Joshua Osih : « Le chairman Ni John Fru Ndi n’a jamais choisi un dauphin »

Le nouveau président national du SDF dévoile les chantiers prioritaires de son mandat, et dit ne pas être préoccupé par la question de la réconciliation avec les anciens cadres exclus du parti, à qui il revient, selon lui, de faire leur mea-culpa.

Le SDF a pu tenir son congrès, après avoir été éprouvé par la disparition de son président fondateur, Ni John Fru Ndi. Congrès à l’issue duquel vous avez été élu président national. Comment vous sentez-vous dans la peau du nouveau chairman ?

Il est important de comprendre d’où on vient. C’était un congrès qui devait être présidé par notre président national de regrettée mémoire, le chairman Ni John Fru Ndi. Paix à son âme. Il avait émis le souhait de remettre le bâton de commandement à une nouvelle génération. Malheureusement, en plein préparatifs du congrès on a dû s’occuper de son état de santé, ensuite de son deuil et de ses obsèques, avant de revenir sur le congrès. Donc, c’était très éprouvant. Il fallait déployer beaucoup d’énergie, beaucoup de concentration pour pouvoir réussir ces deux événements. Personne n’est jamais d’ailleurs préparé à gérer cela deux fois coup sur coup.

Je dois rendre à Dieu de m’avoir donné de la force d’aller jusqu’au congrès, l’organiser en passant par les obsèques de notre chairman. On a été assisté d’une façon ou d’une autre. Mais ce qui a primé, c’est l’esprit d’équipe au sein de la direction du parti. Cet esprit de groupe qui a permis de surmonter toutes les difficultés rencontrées.

Je me réjouis de ce que le congrès se soit bien déroulé, et j’en profite pour féliciter tous les délégués, tous les camarades du parti qui ont tout donne pour cette réussite. On a pratiquement passé 72 heures non stop au palais des Sports de Yaoundé. Cela démontre la vitalité du parti, l’engouement des militants et la démocratie en interne.

Est-ce une nouvelle page qui s’ouvre ou alors vous vous inscrivez dans la continuité du chemin tracé par votre mentor ?

Je dirais que c’est une nouvelle page qui s’ouvre dans la continuité. Aujourd’hui on a la chance de construire sur une fondation très solide que nous a léguée le feu chairman. La vision sera placée sur ce socle granitique pour nous permettre d’avancer sereinement. Nous ne cherchons pas à changer de cap. Nous voulons au contraire, renforcer tout cet héritage-là pour aller encore plus loin.

Il faut s’imaginer que sans cette fondation solide, on ne serait pas où on est aujourd’hui. C’est une opportunité unique que nous avons et que nous n’allons pas mettre de côté. Il n’est pas question de tourner la page pour faire autre chose, il est plutôt question pour nous de tourner la page pour continuer à construire mais sur la base d’une fondation très solide.

Votre victoire a-t-elle été favorisée par, comme il se dit, votre statut de dauphin choisi par le défunt chairman, ou alors c’est la victoire d’un candidat qui a su donner des garanties à ses camarades dans sa profession de foi ?

Premièrement, j’aimerais dire que le chairman Ni John Fru Ndi n’a jamais choisi un dauphin. J’ai été président régional, 2ème vice-président, puis 1er vice-président. Mais avant cela, président de circonscription électorale. Tout ceci sans passer par le chairman. Il vrai qu’en postulant aux postes de 2ème et 1er vice-président, j’ai consulté. Parce que statutairement, les vice-présidents nationaux assistent le président national dans ses fonctions. Donc, si le président national n’est pas d’accord avec votre candidature, vous avez très peu de chance d’être utile au parti. Mais je n’ai jamais été seul à ce poste. Je considère que tous qui ont postulé à ce poste avant ont aussi consulté le président national de l’époque et ont eu son onction. Ce sont les délégués aux différents congrès qui ont choisi ceux en qui ils voulaient mettre leur confiance. C’est bien de restituer cela.

Maintenant, il sans dire qu’étant 2ème et 1er vice-président, j’étais très proche du président national. J’ai eu la chance de bénéficier de sa confiance. Ça doit être cela également que les délégués ont vu et que vous traduisez en dauphinat. Ce qui n’est pas exactement la même chose parce qu’un dauphin c’est comme prendre quelqu’un de nulle part pour le positionner. Je pense qu’il faut plutôt s’imposer.

