de réconciliation. Ça va nous coûter ce que ça va nous coûter, mais nous irons jusqu’au bout.




