Après les sourires devant les photographes et les chèques géants brandis lors des cérémonies, la réalité rattrape brutalement les jeunes entrepreneurs. Pour beaucoup, empocher son gain relève d’un véritable chemin de croix.
Par Lorine Claudia Agnang
Bien que les faits soient têtus, le sujet reste tabou. Dans l’écosystème des startups locales, peu osent dénoncer publiquement les revers des compétitions d’appui. La peur est la même pour tous : être “blacklisté” et privé des futures opportunités. Pourtant, en septembre 2025, Rachid Alim Sahane a décidé de rompre l’omerta. Sur LinkedIn, ce jeune entrepreneur relate son expérience, après un hackathon organisé par l’incubateur ActivSpaces en octobre 2024. Vainqueur du premier prix (un million Fcfa), il décrit une attente interminable : « Les mois ont passé, les promesses se sont évaporées et nos messages sont restés sans réponse. C’était l’éternelle histoire de la secrétaire qui n’a pas d’informations. Nous avons fini par abandonner, acceptant l’idée qu’on nous a eus. Puis, surprise ! Le 17 septembre [2025, Ndlr], ActivSpace nous a contactés pour que nous venions enfin discuter de notre prix. L’espoir est revenu. Sur place, la situation a pris une tournure absurde. On nous a expliqué que le partenaire ne pouvait pas donner l’argent en cash. À la place, ils nous proposaient d’acheter du matériel pour notre projet. Je demande un Macbook M1 pour le développement, une demande raisonnable pour un premier prix de hackathon ».
Mais à la fin son équipe et lui reçoivent des ordinateurs qu’ils ont accepté à contre-cœur, écrit Rachid : « Après avoir reçu ces “lots”, on nous a exigé de payer 28 000 Fcfa ! Selon Activspace, la valeur des quatre laptops que nous avons reçus dépassait de 28 000 Fcfa le million Fcfa promis. Maintenant, nous nous retrouvons non seulement sans le prix promis, mais avec du matériel obsolète et en plus, on nous menace si nous ne payons pas cette somme ». Face à ces accusations, Rebecca Enonchong, promotrice d’ActivSpaces, a vivement réagi sous cette publication, en dénonçant un chantage. Elle justifie le changement de mode de paiement par les exigences du bailleur de fonds : « Lorsque le PNUD a changé de politique pour remplacer le paiement en espèces par un paiement en nature sous forme d’ordinateurs portables, nous vous avons tous réunis et vous avez tous convenu de la manière don’t les ordinateurs seraient répartis entre les trois équipes. Votre équipe a proposé de compenser l’équipe qui recevait une valeur moindre par un paiement en espèces (28 000). C’était votre idée. À aucun moment ActivSpaces ne vous a demandé un quelconque paiement ».
“Bouteilles de vin” et pourcentages
L’affaire Sahane semble n’être que la partie visible de l’iceberg. Sous sa publication (plus de 1 000 réactions), les langues se délient. Entre les demandes de « pourcentages » pour débloquer les fonds et les achats de matériel sans consultation des bénéficiaires, le quotidien des jeunes entrepreneurs n’est pas un long fleuve tranquille. Un lauréat anonyme raconte avoir attendu sa récompense pendant deux ans. Relancés, les organisateurs lui annoncent que les fonds sont disponibles, mais lui demandent d’apporter une « bouteille de vin » pour la forme. Une fois sur place, la désillusion est totale : il est informé que la procédure réelle commence à peine et une partie de son gain a déjà été dépensée par les organisateurs pour du matériel informatique non souhaité. Aujourd’hui, son projet stagne.
La lourdeur administrative du public
Daniel Eya, ingénieur en énergies renouvelables, attend toujours son prix depuis le bootcamp Youth Connekt de 2023 à Ebolowa. « Nous étions plus de 50 participants. Nous avons compéti. A la fin de ce bootcamp, le directeur des programmes de financements jeune a représenté le ministre de la Jeunesse et de l’Education civique. C’est lui qui a d’ailleurs signé ces chèques. On a primé ce jour, trois lauréats. J’étais le premier ». Malgré les preuves de relance en 2024, le compte reste à zéro. Au ministère de la Jeunesse et de l’Éducation civique (Minjec), il est rappelé que le Youth Connekt tire ses origines du Youth Connekt Africa mis en place par le Rwanda, qui a invité plusieurs pays africains à venir partager cette expérience qui vise à connecter les jeunes entre eux, à leurs modèles et aux opportunités. David Ketem, Chef de la Cellule de communication du Minjec explique qu’en « implémentant cette initiative au Cameroun, nous avons opté pour l’organisation chaque année, des compétitions zonales. Nous avons cet effet divisé le Cameroun en 4 zones, représentant les quatre ères culturelles. La zone concernée se trouve dans l’une des capitales régionales, pour un challenge dénommé bootcamp zonal. Les meilleurs sont sélectionnés pour participer à la finale qui a lieu lors de la célébration de l’anniversaire du Youth Connekt Cameroon à Yaoundé, en début décembre de chaque année. Et pendant cette célébration, les meilleurs reçoivent des distinctions don’t, les chèques ».
L’argent, précise-t-il, provient du Plan Triennal Spécial Jeunes (PTS-Jeunes). « Parce que le seul programme ayant des ressources capables d’accompagner les initiatives des jeunes. Et dans le cadre de ce plan, les financements sont annuels et par cuvée ». Selon le calendrier officiel, les lauréats de 2023 devraient être déjà payés. « Ils n’ont qu’à se rapprocher de leurs structures d’encadrement ».
Un écosystème fragile
Les guichets de soutien ne manquent pas : la semaine de l’innovation numérique organisée par le ministère des Postes et Télécommunications ; le Foga-Jeune, le Fonds d’appui au prototypage (fonds-proto) de l’Agence de promotion des petites et moyennes entreprises, les incubateurs, et récemment l’appui à l’agriculture grâce au Projet d’accélération de la croissance numérique du Cameroun (Patnuc), entre autres. Selon l’annuaire statistique 2024 du Minpmeesa, l’appareil productif camerounais est composé à 99,8 % de PME, don’t 79,3 % de Très Petites Entreprises (TPE). « Notre appareil productif est composé à près de 99,8% de PME don’t 79,3% sont des Très petites entreprises (Tpe) ; 19,4% des Petites entreprises (Pe) ; et seulement 1,3% des Moyennes entreprises (Me). Sur le plan sectoriel, 77,2% de ces structures opèrent dans le tertiaire ; 22,7% dans le secondaire ; et une infime proportion de 0,1% dans le primaire ».
Entre manque de financements réels et soupçons de mauvaise gestion des fonds par certains jeunes qui « investissent ailleurs », préférence des solutions étrangères, l’entrepreneuriat jeune au Cameroun cherche encore son second souffle.