Deuxièmement, tous les délégués savent que le SDF est un parti sérieux et qu’il faut un leadership sérieux. Alors il fallait choisi le candidat le plus sérieux. C’était d’ailleurs le fondement de ma campagne auprès d’eux de dire nous ne pouvons pas être en pleine crise de transition et nous amuser sur le choix de notre leadership. Il est très important que les bonnes personnes soient à la bonne place. Je voudrais encore une fois remercier les délégués pour la confiance et leur dire qu’ils ne se sont pas trompés.

Au cours de cette longue nuit, on a évité de justesse une bagarre générale. L’un de vos deux adversaires vous a notamment accusé de faire obstruction à la transparence du vote. Que s’est-il passé au juste ?

Je ne me rappelle pas avoir été accusé par qui que ce soit, encore moins par un des adversaires. Il y a tout simplement un des candidats à la présidence du parti qui pensait qu’il était juste de revoir la règle du jeu alors que l’élection avait déjà commencé. Le président de la sous-commission électorale a décidé d’arrêter le vote. Et tous ce qu’ils (les autres candidats, ndlr) ont demandé a été fait. Ils ont demandé que des délégués votent sans carte d’identité parce qu’ayant déjà été identifiés à l’accréditation. Ils ont par ailleurs demandé, avec raison, qu’au lieu d’avoir les 10 régions qui votent en même temps, de réduire le nombre de régions. Alors on commencé avec deux régions, ensuite quatre et ainsi de suite. Raison pour laquelle le processus nous pris toute la nuit. La commission électorale voulait certainement avoir moins de monde autour des urnes.

Ils se sont également plaints que les isoloirs étaient inconnus des candidats alors que ceux-ci étaient connus de leurs représentants et leurs agents électoraux. Il faut noter que tous les candidats aux postes en compétition avaient le droit d’envoyer un agent électoral à chaque bureau de vote. Ce qui a été fait. Au final, chaque candidat a eu droit à un agent électoral pour le décompte. Je pense que la transparence était totale.

Vous savez, pendant une élection comme celle-là, les gens sont tendus. Il y a toujours beaucoup de suspicion mais quand tout a été expliqué en long et en large par la sous commission électorale, il n’y avait plus rien à changer. Au fond, il n’y a pas jamais eu un problème. Il y avait juste une méconnaissance du règlement et surtout une suspicion qui n’était pas nécessaire. J’en veux pour preuve, eux-mêmes qui se plaignaient contre la commission électorale, se sont excusés en fin de compte. Ils se sont rendu compte qu’ils faisaient du bruit pour rien du tout. Après ils ont demandé l’annulation des votes de tous ceux qui ont voté avant l’arrêt des opérations. On leur a répondu que ce n’est pas possible que ceux-là recommencent à voter parce que cela entrainerait la reprise de la procédure de zéro. Quand ils ont finalement revenu à de meilleurs sentiments, le vote a pu continuer sereinement.

D’un autre côté, ça fait aussi partie, malheureusement, des petites techniques d’intimidation des délégués et des techniques de vote pour pouvoir se faire voir. Mais il y a des délégués qui ont très mal pris cela, parce que beaucoup ont raté leur train, et d’autres n’avaient pas où dormir parce qu’ils n’avaient réservé qu’une nuit d’hôtel…

A un moment donné, j’ai dû dire à ceux qui créaient ce désordre que c’était contreproductif pour eux de punir ainsi des délégués qui risquent un jour de leur rendre la monnaie. En fin de compte tout est revenu dans l’ordre et la suite vous la connaissez.

Quid des résolutions des sous-commissions ?

Toutes les résolutions des différentes sous-commissions ont été adoptées.

Immédiatement après la proclamation des résultats, on vous a vu arborer la tenue traditionnelle qu’est le ndop, et tenant en main une branche d’arbre de paix. Est-ce à dire que la question de la réconciliation au sein du SDF vous préoccupe ?

