Michèle Sojip : Mon combat contre l’exclusion

Elle s’est bâtie une forte réputation, ici et ailleurs, à travers son plaidoyer en faveur de la participation politique des femmes en situation de handicap.

Michel Ferdinand

 Elle aurait été dans les prétoires, défendant la cause des hommes et femmes vivant avec un handicap, que personne n’aurait été surpris. Parce que, au fil du temps, et au regard de l’environnement quelque peu clivant, en faveur des gens valides, elle a ouvert sa part de front : défendre celles et ceux qu’on a, consciemment ou non, relégués dans l’oubli. Grâce à la structuration de son argumentaire, convaincante d’un bout à l’autre, ainsi qu’à la maîtrise des enjeux d’une citoyenneté affranchie, elle a finalement imposé son projet d’une société à coconstruire, avec plus d’inclusion, d’égalité et d’équité. « Nous avons débuté le plaidoyer pour la participation politique active des femmes en situation de handicap dès 2023, avec une campagne de sensibilisation et de communication qui nous a permis d’obtenir plus de 1000 signatures sur une pétition que nous avions lancée à cet effet. L’action s’est poursuivie en 2025, avec le lancement du programme pilote Her Too [soutenu par l’ambassade de France au Cameroun], un programme de renforcement des capacités politiques des femmes en situation de handicap, jusque-là oubliées des diverses initiatives menées pour promouvoir la participation politique des femmes en général », précise-t-elle.

Le contexte s’y prête. « À ce jour, aucune femme en situation de handicap au sens de la loi de 2010 ne siège au Parlement, et elles sont moins de 10 dans les exécutifs communaux. À travers Her Too, nous avons renforcé les capacités politiques de 10 femmes en situation de handicap de quatre régions, ceci pour contrer l’argument selon lequel elles seraient absentes des espaces de prise de décision parce qu’elles ne seraient pas capables ». Les médias y sont associés, pour susciter une transformation des « perceptions publiques et de la représentation qu’on se fait des femmes en situation de handicap. Sortir du discours misérabiliste ou héroïque ». Les échanges avec quelques leaders de partis politiques aboutissent à la signature d’une charte de l’inclusion. Il y a aussi des institutions à l’instar d’Elections Cameroon (Elecam) et les services déconcentrés du ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille (Minproff). « À ce jour, nous faisons face à ce que je qualifierais de résistance de la part de certains acteurs, le report des élections législatives et municipales ayant favorisé ce mutisme. Nous avons toutefois conscience que le plaidoyer, le changement, prend du temps. Nous continuons de toquer à des portes, d’établir des partenariats, et agissons afin d’avoir plus de candidatures de femmes en situation de handicap lors des prochaines élections ». Il faut faire bouger les lignes.

ODD 5

Le message passe-t-il déjà ?  « Il y a, je crois, une réelle volonté politique qu’on ne saurait nier. Plusieurs responsables de partis politiques ont accepté de nous recevoir, certains se sont engagés à signer la charte de l’inclusion que nous leur avons soumise, et des institutions comme Elecam se sont montrées disponibles pour échanger avec nous. Cela mérite d’être salué ». Les uns et les autres s’approprient plus ou moins la pertinence de ce plaidoyer. « Toutefois, entre l’écoute polie et la traduction concrète en actes, par exemple une investiture, un poste de décision au sein du parti, une ligne budgétaire dédiée aux campagnes des femmes en situation de handicap ; il y a encore, je pense, un chemin important à parcourir. Le message est entendu, il commence à être audible, mais il n’est pas encore intégré comme une priorité dans les agendas politiques », souligne-t-elle.

Un engagement soutenu par les bénéficiaires, pour briser cette inégalité. « Certaines personnes en situation de handicap dont des femmes que nous accompagnons sont pleinement conscientes des enjeux, et d’autres moins. Je pense qu’il ne faut ni s’en étonner ni le leur reprocher », puisque, « ce désintérêt apparent cache surtout des années de désillusion, de stigmatisation et de discrimination, qui ont fini par convaincre certains que la politique ne les concernait pas, et ne les concernerait jamais. C’est précisément ce que nous essayons de déconstruire à travers le programme Her Too : rappeler à la société, aux femmes en situation de handicap, avec constance, qu’elles ont toute leur place dans les espaces de décision…C’est un point que porte d’ailleurs l’Objectif de développement Durable N°5 consacré à l’égalité des sexes. Elle ne peut être pleine et entière que si elle inclut celles qui sont les plus exposées à l’exclusion ».

