Karsou Maman : Nous n’avons pas abandonné le Nord-Ouest et le Sud-Ouest

La communauté internationale a célébré, le 19 août 2026, la journée mondiale de l’aide humanitaire. À l’occasion, le chef de mission Médecins sans frontières (Msf) au Cameroun est revenu, lors d’un atelier organisé à l’intention des Hommes de médias, sur les conditions du retour de cette organisation dans les régions du Nord-ouest et du Sud-Ouest après leur suspension il y a quelques années. Il dit avoir rencontré le Mindef pour partager sa vision de la future collaboration, et  pense qu’une évaluation inclusive des besoins est nécessaire avant leur retour éventuel.

Guy Martial Tchinda 

 

Les activités de Msf ont été suspendues en décembre 2020 dans la région du Nord-Ouest, puis en 2022 dans la région du Sud-Ouest. Une reprise de ces activités est-elle déjà envisagée?

Vous vous focalisez peut-être sur la question du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, mais Médecins sans frontières intervient depuis 1984 dans diverses régions, dans diverses localités, avec des projets soit d’urgence, soit réguliers en support à des structures déjà existantes. Actuellement, nous avons deux projets dont l’un basé à Yaoundé sur la prévention durable du choléra, et l’autre est le projet médico-chirurgical au niveau de l’Extrême-Nord également en lien avec l’insurrection de Boko Haram et les blessés de guerre qui en découlent.

Revenant sur le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, il y a eu certains malentendus avec le gouvernement. Il y a eu une suspension dans le Nord-Ouest signifiée par le gouverneur de cette région. Comme je l’ai dit, l’une ou l’autre partie peut mettre un terme à la collaboration si ses propres intérêts ou l’intérêt de sa population ne sont pas garantis. Je ne dirai pas que c’est exactement ce qui s’est passé, mais nous avons reçu cette décision de suspension.

S’agissant du Sud-Ouest, Msf Espagne, qui y était déployée, s’est retirée en raison de l’arrestation de certains personnels locaux accusés de complicité avec les soi-disant séparatistes. Ce n’est pas le seul pays où nous procédons à des suspensions à la suite d’incidents critiques. Nous l’avons fait au Soudan, à Gaza, ainsi que dans d’autres contextes comme la Rdc. Nous ne pouvons pas nous permettre de continuer à travailler pendant que certains de nos collaborateurs croupissent en prison, sont blessés ou décèdent. C’est aussi notre manière d’apporter un soutien aux familles ayant perdu un proche, ou au personnel victime de ces violences et arrestations.

Quelle est votre situation dans ces régions aujourd’hui ?

Nous n’avons pas abandonné le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Nous sommes en discussion avec le ministère de la Santé. Je me suis personnellement rendu auprès du ministre chargé de la Défense pour lui expliquer ma vision des choses et la manière dont nous envisageons de collaborer à l’avenir avec toutes les parties prenantes. Je salue également l’ouverture d’esprit des autorités qui reconnaissent l’existence des besoins et la nécessité de revoir la situation. 

C’est une question de temps : nous reviendrons après la réalisation d’une évaluation préalable. Cela fait six ans pour certains secteurs et quatre ans pour d’autres que nous ne sommes plus sur le terrain ; les besoins ont pu évoluer. On ne peut donc pas revenir du jour au lendemain sans diagnostic précis. En tant que chef de mission, j’ai précisé que cette évaluation se fera en collaboration avec l’ensemble des parties prenantes : le ministère de la Santé, le ministère de l’Administration territoriale s’il souhaite y dépêcher un représentant, ainsi que les  services des gouverneurs. Ce qu’ils constateront sera conforme à ce que nous observerons, ce qui permettra une prise de décision inclusive et une meilleure collaboration.

Pour bien comprendre, cela signifie-t-il que vous envisagez un retour dans ces régions ?

Nous envisageons de mener une réévaluation. Je ne parlerai pas encore de retour. Le retour opérationnel dépendra des conclusions de cette évaluation, qui déterminera les besoins exacts de la population.