Je vais peut-être vous décevoir, mais la question de la réconciliation ne me préoccupe pas. Tout simplement parce qu’elle ne devrait pas représenter plus d’1% de mes préoccupations. Si cela a été fait de cette façon c’est que le tissu traditionnel que des camarades ont mis sur moi était celui qui couvrait le cercueil du chairman quand il traversait la région de l’Ouest. Donc c’est éminemment symbolique pour moi. J’ai eu des frissons quand les camarades militants de l’Ouest m’ont habillé. Pour l’arbre de paix, c’est juste que nous sommes un parti de paix. Et la paix n’est pas uniquement la réconciliation, c’est aussi la démocratie, le respect de l’autre, etc.

On a beaucoup à faire pour 30 millions de Camerounais. Si je vous dis que ma priorité c’est de m’occuper de 4 ou 5 Camerounais au détriment de 30 millions, c’est que j’aurais trahi la confiance des délégués qui m’ont élu. En revanche, nos portes sont ouvertes. Si quelqu’un se sent à l’étroit ou si quelqu’un est à l’extérieur du parti et pense qu’il faut revenir, nos portes sont largement ouvertes. Tout le monde sait ce qu’il faut faire et on sait où me trouver.

A la vérité ils se sont mis en situation de ne plus être dans le parti. C’est de l’auto exclusion. Je ne peux pas entamer une discussion d’un éventuel retour d’un militant qui est au tribunal avec le parti. Donc, si vous voulez revenir, la première des choses c’est de retirer votre plainte. La deuxième chose c’est de venir nous dire comment vous faire pardonner pour cette presqu’ inexcusable et ensuite vous faites amende honorable. Maintenant on pourra discuter pour avancer. Mais il n’y aura rien avant ça. Je le répète, si quelqu’un s’est mis dans une situation d’auto exclusion et traine le parti au tribunal, c’est qu’il en veut au parti. Alors c’est à lui de se réconcilier au parti et pas l’inverse. Et moi, je représente le parti pas un individu.

On a des centaines de milliers de militants sur toute l’étendue du Cameroun. Pourquoi voulez-vous que je m’occupe de 4 ou 5 militants quand on des milliers d’autres qui ont des problèmes fondamentaux et qui doivent pouvoir nous faire gagner une élection ? Voilà ma priorité. Celle-ci ne peut pas être de regarder dans le rétroviseur mais c’est d’aller de l’avant. Bien sûr, il faut de temps en temps regarder dans le rétroviseur parce que s’il y a quelqu’un qui cogne sur la banquette arrière, on va se retourner pour regarder. Nous ne refusons aucune voix. Même si Paul Biya veut voter pour nous, on prend. C’est pour dire qu’aucune voix n’est de trop. Si des gens veulent revenir, ils sont les bienvenus mais ils savent par où il faut passer.

Ceci nous conduit à embrayer sur vos chantiers prioritaires…

Il faut se relancer en comprenant ce qui a le plus marqué le parti ces deux dernières décennies. La première des choses, c’est l’organisation interne du parti. Nous avons passé beaucoup trop de temps à gérer les problèmes d’indiscipline. La discipline doit être un point cardinal sur lequel on ne doit pas jouer. Un parti politique ne peut pas gagner une élection quand 80% de ses réunions sont centrées sur des problèmes disciplinaires. Il faut déjà qu’on puisse se réconcilier avec nous-mêmes, pas de personne à personne mais en tant que parti politique. Un parti politique existe pour débattre des politiques publiques. Et en ce qui nous concerne, pour être en désaccord avec ce que le régime fait.

Deuxièmement, pour être un parti de proposition pour pouvoir articuler les politiques publiques afin qu’elles soient comprises par le plus grand nombre. Malheureusement, nous avons passé notre temps à régler des problèmes de personnes à l’intérieur du parti. Il faut que ça s’arrête et qu’on avance sur la voie de la politique.

D’autre part, je pense qu’on a énormément perdu avec la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Il faut se pencher là-dessus pour trouver une solution politique parce que nous avons compris au final que le perdant c’est le SDF le gagnant c’est le Rdpc et les ‘‘ambazoniens’’. Nous savons d’office que nous ne pouvons pas compter sur le régime en place pour y arriver. Donc, on va essayer de voler de nos propres ailes pour y parvenir. Il est essentiel que ces deux régions qui sont des bastions de notre parti, reviennent à la paix pour que lors des prochaines élections ce qui nous est arrivé en 2020 n’arrive plus.

