Guerre des pièces : Le retrait annoncé par la Beac sème la pagaille

En ce mois d’octobre 2026, vendeurs, clients et transporteurs se disputent tous les jours dans les marchés Mokolo et Melen à Yaoundé à cause de la peur des anciennes pièces de monnaie.

« C’est grave ici au marché avec l’affaire des pièces ces jours-ci. Même avec les motos et les taxis, ça crée des tiraillements », dénonce Marthe, bayam-sellam au marché Mokolo. Ce mardi 20 octobre, après une forte pluie qui s’est abattue sur Yaoundé, l’eau boueuse qui jonche encore les allées ne freine pas la cohue habituelle. Mais sous le ciel lourd de la capitale, le constat de Marthe résume le climat électrique qui règne désormais dans les grands espaces marchands. Des allées blindées de monde du marché Mokolo jusqu’aux étals de nourriture du marché Melen, faire ses courses est devenu un vrai parcours du combattant. En cause : l’annonce du retrait prochain des anciennes pièces de monnaie par la Banque des États de l’Afrique centrale (Beac).Même si l’échange gratuit ne commence que le 1er novembre, la peur de se faire avoir a déjà gagné tout le monde.

Au bord de la route comme devant les étals, la moindre pièce rendue tourne à la dispute. Un chauffeur de moto-taxi refuse une pièce de 100 francs tendue par son client, l’accusant de lui donner de la « mauvaise monnaie ». Pourtant, ces pièces ont encore toute leur valeur et restent valables pour effectuer des achats. Mais sur le terrain, personne ne veut prendre de risque et beaucoup confondent les différentes gammes. Au marché Melen, Nickese S., vendeuse de macabo, subit cette méfiance au quotidien, « Moi je n’ai pas de problème pour le moment car la date n’est pas arrivée. Mais le souci c’est que quand tu rembourses un client il refuse, et les gens confondent même ces pièces-là », regrette-t-elle.

Même si la Beac promet que l’échange sera gratuit du 1er novembre 2026 au 31 octobre 2027 dans les banques, les usagers du marché ont déjà tranché : plus personne ne veut garder les anciennes pièces. Face à ce flou, vendeurs, acheteurs et chauffeurs de la capitale continuent de se disputer la moindre pièce, coincés entre le manque d’informations et la peur de perdre leur argent.

Joséphine Ngo’o : L'épargne au rythme des pièces troublées

Au marché Melen à Yaoundé, Maa Magnie voit son épargne artisanale perturbée par la méfiance des clients face aux anciennes pièces, alors que la Beac lance leur échange gratuit du 1er novembre 2026 au 31 octobre 2027.
 
 Hawa Ali (Stagiaire)
Au marché Melen, à Yaoundé, le vacarme habituel des étals d’aliments s’accompagne désormais d’un bruit, celui des palabres autour de la monnaie. Au cœur de cette agitation, Joséphine Ngo’o, 43 ans et mère de cinq enfants, garde un œil attentif sur ses tas de tomates et un autre sur la main de ses clients. Pour celle que tout le monde appelle affectueusement « Maa Magnie », chaque vente est un duel d’appoint. Mais depuis que le spectre du retrait des anciennes pièces de monnaie plane sur les transactions, la routine quotidienne de cette commerçante s’est transformée en un casse-tête économique.

Chez « Maa Magnie », la pièce de monnaie n’est pas un simple instrument d’appoint pour rendre la différence ; c’est le poumon financier de la famille. Chaque soir, une fois les étals rangés et les comptes ajustés, la vendeuse accomplit son rituel, glisser méticuleusement un certain nombre de pièces récoltées dans la journée, nouvelles comme anciennes, dans une caisse en bois dissimulée chez elle. Une tirelire artisanale qu’elle ne brise qu’au crépuscule de l’année, lors du bilan annuel des sacrifices.

Cette épargne au « goutte-à-goutte », bâtie franc par franc au gré des clients, constitue sa sécurité financière. Un capital invisible qui se matérialise en décembre pour couvrir les fêtes de fin d’année, les frais scolaires ou les imprévus d’une tribu de cinq enfants. Une stratégie de survie fondée sur la constance des petits gestes, aujourd’hui ébranlée par l’actualité monétaire.

Sur le terrain, la suspicion a devancé les règles du jeu bancaire. La méfiance a remplacé la fluidité des échanges sur les étals, donnant parfois lieu à des scènes d’une ironie mâtinée de mauvaise foi. Joséphine en garde encore l’amertume, « L’autre jour, une dame est venue acheter chez moi. Elle m’a payé avec une ancienne pièce de 100 Fcfa et deux de 50 Fcfa. Le plus choquant, c’est qu’en ouvrant son sac, j’ai bien vu qu’elle avait tout un plastique rempli de nouvelles pièces toutes neuves ! Mais elle a préféré me refiler les anciennes pour s’en débarrasser… » Pour « Maa Magnie », ce type de comportement illustre le dilemme du petit commerçant, refuser ces pièces de l’ancienne gamme (1958-1985), c’est risquer de perdre une vente ; les accepter et les mélanger aux autres dans sa caisse d’épargne, c’est prendre le risque de se retrouver en fin d’année avec un trésor partiellement bloqué.

La loi doit être appliquée !

Par Arnaud Kuipo
 
C’est un problème de plus qui s’est ajouté au quotidien de plusieurs Camerounais depuis quelque temps : le refus par certains d’utiliser des pièces de monnaie. On dirait que les problèmes déjà existants n’étaient pas suffisants. La cause de cela est la décision de la Banque des Etats de l’Afrique centrale (Beac) de démonétiser les pièces de monnaie de la gamme 1958 – 1985. En effet, aujourd’hui, l’on n’a plus la garantie d’utiliser ces pièces. Et dans cette situation, l’on est obligé de développer des stratagèmes pour s’offrir un service ou un bien avec une pièce de cette série. Par exemple, mettre le commerçant dans une situation de fait accompli.
Ça ne devrait pourtant pas être le cas puisque plusieurs jours nous séparent du 1er novembre 2026, date à laquelle ce processus de démonétisation débute. De plus, le calendrier de démonétisation, rendu public, est clair et prévoit que du 1er novembre 2026 au 31 juillet 2027, l’échange de ces anciennes gammes est tout à fait possible aux guichets des banques, établissements de microfinance et de la Beac. Il se poursuivra du 1er août au 31 octobre 2027 aux guichets de la Beac.

En outre, il faut préciser que le code pénal camerounais punit en son article 223 de telles attitudes. Il dispose clairement qu’« Est puni d’un emprisonnement de dix (10) jours à trois (03) mois et d’une amende de mille (1 000) à cent mille (100 000) francs ou de l’une de ces deux peines seulement, celui qui refuse la monnaie ayant cours légal dans la République à concurrence de son pouvoir libératoire. » Voilà qui devrait décourager les acteurs de tels agissements. Sont-ils alors au courant ? Et pour un respect de la loi, les usagers doivent dénoncer ces refus aux autorités compétentes. Cela découragera plus d’un. En fait, on doit appliquer la loi !