Par Auguste Ongolo*

Dans nos villages, la réussite individuelle d’un fils ou d’une fille du terroir est rarement perçue comme strictement personnelle. Un haut fonctionnaire devient « notre directeur ». Un officier supérieur devient « notre colonel ». Un entrepreneur prospère devient « notre grand ». Derrière ces expressions se cache une réalité politique : le statut individuel est rapidement converti en ressource communautaire supposée. C’est ici que commence la géopolitique de l’élite locale. Le village n’est pas seulement un espace de mémoire et d’appartenance. C’est aussi un territoire de pouvoir. Celui qui parle au nom de la communauté, mobilise les ressortissants, obtient une audience, facilite un financement ou débloque un projet acquiert mécaniquement une capacité d’influence.
L’élite devient alors un courtier territorial : elle relie le village aux administrations, aux décideurs, aux financements, aux marchés, aux partenaires et aux réseaux extérieurs. Son principal capital n’est donc pas toujours financier. Il est souvent relationnel : carnet d’adresses, maîtrise des procédures, crédibilité, accès à l’information et capacité à mettre les bons acteurs autour de la même table. Cette fonction est essentielle. Mais elle contient aussi son propre risque. Car tout courtier peut devenir gardien du passage.
Lorsque l’élite monopolise les relations, les procédures ou les accès institutionnels, son utilité peut progressivement se transformer en dépendance collective. Le message devient alors implicite : sans moi, le village n’obtient rien. À ce moment, le courtage territorial cesse d’être un instrument d’émancipation pour devenir un instrument de pouvoir. Le développement lui-même peut alors servir de capital politique. Une route, un forage, une école ou une électrification répondent à des besoins réels, mais produisent également prestige, reconnaissance et influence. Le problème devient plus grave lorsque plusieurs élites entrent en concurrence pour la paternité du développement. Une initiative peut alors être combattue non parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle risque de renforcer un rival.
Le village devient ainsi un espace de compétition symbolique et politique où chacun cherche parfois à contrôler la légitimité, les associations, la chefferie, les réseaux de ressortissants ou la visibilité des projets. C’est là que le développement peut basculer dans le clientélisme. Lorsque l’aide appelle une fidélité politique, lorsqu’un don crée une dette électorale ou lorsqu’une réalisation collective devient la propriété symbolique d’une personnalité, la solidarité change de nature. Une élite peut aider sa communauté. Elle ne devrait jamais acheter sa communauté. Le véritable enjeu consiste donc à sortir du modèle de l’élite-providence.
Un territoire ne peut durablement dépendre de quelques bienfaiteurs. Il doit progressivement construire des institutions, des mécanismes transparents de financement, des priorités collectives et une capacité autonome de négociation avec l’État et les partenaires. L’élite utile n’est donc plus seulement celle qui donne. C’est celle qui connecte, structure, transmet et autonomise. Elle transforme son réseau personnel en partenariat institutionnel. Elle aide les jeunes à accéder aux compétences plutôt qu’à la dépendance. Elle connecte le producteur au marché, le projet au financement, la commune aux partenaires et la diaspora au développement local. En réalité, la meilleure élite est celle qui prépare progressivement le territoire à se passer d’elle.
Si tout s’effondre lorsqu’elle disparaît, elle avait construit une dépendance. Si les projets survivent, si les institutions fonctionnent et si d’autres acteurs émergent, elle avait construit une capacité. Toute la différence entre opportunisme et leadership tient peut-être là : l’opportuniste construit autour de son nom ; le leader construit au-delà de son nom. La vraie question n’est donc plus : « Combien cette élite a-t-elle donné ? » Mais plutôt : « Qu’est-ce que la communauté sait désormais faire par elle-même grâce à son action ? »
Car la grandeur d’une élite ne se mesure pas au nombre de personnes qui lui doivent quelque chose, mais au nombre de personnes auxquelles elle aura donné les moyens de ne plus rien lui devoir.
*Docteur PhD. Colonel à la retraite



