Églises de réveil : La résurrection clandestine

Plus d’un mois après l’opération « coup de balai » à Yaoundé, l’opération est en hibernation, et certains lieux de culte continuent d’exercer sans autorisation.

Michel Enony

Les églises de « réveil » font de la résistance.

La chaleur est moite le 16 août 2026. Au lieu-dit « Bonass », arrondissement de Yaoundé 3e, on commence à peine à s’endormir. Une musique amplifiée à s’en décoller les tympans s’échappe d’un réduit de moins de 30 m2, dans une maison d’habitation. Tambours saturés, chants en boucle, cris, le salon ou la chapelle de fortune, affiche complet. Ou plutôt surcomplet, car d’autres croyants sont à genoux, dehors, en pleine prière. Ici, c’est une église « de réveil » clandestine « du Dieu vivant ». Cette église n’apparaît pas sur la liste des 56 églises légalement autorisées par le président de la République.

Comme elle, il en existe des centaines dans les quartiers de la capitale camerounaise. Le pasteur, habillé en costume bleu nuit, cravate couleur crème, bretelles et chemise blanche impeccables, surgit d’une porte en essuyant son front en nage. L’encens et les huiles d’onction, au parfum de jasmin bon marché, se mêlent aux effluves de sueur et de ferveur. On vend des miracles, on chasse des démons, on promet la prospérité. « Mes frères et sœurs en Christ, j’ai eu une vision. Le Seigneur a quelque chose pour vous. Il a un message pour vous. Toutes vos souffrances prennent fin dès maintenant. Amen ! » arrangue-t-il ses fidèles avant de psalmodier en une langue dite de l’« Esprit saint ».

Mais la « tolérance administrative », comme l’appelle le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji,  est en train de prendre fin. Le 8 juillet 2026, il annonce la fermeture imminente de 1 400 églises dites « de réveil » exerçant illégalement à travers le pays. Le ministre ne mâche pas ses mots : « La foi ne peut plus s’affranchir de la loi ».

Sur le terrain, les sous-préfets s’activent. À Yaoundé 4e, Elvis Akondi a lancé une opération « coup de poing ». Les forces de l’ordre, les chefs traditionnels et les chefs de bloc sont mobilisés pour coller les scellés. « 240 églises ont été fermées. Les commissions ont travaillé avec efficacité et diligence, avec la collaboration de la population. »

Dans les administrations, les pasteurs défilent, dossiers à la main, suppliant l’indulgence. « Nous n’avons pas la compétence d’ouvrir. Toutes les requêtes sont adressées au ministre de l’Administration territoriale qui examine et qui, dans les jours à venir, nous donne des orientations. Pour le moment, tout est fermé », réitère Elvis Akondi. Mais il faut un décret du président. Or, les dernières autorisations datent du 23 janvier 2026. Huit églises les avaient reçues par décret présidentiel.

Malgré les actions éparses et sporadiques des autorités, les églises rouvrent souvent dans la foulée, changent de nom, déménagent de quelques rues. En attendant que la prochaine annonce ministérielle vienne, une fois de plus, promettre de fermer.

Abakar  : L’État veut réaffirmer son rôle de régulateur de l’espace religieux

Le sociologue s’exprime sur l’opération de fermeture des lieux de culte menée par des autorités administratives de Yaoundé.

Arnaud Kuipo

Comment analysez-vous ces opérations de fermeture de certains lieux de culte par les autorités administratives ?

Nous analysons cette action de la force publique comme une volonté générale de l’État de réaffirmer son rôle de régulateur de l’espace religieux et, en même temps, de pérenniser son rôle de garant de l’ordre public. Il faut bien le dire, nous vivons une sorte d’anomie au Cameroun. Les textes existent bien, mais, de manière générale, on observe une sorte de laxisme, ou carrément de non-respect desdites lois.

Ces opérations ne sont pas nouvelles et pourtant le phénomène des lieux de culte fonctionnant en dehors du cadre réglementaire semble persister. Comment expliquer cette situation ?

Cette persistance révèle une sorte de décalage entre la réglementation et les réalités sociales. Et plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. La forte demande religieuse, le contexte de précarité existentielle très avancé au Cameroun, la facilité de transformer une habitation en lieu de culte.

Quel impact les mesures de fermeture peuvent-elles avoir sur les fidèles, particulièrement dans un contexte socio-économique difficile ?

Nous pouvons clairement indiquer que la fermeture peut provoquer une rupture sociale, pas seulement religieuse, cette fois. Pour certains fidèles, le lieu de culte est aussi un réseau d’entraide, un espace de sociabilité et parfois un soutien matériel, psychologique, moral, etc. La fermeture peut donc entraîner une sorte de désorientation. La fermeture peut faciliter l’accumulation des frustrations, la perte de solidarité, le sentiment d’injustice.

Pensez-vous qu’il soit prudent pour l’Etat de mener ce combat ?

Si un lieu présente des risques, fonctionne illégalement ou porte gravement atteinte aux droits des voisins, sa fermeture peut aussi être une mesure de protection collective. Et le problème ici n’est donc pas la fermeture en elle-même, mais sa justification. Nous sommes dans une République. Et la République c’est le règne de lois impersonnelles et impartiales. Dans un tel contexte social, comme on a dit, l’église ne doit exercer ses activités que dans le cadre des lois de la République.

Des espaces de solidarité

Jean De Dieu Bidias

La fermeture des églises clandestines ressemble, ces dernières années au Cameroun, à un éternel recommencement. Derrière les scellés posés ces dernières semaines à Yaoundé par les autorités, d’autres portes se sont ouvertes avec une facilité déconcertante. Dans les quartiers, une maison devient une chapelle, un salon un temple et un petit groupe de fidèles, une nouvelle communauté religieuse. Cette résurrection permanente dit surtout l’incapacité de la répression à traiter les ressorts profonds du phénomène. Ces églises prospèrent d’abord parce qu’elles répondent à une forte demande religieuse, nourrie par la précarité économique et les incertitudes du quotidien. Lorsque l’emploi, les revenus, la santé ou l’avenir deviennent incertains, la promesse de guérison, de délivrance, de prospérité ou simplement d’écoute trouve naturellement son public. Le temple devient alors bien plus qu’un lieu de prière, un espace de solidarité, de sociabilité et parfois d’entraide matérielle.

À cela s’ajoute la facilité avec laquelle une habitation peut être transformée en lieu de culte. Quelques chaises, une sonorisation, un prédicateur et une poignée de fidèles suffisent pour créer une nouvelle église. La fermeture d’un local ne supprime donc ni la demande, ni l’offre religieuse. Elle pousse simplement le phénomène à se déplacer, à changer de nom ou à se reconstituer ailleurs. Mais la principale faiblesse reste le décalage entre la loi et son application. Pendant des années, une forme de tolérance administrative a permis à ces lieux de fonctionner malgré leur irrégularité. Cette tolérance a progressivement installé l’idée que l’interdit pouvait être négocié ou contourné. Dès lors, les opérations ponctuelles de fermeture produiront difficilement un effet durable.

Le défi de l’État est donc moins de multiplier les scellés que de restaurer durablement l’autorité de la règle. Tant que la demande sociale restera forte et que l’application de la loi demeurera intermittente, les églises clandestines continueront de fermer le soir pour mieux renaître ailleurs au matin.