Après 35 ans consacrés à la promotion du livre, le combat pour rendre la lecture plus accessible continue. Grâce à FrigoLivre, le promoteur de la Bourse du livre veut faciliter l’accès aux ouvrages par l’emprunt, dans les établissements scolaires. Il revient également sur les difficultés du secteur, le concours de lecture à haute voix et les défis posés par le numérique et l’intelligence artificielle.
Marielle Ongono

Comment est née l’idée de mettre sur pied la Bourse du livre ?
L’idée de mettre en place la Bourse du livre est née en 1991, en pleine ville morte. Je sentais une morosité ambiante et les fonctionnaires avaient de sérieux problèmes. À quelques semaines de la rentrée, ils continuaient d’avoir des salaires de 45 jours. Par exemple, le salaire du mois de juillet, on vous le paye le 15 août. Le salaire du mois d’août, on vous le paye le 15 septembre, etc. Donc, l’État rencontrait des difficultés pour assurer l’essentiel et je me suis dit : mais nous ne devons pas attendre que ce soit le gouvernement qui fasse tout. Je me suis inspiré de la fameuse citation du président Kennedy : « Ne vous demandez pas ce que l’Amérique peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour l’Amérique. » Et j’avais dans mes tiroirs un certain nombre de projets qui n’évoluaient pas parce qu’il fallait à chaque fois obtenir la signature d’un décideur. Et je commençais à être fatigué de cette situation. Parmi les projets que j’avais sur le coude, il y avait la Bourse du livre parce que je n’avais pas besoin d’autorisation pour l’implémenter. C’est comme ça, donc, que j’ai lancé la Bourse du livre et j’ai choisi une formule marketing qui permettait que, très rapidement, les gens comprennent et me fassent confiance.
Pourquoi est-il encore difficile pour de nombreux Camerounais d’avoir accès au livre ?
Parce qu’il est excessivement cher et il est parfois difficile de l’obtenir, même lorsqu’on a de l’argent. Le livre est en danger de mort. C’est pour ça que nous lançons FrigoLivre. Quand je le présentais, à la veille du dévoilement, je disais que nous allons produire quelque chose qui va s’apparenter à un tremblement de terre. C’est-à-dire que FrigoLivre devrait se retrouver dans tous les villages du Cameroun d’ici trois ans, créer quelques centaines d’emplois, voire des milliers d’emplois si nous sommes suivis par les pouvoirs publics. L’étude de marché que nous avons faite, nous l’avons faite grâce, justement, à l’appui des pouvoirs publics. Ça nous a permis, pendant à peu près un an et six mois, de parcourir le Cameroun de connaître et de comprendre le marché du livre tel qu’il se présente aujourd’hui et peut-être même depuis une dizaine d’années. Et c’est comme ça que nous avons pu comprendre quelles sont les difficultés en termes de prix, en termes de disponibilité, en termes de présence. C’est-à-dire qu’à l’Extrême-Nord, il n’est pas normal que vous interrogiez un adulte et qu’il vous dise que ça fait 10 ans qu’il n’a pas lu un livre. Alors que le livre, quand on l’a, on peut le partager avec plusieurs personnes de son entourage. Et ça, c’est important qu’on comprenne que c’est une mort programmée du livre si nous, les acteurs du livre, ne faisons rien. Ce n’est pas parce que ceux qui ont gagné des milliards dans le livre, notamment dans le manuel scolaire, ne font rien que nous autres, nous n’allons rien faire. Nous, on pense que le livre peut être utile pour les générations futures.
Après plus de trois décennies, qu’est-ce qui vous motive encore à poursuivre ce combat ?
La Bourse du livre a fait son temps. Au-delà de ça, nous avons créé et organisé beaucoup d’événements autour du livre pour faire comprendre que le livre est un outil indispensable, pour la culture et pour le développement. Regardez toutes les personnes qui ont des responsabilités dans les entreprises, les établissements publics, les ministères. Il n’y en a pas une seule qui a obtenu son ascension sociale sans le livre.
Au cours de la célébration des 35 ans, le 11 août 2026, vous avez présenté le « FrigoLivre ». De quoi s’agit-il ?
