Maire de l’arrondissement de Bipindi et président régional du Sud des Communes et villes unies du Cameroun ( Cvuc), il dénonce l’abandon de la nationale n°22, (Grand Zambi – Bigambo), longue de 43 km et le tronçon Grand Zambi -Bipindi long de 12km, qui connaissent un état de dégradation très avancée. Ayant obtenu du préfet de l’Océan l’interdiction de circulation des gros porteurs sur ces axes, il assume de sacrifier les revenus forestiers pour préserver le bien être des populations. Pour lui, la mairie reste un sacerdoce où l’intérêt général prime sur tout.
Lazare kingue

Monsieur le maire, quelle est la situation actuelle de la route qui relie Grand Zambi à Bipindi et à Bingambo ?
C’est tout simplement triste. Ce tronçon est totalement dégradé. Et ça ne date pas d’aujourd’hui ou d’hier. C’est depuis beaucoup d’années. Laissez moi vous dire qu’en amont, nous n’avons pas compris le découpage. Un bout de route a été fait de Kribi jusqu’à Grand Zambi et s’est arrêté quelque part dans un bosquet. On ne voit pas la raison pour laquelle elle s’est arrêtée là, alors que le chef-lieu de Bipindi est à douze kilomètres. Quelle est la logique qui fait qu’on s’arrête à douze kilomètres d’un chef-lieu ? Vous avez le tronçon Grand Zambi – Bingambo qui fait 43 kilomètres. Mais c’est abandonné. Ça fait près de dix ans que les deux bouts ont été exécutés. Chaque année, à la saison des pluies, c’est un calvaire. Nous sommes quelquefois coupés de notre chef-lieu de département Kribi alors que nous sommes à 12 kilomètres du goudron. C’est déplorable.
Pourquoi ce tronçon de 43 km n’est-il toujours pas réalisé ?
Nous n’en savons rien. Plusieurs fois il nous a été dit que ça va commencer; que le marché a déjà été passé. Mais on se rend compte qu’il y a chaque fois une raison pour justifier ce qui n’est pas justifiable. J’aurais appris qu’il faut 55 milliards Fcfa pour faire ce tronçon. Vraiment est-ce que c’est 55 milliards Fcfa qui n’ont pas pu être trouvés depuis 10 ans ? Les populations commencent à en avoir marre! Et nous, ne savons plus quoi leur dire. Quand nous avons essayé d’annoncer aux militants que les Chinois sont déjà là, que les travaux vont éminemment commencer, nous avons été hués. Ils voient régulièrement des gens venir poser des bandes rouges-blancs pour dire qu’ils font de la topographie. Mais est-ce qu’on peut redresser éternellement une route ? Le tracé peut-il changer d’une année à l’autre éternellement ?
Que répondriez-vous à ceux qui disent que vous ne faites pas assez de lobbying pour faire bouger les choses ?
Les populations savent que ce n’est pas du ressort d’un maire. C’est la nationale Numéro 22, donc c’est du ressort du Mintp. Peut-être qu’elles peuvent croire que les maires ne font pas suffisamment de lobbying. Il n’y a pas que moi. Nous avons des élites chez nous qui sont assez influentes et qui se battent. Le ministre des Forêts et de la Faune monsieur Jules Doret Ndongo est de chez nous. Il a conduit lui-même une délégation dans le bureau du ministre des Travaux publics. Il nous a dit qu’il y avait déjà un financement qui avait été annoncé et que ce financement a été redéployé sur la route de Bamenda, parce qu’il y avait beaucoup plus de tensions là-bas. Est-ce qu’il faut donc que nous aussi nous créions des tensions chez nous pour qu’on fasse la route ? Pourquoi veut-on toujours pousser les populations à la révolte ?
Quelle solution avez-vous trouvée sur le terrain ?
J’ai pris la résolution de demander au Préfet d’interdire la circulation aux gros porteurs sur tout ce tronçon. Le Préfet a accepté ma demande et il a pris très rapidement cette décision. Parmi les opérateurs qui empruntent majoritairement ce tronçon, il y a l’entreprise G-Stone qui est une entreprise minière, et Bois Cam qui est une entreprise forestière. Ce sont les deux qui ont conjugué les efforts pour que le tronçon de Bipindi à Grand Zambi qui fait 12 kilomètres soit quand même un peu en bon état actuellement. C’est quelque chose que nous avons fortement apprécié. Quant à la mesure du préfet, au départ elle a été difficile à mettre en pratique. Les transporteurs sont très difficiles à cerner. Mais grâce à nos forces de maintien de l’ordre, la gendarmerie et la police, des bouchées doubles ont été mises en place pour que cette mesure soit strictement appliquée.