Depuis le début de l’année, quel est le plus grand défi auquel Msf fait face au Cameroun ?

Comme nous intervenons dans l’Extrême-Nord, nous faisons face à des défis sécuritaires qui nous ont contraints à adapter notre mode opératoire, particulièrement dans la commune de Kolofata, très proche de la frontière nigériane. Nous y avons remplacé notre présence physique directe par des activités de soins de santé communautaires confiées à des acteurs locaux.

L’autre défi concerne le ravitaillement en médicaments et en matériel médical. La situation au Moyen-Orient nous impacte directement, car une partie de notre fret médical en provenance d’Europe est acheminée par voie maritime. Lorsque la navigation est perturbée, nos approvisionnements le sont également. Le problème ne vient pas du manque de ressources financières, mais des contraintes de la commande internationale, le marché local ne permettant pas de satisfaire nos volumes d’importation. Nous sommes donc obligés d’effectuer nos achats via notre centrale d’approvisionnement à Bordeaux, en France.

Quel constat résume selon vous la situation sanitaire au Cameroun dans le cadre de vos projets ?

Sans entrer dans les détails, dans les zones de conflit, les besoins restent immenses en raison des déplacements incessants de populations. Les personnes déplacées, ayant tout abandonné derrière elles, se retrouvent en situation de grande vulnérabilité et n’ont plus le pouvoir d’achat nécessaire pour accéder aux soins. En l’absence de la gratuité offerte par Msf ou d’autres acteurs humanitaires, l’accès aux centres de santé devient payant, ce qui est inaccessible pour ceux qui n’ont plus accès à leurs terres ni à leurs moyens d’existence.

À cela s’ajoute le risque épidémique. Les épidémies sont favorisées non seulement par le changement climatique, mais aussi par les déplacements de populations qui perturbent la planification des campagnes de vaccination du ministère de la Santé, entraînant la résurgence de certaines maladies évitables.

Quel message souhaitez-vous adresser aux donateurs et aux autorités camerounaises ?

Même si certains bailleurs ont réduit leurs financements, le besoin de soutien demeure critique au Cameroun pour continuer à fournir une aide humanitaire aux populations vulnérables.

S’agissant des autorités, nous sollicitons leur accompagnement dans la planification, le suivi et la mise en œuvre de nos projets, ainsi qu’une facilitation des procédures d’importation. Nous avons engagé un plaidoyer sur la fiscalité : les taxes restent très élevées. Dans un contexte de baisse des financements internationaux, l’imposition de lourdes taxes entrave l’acheminement de l’aide. Nous souhaitons que la loi de finances prévoie, dans la mesure du possible, des exonérations fiscales pour les Ong nationales et internationales afin de garantir la continuité des secours.

En cette Journée mondiale de l’aide humanitaire, quelle est la situation réelle de l’accès humanitaire sur le terrain ?

L’accès est nettement perturbé. Faute de financements, de nombreuses Ong ont dû réduire leurs capacités ou fermer des projets, laissant les bénéficiaires avec une assistance très réduite. De nombreux besoins non couverts persistent.

Concernant les risques sécuritaires encourus par les humanitaires, quelle est la situation pour vos équipes ?

Nos équipes ne sont pas à l’abri. Pour rappel, en février 2022, cinq de nos collaborateurs ont été enlevés à Fotokol avant d’être libérés un mois plus tard au Nigeria. Bien qu’aucun incident majeur (blessure, kidnapping ou décès) n’ait été déploré récemment, le risque demeure permanent pour l’ensemble des acteurs humanitaires.

En conclusion, quel bilan tirez-vous des 40 années de présence de Msf au Cameroun ?

C’est aux bénéficiaires et aux autorités d’en juger. Lors d’une récente visite interministérielle sur nos sites de projets, le retour s’est avéré très positif, qu’il s’agisse de notre programme de prévention du choléra ou de nos interventions médico-chirurgicales dans le Mayo-Sava. Les parties prenantes me semblent globalement satisfaites de notre appui.