De nombreux jeunes Camerounais se sont joints aux oligarques du régime pour exprimer leur soutien au président de la République, qui fêtait ses 91 ans le 13 février 2024.
Par Cyril Essissima

La célébration du 91e anniversaire du président de la République, le 13 février dernier, comme à bien d’autres occasions, rappelle les paroles prononcées lors de la Cène, lorsque le Christ fit cette recommandation à ses disciples : « Vous ferez cela en mémoire de moi. » Les réseaux sociaux ont été inondés d’images de coupure du gâteau, accompagnée du chant rituel de « Joyeux anniversaire Monsieur le président ! ». L’intéressé, ou «l’élu du jour » étant lui-même absent physiquement du théâtre de l’événement.
Étudiants, moto-taxis, jeunes militants du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) et autres associations de jeunes, etc., à travers le pays, ont été associés à cet événement pour exprimer leur vœu de longévité ainsi que leur attachement au chef de l’Etat. Mais pas que. Ils souhaitent également que son règne aille au-delà des 42 ans déjà cumulés jusqu’ici sans discontinuer. Autrement dit, ils appellent Paul Biya à être candidat à la présidentielle de 2025.
L’apothéose de cet événement aux allures de meeting a eu pour scène le Palais des sports de Yaoundé, où une grande partie du gouvernement s’est réunie autour du ministre d’Etat secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh.
Toute l’élite administrative du Mfoundi, dont le gouverneur du Centre et les élus de la capitale, s’y est retrouvée, admirant allègrement cette jeunesse chanter et danser pour la gloire du chef de l’État.
Cultes
Dans les chefs-lieux des autres régions, on a eu droit à des cultes œcuméniques. Ce fut le cas à Mokolo à l’initiative du ministre de la Santé Publique (Minsanté), l’un des moins âgés du gouvernement, Manaouda Malachie, qui a réuni des dignitaires religieux, les autorités administratives et traditionnelles pour se rappeler que « tout pouvoir vient de Dieu ». C’est la Bible qui le dit. Le Minsanté n’invente rien. Mais pour lui, « si le président Paul Biya est là en ce moment, c’est Dieu qui l’a voulu, qui l’a institué et qui l’a guidé jusque-là. La Bible et globalement toutes les religions nous recommandent de prier pour nos autorités pour la paix dans le monde. Comme Dieu nous l’a demandé, nous prions ce jour pour le président Paul Biya pour que Dieu continue de lui donner davantage la sagesse de Salomon, le courage de David et la lumière pour continuer à guider notre cher pays le Cameroun ». La messe est dite.
Même programme à Kribi, dans la région du Sud. Ici, le préfet de l’Océan, le sous-préfet de Kribi 2e et une population nombreuse ont répondu présent à la messe d’action de grâce initiée par le premier adjoint au maire de la ville, Madeleine Solange Ekitike, afin que le « Tout puissant » comble de ses bénédictions le patriarche de 91 ans. À Bafoussam, une foule de jeunes conducteurs de moto-taxis ont demandé avec véhémence au gouverneur de la région de l’Ouest de transmettre leur message de fidélité à celui qui incarne les institutions de la République.
Contraste
Mais comment comprendre ce contraste de la jeunesse camerounaise ? Elle qui aspire au changement depuis des dizaines d’années. Elle qui, en majorité, se plaint de ne pas avoir d’emploi, d’être écartée des cercles de prise de décision, d’être lésée par les « vieux », d’avoir très peu ou plus de perspectives pour l’avenir… Pourtant, lors de son message à ses jeunes compatriotes le 10 février, le chef de l’Etat a personnellement décrit cette triste situation. Il a reconnu les problèmes d’insertion socioprofessionnelle de cette jeunesse qui de plus en plus choisit le chemin de l’émigration, notamment le chemin du Canada.
La réponse à ce qui s’apparente à un paradoxe du soutien des jeunes au président est donnée par l’adjoint au maire de la commune de Yaoundé 7, Martin Essomba. Pour lui, «ces jeunes se basent sur le bilan du Renouveau en matière d’éducation (le plus gros budget de l’État au regard des dotations affectées aux ministères de ce secteur). Il y a aussi la lutte contre le chômage. Ici, la clef du succès est la formation. Dans tous les pays du monde pour lutter contre le chômage, on investit dans les formations. Deux ministères ont des programmes élaborés à cet effet : le Minefop et le Minjec. On peut dire que le Renouveau est en train de beaucoup faire ici. Comment oublier les programmes pour les jeunes agriculteurs et les start ups au ministère des Postes et Télécommunications. L’espoir est permis », pense-t-il.
En somme, certains analystes estiment que les jeunes qui ont massivement participé à des meetings et autres marches patriotiques le 13 février sont manipulés par les élites locales qui instrumentalisent leur « misère ». À en croire d’autres observateurs, ces jeunes estiment que Paul Biya, le « père de la nation » reste et demeure le « meilleur risque » à la magistrature suprême, vu son âge et son expérience. Ce sentiment se nourrit des pédalages et rétropédalages d’une certaine opposition, laquelle n’inspire plus confiance aux jeunes.
2025 c’est déjà demain. Les enjeux sont véritablement lancés et on verra bien qui sera sur la ligne de départ et à qui iront les voix des jeunes.