Voyez-vous, les gens qui nous ont envoyé aux élections en pleine guerre, je rappelle qu’on a tiré sur nos candidats, brulé leurs véhicules, l’un d’eux a sauté sur une bombe, etc., les mêmes qui nous ont envoyé sous ces conditions, sont les mêmes qui se pavanent aujourd’hui pour dire que le SDF a perdu de sa superbe alors qu’ils savent très bien comment c’est arrivé. Nous avons compris le jeu, même si c’est un jeu fatal. Mais nous allons rentrer dans ce jeu pour renverser la donne. Je pense qu’il faut une véritable alternance pour ce pays. La sociale démocratie a une réponse à cela. Il faudrait donc que le SDF, dans cette  mue de passer des querelles de personnes à des propositions politiques, mette l’accent là-dessus. C’est-à-dire sortir de ce tout individualiste  pour aller plutôt sur un front commun afin de proposer un agenda social-démocrate aux Camerounais. Il faut qu’ils comprennent ce que c’est qu’un agenda pour la forme de l’Etat fédéral. Nous avons la responsabilité d’expliquer à nos compatriotes de quoi il s’agit. Il faut aussi une bonne dose de parlementarisme afin de diminuer les pouvoir du Président de la République au maximum pour que les Camerounais puissent prendre leur destin en main et arrêter le confier à une seule personne. Le SDF est le seul parti au Cameroun qui propose cela. C’est-à-dire remettre le pouvoir au peuple. Mais le drame c’est qu’en 1992, les Camerounais l’ont compris, il y avait peut-être un autre type de maturité politique à l’époque. Tandis qu’aujourd’hui, très peu le comprennent, ou alors nous n’avons pas fait assez pour bien l’expliquer. C’est un grand chantier dans lequel nous devons nous investi, même si malheureusement on n’a plus beaucoup de temps.

En somme, nous devons être beaucoup plus présents dans les endroits où nous sommes sous représentés. Nous avons mis beaucoup de temps et d’énergie à nous battre contre le mauvais adversaire. Nous avons perdu note espace qui est l’espace rural. Nous devons le récupérer. Et nous n’avons pas peur de ce challenge, car on a eu des défis bien plus grands que ceux-là.

Vous avez clamé, comme un cri de guerre, un SDF victorieux aux élections de 2025. On est bien curieux de connaître vos arguments pour tenter de convaincre à nouveau les Camerounais, surtout lorsqu’on sait que les échéances de 2020 n’ont pas été très fructueuses pour votre parti…

On n’expose pas ses plans d’actions dans les médias. Mais pour répondre à votre soif d’information, notre premier challenge était d’arriver à ce congrès pour avoir un nouveau comité exécutif national. Ce qui est chose faite. Maintenant nous devons avancer. Le moment venu, les Camerounais connaitront nos propositions.

Quels seront les premiers actes du nouveau chairman ?

Mon Adn politique veut que je consulte toujours largement et que je sois un leader qui écoute. L’idée n’est pas de lister ce que je vais faire, mais plutôt de dire ce que nous allons faire. Pour répondre à cette question, il faut au préalable que cette nouvelle équipe puisse se réunir pour faire ce travail-là. Ce qui n’est pas encore le cas. Donc, ce ne sera jamais le « je », ce sera toujours le « nous ». Néanmoins, il y a une feuille de route que j’ai donnée, il y a des promesses électorales que je dois tenir. Mais tout sera décidé par toute l’équipe du comité exécutif national et ensemble on mettra le cap.

Auriez-vous un scoop pour nous, puisqu’il s’agit quand-même de votre première interview dans un journal ?

Il n’y a pas de scoop, car on a encore beaucoup de travail devant nous pour boucler certains dossiers d’après congrès. Je dois encore procéder à certaines nominations. Des élections sont devant nous (2025). Dans quelques jours il y a la session parlementaire de novembre qui va s’ouvrir pour discuter du budget de l’Etat… Maintenant, si vous voulez, je ne donnerai pas une seule minute à cette nouvelle équipe parce qu’on va immédiatement passer au travail dès que possible.