Violences sexuelles et physiques: Les travailleuses du sexe, victimes invisibles

Durant trois jours, elles ont reçu, lors d’un atelier tenu du 2 au 4 septembre 2026, des notions d’auto-défense et des techniques de négociation avec leurs clients.

Michel Enony

Des travailleuses du sexe en atelier de recyclage, le 2 septembre.

Dans la salle de conférence d’un hôtel de Mbankomo, banlieue de Yaoundé, l’ambiance est bon enfant. 24 paires d’yeux sont braquées sur les animateurs. Elles sont paires-éducatrices, travailleuses du sexe venues des régions du Centre, du Littoral, de l’Ouest et du Sud. Elles ne sont pas là pour un cours magistral, mais pour un bootcamp de trois jours, organisé du 2 au 4 septembre dernier par les Organisations non gouvernementales (Ong) Horizons Femmes et Moto Action Cameroun, avec le soutien d’Expertise France. L’un des modules de l’atelier : les violences basées sur le genre, dont les travailleuses du sexe sont souvent victimes dans l’exercice de leur « métier ».
Pour ces femmes, la violence n’est pas un concept abstrait. Au Cameroun, la pénalisation du travail du sexe les expose à un double fléau. « Nous subissons beaucoup de violences de nos clients. Parfois le client te violente physiquement et sexuellement. Nous subissons aussi des violences venant des policiers. Quand le policier te trouve avec un client, il t’embarque. Parfois, il demande à être payé en nature », confie Sandrine (nom d’emprunt). Près de 5 000 cas de violences ont été recensés en une année, allant du racket au viol.
Face à des clients réticents ou violents, le bootcamp propose des techniques de négociation, mais il leur apprend aussi à se défendre. « Nous avons simulé des cas complexes, mais pratiques, quelques techniques de self-defense (d’auto-défense, ndlr) », explique une participante.
L’atelier a aussi abordé la santé globale, la prévention des infections et maladies sexuellement transmissibles et du Vih/Sida, dont la prévalence chez les travailleuses du sexe est de 24,3% contre 2,6% en population générale, ainsi que la prise en charge des Violences basées sur le genre (Vbg).
Les exercices pratiques ont été intenses, avec des jeux de rôles pour maîtriser la check-list des huit critères de qualité des causeries. « Nous œuvrons à apporter une réponse adaptée aux besoins des travailleuses du sexe, notamment en matière de prévention du Vih, de prise en charge des Ist, de santé sexuelle et reproductive, de santé mentale et de lutte contre les violences basées sur le genre. », précise Denise Ngatchou, directrice exécutive d’Horizons Femmes.
Au sortir de ces trois jours, les 24 pairs-éducatrices repartent avec un plan d’action pour coacher leurs pairs.

Carole Toche : Réduire les violences au sein de cette communauté

Directrice des programmes d’Horizons Femmes, elle revient sur les objectifs de l’atelier de recyclage organisé à l’intention des travailleuses du sexe.


Michel Enony

Pourquoi réunir des travailleuses du sexe pour un atelier comme celui-ci ?

Il faut dire que la cible des travailleuses du sexe est une cible d’Horizons Femmes, parce que ce sont des cibles qui sont exposées, que ce soit au Vih ou aux Ist (Infections sexuellement transmissibles, ndlr) et Mst (Maladies sexuellement transmissibles, ndlr), aux violences sexuelles et physiques. Et si nous voulons lutter efficacement contre le Vih, il faut aller vers les cibles. Et c’est là-bas que la prévalence est élevée, que ce soit chez les travailleuses du sexe ou leurs clients. Et c’est pour ça que nous les avons choisies comme cible principale dans le cadre du projet Sagco. Et pour mieux passer le message auprès de leurs pairs, les cibles ont besoin d’être renforcées, recyclées pour qu’on se rassure que le message qu’elles donnent dans la communauté auprès des pairs est un bon message, un message qui permet de réduire les risques, qui permet de réduire les violences au sein de cette communauté.

Quel est le bilan, à mi-parcours de ce projet ?

On s’est rendu compte qu’après la première formation qui a été faite à Bafoussam, la dernière fois, les pairs-éducatrices ont bien maîtrisé les connaissances. Par contre, on s’est rendu compte qu’il y a beaucoup de lacunes au niveau des techniques de transmission. Et c’est sur ces aspects de transmission, de communication, que ce recyclage est focalisé ; pour les amener à transmettre les connaissances déjà maîtrisées.


Quelles sont les difficultés que ces personnes-là rencontrent sur le terrain ?

Ce sont des personnes au quotidien qui sont victimes de violences physiques et sexuelles, parfois venant des forces de l’ordre. Elles sont exposées à des consommations de drogues de toutes sortes ; et du coup elles ont une santé mentale assez fragile. Seulement, des défis demeurent. On s’est dit que le psychologue pouvait être là à temps partiel, mais la demande est tellement forte. Chaque jour, on a des cas de violences qui arrivent. C’est un aspect qu’on devrait davantage renforcer, cette question de santé mentale.

On a aussi mis sur pied des activités de bien-être. C’est ce qu’on n’a pas l’habitude de faire : self-defense (auto-défense, ndlr), yoga, pour essayer d’ambiancer nos copines. Elles font du sport, elles essayent de se détendre. Donc ce n’est plus que du dépistage Vih. Et elles adhèrent. Au départ, l’avantage était que c’étaient elles-mêmes qui avaient proposé cela au moment où on élaborait le projet. Donc, sur chaque site, on a une séance de self-defense, une séance de yoga chaque semaine, et ça participe vraiment au bien-être et à l’épanouissement de la travailleuse du sexe.

Gatekeeper : Boucliers des travailleuses du sexe

Michel Enony


À Yaoundé, alors que la nuit tombe au lieu-dit « Intendance », des femmes en jupe courte s’apprêtent à commencer leur journée, mieux, leur nuit de travail. Pour ces travailleuses du sexe, survivre implique de composer avec des hommes aux bras solides : les « gatekeepers ». Remparts contre les violences que subissent les travailleuses du sexe. Rambo, surnom donné à l’un de ces gros bras, occupe cette fonction depuis 37 ans. Tous les soirs, c’est à 18 h que son travail débute. « Je fais la ronde dans la nuit avec la moto. Je pars d’Intendance, montée Anne-Rouge, jusqu’au carrefour Nlongkak », raconte-t-il.

Ces anciens enfants de la rue contrôlent les zones de prostitution. Contre rémunération, ils assurent une protection contre les agressions physiques ou sexuelles. « La plupart des filles essaient de sortir avec leur gardien, pour être sûres d’avoir une protection. J’interviens chaque fois pour les aider », ajoute l’homme aux muscles saillants. Les gatekeepers veillent sur les filles, éloignent les clients violents et maintiennent un ordre de fortune dans des territoires livrés à la loi du plus fort. Toutefois, « il faut aussi dire que les travailleuses du sexe ne sont pas faciles. Parfois le client les bat parce qu’elles volent », confie-t-il.

Par ailleurs, les gatekeepers jouent cependant un rôle ambigu. Ces protecteurs sont aussi ceux qui prélèvent des taxes sur les gains des filles.