Population : Le recensement sans fin

Alors que le taux de 90% fixé par les standards internationaux n’est pas atteint, une nième prorogation reste possible ce 15 septembre 2026, date prévue pour la clôture du processus.

Michel Enony

Toujours pas de données, cinq mois après !

24 avril 2026. Il y a cinq mois environ, le gouvernement a lancé le 4e Recensement général de la population et de l’habitat. Lequel a été mené de pair avec le 2e Recensement général de l’agriculture et l’élevage. En grande pompe et chrono à la main, l’opération devait s’achever le 29 mai. Tous en étaient sûrs. Près de cinq mois plus tard, le processus de dénombrement des Camerounais n’est toujours pas bouclé. Il tend toujours vers… l’infini.

Le processus a déjà connu deux « glissements. » Et toujours pas de résultats définitifs alors que ce 15 septembre 2026 marque la fin de la deuxième prorogation (de 49 jours), accordée par le Premier ministre (Pm), Joseph Dion Ngute. Le taux de couverture national est estimé à environ 75%. Dès ce jour, informe la cellule de communication du Comité technique des activités mutualisées : « On a l’enquête post-censitaire qui s’ouvre et le recensement hybride dans les zones difficiles d’accès et zones en crise ». Une autre prorogation serait donc envisagée. Car, l’opération piétine.

Lancée le 24 avril 2026, l’opération devait initialement s’achever le 29 mai. Une première prolongation a repoussé l’échéance au 31 juillet, avant qu’une seconde ne fixe la date butoir au 15 septembre. À neuf jours de la clôture, le taux de couverture nationale s’établissait à 71,7 %, contre 70,2 % la semaine précédente. La population dénombrée atteignait 21,607 millions de personnes, laissant un écart de plus de 8,5 millions de personnes à recenser.

Ce taux reste en deçà de l’objectif de plus de 90 % fixé au départ, et de celui fixé par les standards internationaux. Cinq régions avaient franchi le seuil de 80 % : l’Est (115,8 %), l’Adamaoua (90,3 %), le Nord-Ouest (90,3 %), l’Extrême-Nord (84,3 %) et l’Ouest (80 %). Les départements du Mfoundi (Yaoundé) et du Wouri (Douala) affichaient respectivement des taux de 38,5 % et 29 %. Les taux les plus faibles enregistrés dans les départements les plus peuplés du pays.

Jean Tchoffo, président du comité technique des activités mutualisées, a qualifié la dynamique de collecte d’« insuffisante » au regard de l’objectif d’exhaustivité. Il a pointé une « insuffisance de l’encadrement des agents recenseurs dans l’ensemble ». Les difficultés incluent des retards de paiement des primes et indemnités, entraînant des démissions et des ralentissements.

Le budget initial de 13,3 milliards Fcfa a été complété par six milliards supplémentaires, avant une autre addition de quatre milliards pour la deuxième prorogation, portant le total à 22,3 milliards Fcfa. Ces ajustements budgétaires et calendaires interrogent la fiabilité des données finales pour un pays dont le dernier recensement remonte à 2005.



Philippe Nanga : On s’achemine vers une fin pire que celle du dernier recensement de 2005

Acteur de la société civile et président de l’Ong Un Monde Avenir, il interpelle le Premier ministre sur l’opération qu’il juge chaotique.

Michel Enony

Déjà deux prorogations des opérations du recensement hybride. En tant qu’acteur de la société civile, qu’est-ce que cela révèle ?

Les informations dont nous disposons montrent que, pour la prolongation, certains agents recenseurs et chefs d’équipes n’ont toujours pas reçu les fonds prévus. La plupart ont finalement été payés pour la première phase, mais pour la seconde, certains agents recenseurs que nous avons rencontrés affirment n’avoir rien reçu au titre de cette prolongation, qui devait durer deux mois. Cela donne l’impression qu’on a prévu une opération sans la préparer, d’où ce bricolage. C’est incroyable !

Dans un pays, un recensement est une affaire extrêmement importante, car il soutient toute la vie de la société et de la Nation. Sur le plan politique, on ne peut pas faire de projections sans maîtriser la démographie. Il en va de même sur le plan social, puis sur le plan économique. C’est pourquoi je suis parfois ahuri d’entendre des experts, dans les médias ou dans des discussions, soutenir que si le Cameroun ne garantit pas l’accès aux services pour tous, c’est simplement parce que la démographie a augmenté. Ce genre d’argument révèle qu’on n’a pas compris que toute projection politique, économique ou sociale ne peut être pertinente, sérieuse et efficace que si l’on maîtrise la démographie.

Or, nous vivons un bricolage extraordinaire. Un indicateur de cette improvisation totale : j’ai parcouru au moins six régions sur dix ces dernières semaines, et nulle part je n’ai trouvé une banderole ou un affichage annonçant une opération aussi importante et appelant les Camerounais à s’y intéresser. C’est comme si l’on organisait un référendum sans aucune communication. Cela révèle un gros souci : cette opération, à mon sens, a été improvisée, on ne sait pour quelle raison, et lancée à l’aveugle, rapidement, sans que tout soit apprêté et revu.

Est-ce qu’il faut envisager une autre prorogation pour boucler le processus étant donné que le taux de couverture national est inférieur aux standards internationaux qui sont de 90% ?

Il est fort probable qu’il y ait une nouvelle prorogation. Cela révèle un processus mal pensé, caractéristique de tout projet improvisé, sans fondement réel ni objectif pertinent. En somme, une opération menée à la va-vite, sans calendrier. C’est comme si, parti de Douala pour aller à Yaoundé, arrivé à Eséka, on vous disait qu’il y a une urgence à Bamenda : vous n’avez rien préparé pour y arriver et vous serez en difficulté, notamment sur le plan logistique. Il faut faire demi-tour et repenser sa trajectoire. C’est un peu ainsi que j’observe ce recensement, qui me préoccupe à plus d’un titre.

Dans ces conditions, selon vous, les données recueillies seront-elles fiables ?

On s’achemine vers une fin pire que celle du dernier recensement de 2005, qui posait déjà problème. Celui-ci sera pire encore, car c’est visible. Au moins, lors du dernier recensement, on voyait des agents, des banderoles, des gens circuler. Les chiffres avaient posé problème, et les résultats avaient mis du temps à être publiés. Mais cette fois, on ne voit même pas des gens circuler. Moi qui vous parle, je n’ai jamais vu personne passer chez moi, par exemple. Une seule personne confirme avoir vu des agents recenseurs dans son quartier ; les autres n’en ont rencontré aucun et aucun n’est passé à leur domicile.

Nous avons aussi posé la question dans notre réseau associatif, la plateforme des organisations de la société civile du Littoral. À peine deux responsables affirmaient avoir vu passer des agents recenseurs chez eux, dans une plateforme de plus de cinquante organisations. Vous vous rendez compte. C’est catastrophique, et le résultat ne peut être que catastrophique.

J’espère, et je profite de votre tribune pour le dire, que le Premier ministre, qui apparaît comme quelqu’un de sérieux, contrairement à beaucoup de ceux qui sont aux commandes, se désengage complètement de cette opération ou décrète son annulation, et que l’on recommence à zéro. Je ne sais pas ce qui nous précipite. Il y a peut-être un enjeu politique : dans la perspective des élections locales, on voudrait reconfigurer les circonscriptions électorales. Mais on ne va pas nous conduire à une opération foireuse qui mettra le pays en difficulté pendant des décennies, parce que nous n’aurons aucune vérité sur la démographie du Cameroun, et donc aucune capacité à faire de véritables projections politiques, économiques et sociales.