Malgré l’ultimatum du ministre des Finances fixé au 30 avril, le cœur commercial de Yaoundé affiche une sérénité de façade. Entre stratégies de contournement et peur de la mévente, les acteurs de la téléphonie mobile redoutent un assèchement du marché.
Par Lorine Claudia Agnang
Rien n’a changé à l’ambiance habituelle du lieu-dit « Avenue Kennedy », ce 30 avril dernier. Les démarcheurs, communément appelés « apacheurs », attirent les passants vers l’achat d’un téléphone. Le business se poursuit sans inquiétude apparente, tant du côté des clients que des vendeurs.
Pourtant, le climat est lourd. Émile, comme la plupart de ses collègues, a pris connaissance de la note du ministre des Finances, Louis Paul Motaze. Le document révèle qu’entre le 1er et le 25 avril, 700 000 téléphones ont été allumés pour la première fois sur le sol camerounais. Tout en indiquant que le non-blocage de ces appareils n’était qu’une mesure de clémence, le ministre a invité les détenteurs à régulariser leur situation avant le 30 avril courant.
Ici, les commerçants bottent en touche : ils estiment que la responsabilité incombe aux importateurs. « À l’Avenue Kennedy, nous sommes en majorité des commerçants. Nous avons des fournisseurs par marque de téléphones. Et en cas de souci, c’est vers eux que nous nous dirigeons », confie Lavelle. Ces mêmes importateurs les approvisionnent en pièces pour la réparation, y compris pour certains appareils de seconde main.
Le « test SIM » : l’astuce qui retarde l’échéance

Au détour d’un comptoir, Stephen, un mini-importateur, accepte de briser le silence. Pour le moment, la note ministérielle ne l’impacte pas encore, et il explique pourquoi : « Le ministre a parlé des téléphones qui ont été allumés pour la première fois en terre camerounaise le 1er avril courant. En général, quand nous importons les téléphones, nous les passons tous à un test : le micro, la caméra, le tactile, afin de nous rassurer de la qualité des produits que nous mettons sur le marché ».
En clair, avant la mise en vente, une carte SIM est systématiquement insérée pour tester l’appareil. Ce stock « pré-activé » constitue un sursis, mais il va bientôt s’épuiser, ouvrant la porte à l’inconnu. « Quel est le client qui avait par exemple l’habitude d’acheter un téléphone à 20 000 Fcfa, accepterait qu’on lui dise que désormais il coûte 25 ou 30 000 Fcfa ? Voilà l’iPhone qu’on doit dédouaner à près de 200 000 Fcfa. Quel client accepterait de payer un iPhone qu’il achète habituellement à 800 000 Fcfa à 1 million de Fcfa ? La taxe est trop élevée. Peut-être on sera obligé de trouver de nouvelles occupations », s’inquiète Stephen.
Le regret de l’ancien système, basé sur la négociation physique, est palpable. « Tu présentais simplement ta marchandise, et lorsqu’on te fixait un prix, tu pouvais négocier sur place, et le prix pouvait être revu à la baisse. Mais avec le nouveau système, tu vas discuter avec qui ? Tout est automatisé ! », déplore une vendeuse. Une automatisation jugée nécessaire par l’administration : ce manque à gagner a fait chuter les recettes douanières du secteur de 2 milliards Fcfa par mois dans les années 2000 à seulement 100 millions Fcfa par mois en 2025.
L’énigme des 33,33 %
La question brûle toutes les lèvres : pourquoi ce taux de 33,33 % ? Paul Olivier Libii, inspecteur principal des douanes, apporte un éclairage technique : ce pourcentage correspond « au taux cumulé minimum des droits et taxes de douane applicables aux matières premières et aux marchandises dites de « grande consommation » ».
En termes simples, il s’agit du plancher fiscal pour les marchandises importées. Une pilule qui reste amère pour les revendeurs. « Au vu de la situation, nous serons les perdants, parce qu’il sera difficile de faire comprendre à un client que le prix d’un téléphone a changé », soupire un autre commerçant.
Une réforme contre la fraude
Instituée par l’article 6 de la loi de finances de 2023, cette réforme sur le nouveau mécanisme de collecte électronique des droits et taxes de douane vise des objectifs clairs : lutte contre la fraude, la contrebande, l’incivisme fiscal et l’inefficacité des contrôles aux multiples points d’entrée informels du territoire.
Si le nouveau mode de paiement devait entrer en vigueur au début du mois, le ministère des Finances a accordé un ultime délai de mise à jour aux importateurs jusqu’au 30 avril. Qu’en est-il des particuliers ? Pour ceux recevant un téléphone de l’étranger ou l’achetant hors des frontières, Paul Olivier Libii recommande de se rapprocher d’un bureau des douanes pour établir une « déclaration simplifiée ».
Reste à savoir si, après le 30 avril, les réseaux camerounais sonneront le glas pour les terminaux non régularisés. À l’Avenue Kennedy, on retient son souffle.