Et lorsqu’elle sort de ce chantier, elle emprunte celui de la promotion du droit à l’éducation des enfants en situation de handicap, notamment en milieu rural« C’est un chantier que nous menons avec la même conviction depuis 2019 à travers le programme My Books. C’est une initiative pensée pour poursuivre les efforts du gouvernement en matière de scolarisation des enfants en situation de handicap et des enfants nés de parents en situation de handicap démunis ». En effet, ajoute-t-elle, « la loi de 2010 consacre l’exemption des frais de scolarité pour ces derniers. L’accès aux manuels scolaires restant toutefois problématique, chaque rentrée scolaire nous nous engageons, avec le soutien de plusieurs donateurs, à offrir des manuels scolaires à ces enfants. À date, nous avons organisé six éditions de My Books, touché une quinzaine d’établissements dans trois régions, et totalisons plus de 100 bénéficiaires ».

Facilités d’accès

Dans l’intervalle, les textes renseignent sur une certaine évolution. « La loi camerounaise du 13 avril 2010 portant protection et promotion des personnes en situation de handicap pose des bases importantes. Elle consacre notamment le principe de non-discrimination, prévoit des dispositions relatives à l’accessibilité des bâtiments et des transports, ainsi qu’à la réduction des coûts de soins de santé, et affirme le droit à l’éducation. C’est un cadre qui s’inspire de la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes en situation de handicap. Il faut reconnaître la valeur, d’autant que plusieurs pays voisins n’en disposent pas encore d’un aussi structuré ».

Mais, il y a encore des efforts à faire. « Le texte est beau sur le papier. La difficulté se situe dans l’application de cette loi, et plus encore dans sa diffusion auprès de celles et ceux qui devraient la mettre en œuvre au quotidien. Un guide national d’accessibilité a par exemple été produit il y a quelques années, pour traduire les exigences d’accessibilité en normes concrètes et pratiques. Force est cependant de constater qu’il reste largement méconnu, y compris de certains professionnels du secteur, notamment des architectes et ingénieurs en bâtiment, pourtant directement concernés par son application ». La mauvaise pratique est encore en cours, avec « des constructions [qui]continuent ainsi de sortir de terre sans aucune facilité d’accès, et des permis de construire délivrés sans que cette exigence, pourtant inscrite dans la loi, ne soit vérifiée ».

La plaideuse formule d’ailleurs des propositions pour changer véritablement de paradigme : publication de tous les décrets et textes d’application de la loi de 2010 afin que les droits déjà reconnus deviennent opposables dans la pratique ; diffusion et la formation pour accompagner chaque texte, surtout auprès des professionnels du bâtiment ; adoption d’un mécanisme de suivi indépendant, chargé d’évaluer périodiquement l’application de la loi. Cela permettrait de mesurer objectivement les progrès et les manques.

Sur le volet politique, elle se prononce « pour des mesures incitatives concrètes, qu’il s’agisse de quotas, d’un accompagnement financier des candidatures, ou d’une meilleure accessibilité des bureaux de vote, qui permettraient de transformer une volonté affichée en résultats tangibles ». On attend d’apprécier le changement souhaité, lors des prochaines législatives et municipales au Cameroun.

Bio Express

Titulaire d’un Master en droit, décroché à l’Université catholique d’Afrique centrale (Ucac), en 2015, Michèle Sojip a ainsi poursuivi ses études dans un domaine qu’elle aime tant, après une licence en sciences juridiques et politiques obtenue à l’Université de Dschang (2009). A ce cursus universitaire, il faut greffer une formation pratique au plaidoyer à l’Alliance internationale Fos Feminista (2022) et à l’Institut mondial en ligne sur le handicap, la sexualité et les droits, Crea (2024). Avec autant de rudiments et d’outils, à 37 ans, on comprend pourquoi, progressivement et méthodiquement, elle mène aisément son plaidoyer. Elle le fera davantage avec une certification en droit international des droits de l’Homme décernée en juillet 2026 par la Fondation René Cassin, institut international des droits de l’Homme basé à Strasbourg en France.