Cette crise due à l’absence d’une bonne voie de communication ne vous a pourtant pas empêché de faire des réalisations sur le plan social en faveur des populations…
Oui, en effet ! J’ai fait tout cela parce que je suis soucieux du bien-être de mes populations. Et c’est ça qui fait un peu ma force. Je ne suis pas maire parce que je voulais le pouvoir. Je me sens heureux quand ceux qui sont à côté de moi sont à l’aise. La mairie, ce n’est pas un poste d’honneur. C’est comme un sacerdoce. Vous devez être fier seulement quand les populations pour lesquelles vous travaillez sont à l’aise. Moi je fais d’abord passer l’intérêt général et après l’intérêt particulier. Je peux payer mon personnel tous les jours, mais si le peuple pour lequel nous devons travailler n’est pas servi, nous n’aurons rien réalisé. Quand on vous envoie un financement pour faire un forage et que vous réussissiez à le réaliser, c’est votre satisfaction. Elle est morale et spirituelle. Indépendamment de ce que ça vous rapporte politiquement. Le fait que vous soyez parmi ceux qui impulsent le développement de votre localité, ça fait plaisir. Par contre, si la commune paie son personnel, et que les populations meurent parce qu’elles ne peuvent pas être évacuées quand elles sont malades à cause de la route, c’est difficile. J’ai un intérêt à ce que les forestiers travaillent, parce que le gouvernement a mis à notre disposition quelques forêts communales qui pourraient nous aider à résorber les déficits. Malheureusement les exploitants ne peuvent pas continuer à fonctionner au regard de cet état de routes. Alors, il fallait faire le choix entre le bien être des populations et les entrées en caisse Issues de l’exploitation des forêts communales. j’ai été amené à bloquer la circulation par l’entremise du préfet pour préserver le bien-être de tout le monde. Il vaut mieux que ça impacte sur les revenus que sur toute la population.
En votre qualité de président régional du Sud des Cvuc, quel commentaire faites-vous sur la situation des arriérés de salaire des maires dans le Sud ?
A la date d’aujourd’hui, les maires et leurs adjoints ont 11 mois d’arriérés de salaires. Cela ne concerne pas seulement les maires de la région du Sud. C’est tous les maires de la République qui vivent cette situation. Durant les années 2025-2026 nous sommes à 11 mois sans salaire. Sur le mandat qui est parti de 2013 à 2020, moi j’ai eu 17 mois d’arriérés. Et jusqu’à ce jour ce n’est pas payé. Comment pouvez-vous l’expliquer ? Au Cameroun les fonctionnaires touchent leurs salaires le 25 du mois. Tous, jusqu’aux chefs de village. N’en parlons pas des parlementaires. Pourquoi c’est seulement les maires qui sont stigmatisés ? Nous sommes un pays, nous savons ce qui est cher à notre Chef de l’État: c’est la paix. Mais je pense que la paix s’entretient. Le ventre affamé n’a point d’oreille.
Au regard de ce qui précède, quel conseil donnez-vous à vos collègues maires ?
Être maire aujourd’hui, ce n’est pas penser aux honneurs ou aux écharpes. Ceux qui s’engagent aujourd’hui, doivent être des patriotes. Des gens pour lesquels l’honneur, c’est la satisfaction de voir leur localité se développer. Je viens de vous dire que nous avons à date 11 mois d’arriérés de salaire des maires. Il faut ajouter à cela trois ou quatre semestres de CAC impayés. Les gens se demandent même comment on fonctionne. Si la commune ne se bat pas à avoir des ressources propres elle va sombrer. Moi par exemple j’ai acheté un camion, j’ai acheté une pelle chargeuse. Avec ces deux-là, ça nous permet de mettre des petites locations par ci par là et de faire entrer un peu d’argent. J’encourage les maires à être créatifs et proactifs. Il ne faut pas jeter l’éponge à cause de l’absence des salaires. Le Chef de l’État agit comme Dieu au ciel. Il fait ses choses en son temps. Et quand il décide de faire, chacun trouve son compte. Nous nous acheminons vers des jours qui seront radieux. Alors il faut travailler beaucoup plus en patriote en privilégiant l’intérêt général.