FrigoLivre est le fruit de 35 ans d’observation. C’est un concept novateur et utile. Sur le plan marketing, il est révolutionnaire. Quand FrigoLivre est dans un établissement scolaire et qu’à l’intérieur il y a un livre qui coûte 10 000 Fcfa, très peu de parents peuvent l’acheter à leur enfant. Or, par FrigoLivre, ce livre-là, l’enfant peut l’emprunter à 100 Fcfa pour faire ses devoirs, pour faire ses recherches. Hier, je regardais un beau livre dont le titre est « Les années quatre-vingt ». Toutes les années quatre-vingt sont condensées dans ce beau livre d’à peu près sept cents pages. Ce livre-là, rendu au Cameroun, il coûterait 40 000 Fcfa. Mais nous arrivons à l’acquérir à un prix acceptable. Comme nous ne pouvons pas le vendre au Cameroun, nous nous disons : un étudiant en histoire peut emprunter ce livre à 100 Fcfa, faire ses devoirs, le remettre, faire ses exposés, préparer son mémoire et remettre ce livre pour qu’un deuxième puisse l’emprunter le lendemain. En une semaine, ce livre-là peut rapporter 1000 Fcfa. En un mois, ce livre peut rapporter 4000 Fcfa. Au bout d’un an, ce livre aura rapporté 40 000 Fcfa et il restera à la disposition, la propriété de FrigoLivre. Et nous aurons, en un an, permis à une génération d’historiens d’accéder à des dizaines d’ouvrages auxquels ils n’auraient plus jamais accédé s’il fallait qu’ils aillent acheter leur livre. C’est vrai qu’aujourd’hui, on peut faire des recherches de plus en plus sur le net, mais les puristes font comprendre que ce n’est pas parce que c’est sur Internet que c’est fiable. S’il y a des outils fiables sur lesquels on peut s’appuyer lorsqu’on fait de la recherche, le livre est le premier parce qu’il passe entre plusieurs mains avant d’être édité.
Vous avez également mis sur pied un concours de lecture à haute voix. Quel est l’objectif de cette initiative ?
Le concours de lecture participe justement de cette volonté de créer des animations autour du livre, mais surtout de déceler le niveau que nos enfants ont à l’école. Je ne prendrai pas ici la parole au nom des enseignants, qu’ils soient du primaire ou du secondaire, mais force est de constater qu’il y a un sérieux problème. Et lorsque nous faisions notre soirée de présentation de FrigoLivre, le dévoilement de ce projet, de ce teasing que nous avons organisé pour présenter FrigoLivre, il y a eu des exposés, notamment le professeur Fomen, qui est venu du Canada, et le professeur Onguéné. Le professeur Onguéné a parlé de quelque chose qui a glacé la salle, qui a fait froid dans le dos de tout le monde. Elle a parlé d’une expérience qu’elle a vécue et qu’elle vit à Yokadouma, où il y a des enfants qui ne savent pas faire la différence entre I et O.
Si on constate ce genre de situation et qu’on ne fait rien, c’est qu’il y a un problème. Et dans son exposé, elle a conclu de la manière suivante, qui était d’ailleurs le thème de son exposé : « Qui ne lit n’écrit, qui n’écrit ne lit et vice versa. » Qu’est-ce qu’elle veut dire ? Elle veut dire que l’émergence des tablettes, du digital et tout ça, c’est quelque chose qui facilite la vie. Je vous parlais de Yango tout à l’heure, qui n’existerait pas s’il n’y avait pas le digital. C’est quelque chose qui facilite la vie. Mais le professeur Fomen, elle, a aussi dit quelque chose d’intéressant. Elle a dit que le numérique ou bien l’IA, c’est un couteau à double tranchant. Ça veut dire que ça dépend de quel côté vous le tenez. Moyennant quoi, on peut conclure que les enfants, on doit leur apprendre l’écriture. On doit tout faire pour qu’ils écrivent le plus longtemps possible parce que c’est quand vous écrivez le plus longtemps possible que votre cerveau retient les photographies de votre écriture. Donc, le concours de lecture, c’est justement une animation pour permettre de situer la situation. Elle est loin d’être satisfaisante. Ce n’est pas la fin, ce n’est pas la morosité, mais la situation n’est pas si rose que ça.



