Yaoundé : Les ordures ont la peau dure

Plus de deux semaines après l’instruction du premier ministre visant l’élaboration d’un plan spécial d’assainissement, la capitale présente toujours un visage hideux.


Par la rédaction de Mutations Online


Des sacs éventrés, des restes de repas en décomposition, des cartons imbibées d’eau stagnante… Au lieudit Carrefour Meyong-Meyeme, dans le quartier Cité Verte (commune d’arrondissement de Yaoundé 2), le décor est insoutenable. Sur la chaussée, un monticule d’immondices impose sa présence.  Les détritus revendiquent plus d’espace chaque jour, sous l’effet de l’indifférence collective.

Les passants, une main plaquée sur le nez, et d’autres, armés d’un masque chirurgical, enjambent des détritus glissants, vestiges des pluies qui se sont abattues mardi dernier et ce 13 mars 2025. Face à cette invasion, les automobilistes improvisent des manœuvres risquées, slalomant entre les ordures et les nids-de-poule. « Un jour, quelqu’un va perdre le contrôle ici. Ce n’est plus une route, c’est un parcours d’obstacles », s’inquiète Rodrigue, un taximan.

La pluie torrentielle du 11 mars n’a fait qu’enlaidir l’ignoble portrait. Les torrents d’eau qui ont dévalé la chaussée ont emporté les déchets sur plusieurs mètres, les dispersant çà et là. Du côté opposé, un centre de santé accueille quotidiennement des patients. « On soigne des infections respiratoires, et dehors, c’est une poubelle à ciel ouvert », s’indigne une infirmière sous couvert d’anonymat.

Pour alléger leur fardeau, des volontaires, armés de pelles, se sont efforcés de contenir l’invasion des ordures. Ils ont tracé des limites fragiles autour du monticule, tentant d’éviter qu’il ne se propage davantage. « Notre garage est juste en contrebas. Quand les ordures sont jetées en désordre, elles entravent la circulation des véhicules. En plus, avec la pluie et le vent, ces déchets éparpillés finissent par être projetés jusque chez nous », déplore un mécanicien. Mais ce tableau désolant ne se peint pas seulement à la Cité verte.

Melen

Difficile de passer devant la barrière de l’École supérieure polytechnique de Yaoundé sans se pincer le nez. Nicole adopte ce geste machinalement lorsqu’elle dévale les dédales du trottoir. « Ça sent mauvais. Et tous les jours, quand je passe par ici, je suis obligée de me couvrir le nez pour éviter d’inhaler ces odeurs. Cette poubelle est immense, et je me demande si la mairie n’est pas au courant pour nous débarrasser de ça », lâche l’étudiante.

Colonie d’ordures le long de la clôture de l’Ecole polytechnique de Yaoundé (Melen).

La montagne d’ordures tutoie la hauteur de la barrière de l’institution académique. Elle avoisine les deux mètres de hauteur et s’étend sur près de 30 mètres. Selon le témoignage de Célestin Muki, riverain, « cela fait trois semaines que cette poubelle est là, personne ne vient l’enlever. Hysacam n’est pas passée ici depuis. Même la mairie ne s’inquiète pas. Toutes les routes de Yaoundé sont sales. Le pays est sale », grince-t-il, le visage serré.

Et au fur et à mesure que le temps passe, les immondices s’accumulent. De ces déchets, des eaux noirâtres dégoulinent et se déversent dans le caniveau tout à côté, lequel est jonché de bouteilles. C’est ainsi le long de cette rue du quartier Melen.

Shell Nsimeyong

Au lieu-dit Shell Nsimeyong, dans l’arrondissement de Yaoundé 3, une montagne d’immondices encombre la chaussée. Le trafic est perturbé sur cette ligne qui dessert plusieurs zones du quartier.

Des ordures obstruent la chaussée au lieu-dit « Descente Victor Hugo » (Nsimeyong).

Pour circuler ce 13 mars après-midi, les habitants ont dû se munir de pelles et de râteaux pour dégager les ordures qui débordent sur la voie publique. « Il est difficile pour un conducteur de vous apercevoir si vous arrivez en face. Regardez la hauteur de ce tas d’ordures ! Vous avez vous-même vu comment les jeunes du quartier dégageaient la route. C’est grave. Les ordures ont dépassé le gouvernement à Yaoundé, c’est tout », tranche une vendeuse de pastèques.

Immobilisme persistant

Le 25 février 2025, au cours d’une réunion dans l’auditorium de l’immeuble Étoile, le premier ministre, Joseph Dion Ngute, avait instruit l’élaboration d’un plan spécial d’assainissement de la ville, dont la copie devait être rendue une semaine plus tard (soit le 4 mars) par un groupe de travail constitué à cet effet.

À plus de deux semaines aujourd’hui, la réalité dans plusieurs quartiers de la capitale semble témoigner d’un immobilisme persistant. D’autant plus que, dans la même veine, il avait également prescrit au maire de la ville ainsi qu’aux maires des sept communes d’arrondissement d’engager « des travaux d’urgence pour traiter, 24 heures sur 24, tous les tas d’immondices », entre autres. Les riverains, eux, oscillent entre résignation et colère. « On nous parle de plans, mais sur le terrain, c’est toujours la même histoire », lâche, amer, un habitant.

Pourtant, du côté de la société Hygiène et salubrité du Cameroun (Hysacam), l’heure est à l’attente. « Pour l’instant, Hysacam n’a pas encore eu l’autorisation de travailler, selon le nouveau contrat de la ville de Yaoundé. Nous avons effectivement gagné les marchés d’exécution des communes d’arrondissement de Yaoundé 1er, 4e et 5e. Pour celles de Yaoundé 2e et 7e, un appel à recours a été déposé et nous attendons le résultat. S’agissant des communes de Yaoundé 3 et 6, nous n’y avons pas soumissionné. Nous attendons les avis du ministère des Marchés publics et du ministère de l’Habitat et du Développement urbain. En gros, nous n’avons pas encore de contrat effectif jusqu’à nouvelle information », confie un responsable de cette entreprise. Un flou administratif qui semble condamner la capitale à cohabiter, encore quelque temps, avec ses ordures.