Promoteur du centre d’alphabétisation inclusive Djamila et Effata (Cafide) et de l’association numérique inclusive des personnes en situation de handicap du Cameroun (Anipshcam), il parle de l’importance de l’éducation pour les enfants à besoins spécifiques. Il évoque aussi des difficultés que rencontre son centre qui œuvre pour l’éducation Inclusive au Cameroun.
Guy Martial Tchinda

Vous avez officiellement clôturé, le 27 août 2026 à Yaoundé, une session de formation en éducation inclusive deux mois après son début. Qu’avez-vous offert à vos apprenants en termes de compétences et d’enseignement ?
Cette formation incluait des étudiants, des volontaires, des parents et des instituteurs. Il était question de les outiller, à la veille de cette rentrée scolaire, en langue des signes, en éducation inclusive, en typologie du handicap, en psychopédagogie et en braille, pour que ceux-ci soient désormais capables d’accompagner dans leur salle de classe des enfants qui présentent une différence corporelle. Il faut dire que ce n’était pas une formation seulement théorique : elle était aussi pratique. Nous avons pu mettre ces apprenants en situation de classe pour qu’ils puissent pratiquer l’inclusion et la vivre avec les enfants dans une salle dite hétérogène.
En quoi était-ce important de le faire ?
C’était important parce que cette formation vise à briser les barrières : d’abord au niveau familial, ensuite dans les établissements scolaires et au sein de la société. En fait, jusqu’à aujourd’hui, certaines personnes pensent encore que celles qui présentent une différence corporelle ne peuvent rien faire. Mais en deux mois, nous avons fait comprendre à ces parents que leurs enfants peuvent apprendre autrement et s’autonomiser. D’ailleurs, notre centre accueille une belle diversité et plusieurs de nos apprenants ont réussi leurs examens.
Pensez-vous que ces enfants ne sont pas suffisamment inclus dans le système éducatif classique au Cameroun ?
L’inclusion a toujours existé et nous évoluons dans une société qui change. Mais elle ne se faisait pas comme aujourd’hui. Le tout n’est pas d’accepter les enfants handicapés dans les écoles pour qu’ils y soient de simples figurants. Il faudrait s’assurer qu’ils participent à l’activité d’« apprendre », qu’ils parviennent vraiment à lire, à écrire ou à accomplir quelque chose qui répond à leurs besoins.
À qui s’adressent vos formations ?
Notre centre est une école qui accueille les délaissés ainsi que tous ceux qui souhaitent apprendre. En dehors des personnes handicapées, il accueille des personnes non-handicapées désirant apprendre un métier, comme l’informatique adaptée, la langue des signes ou le braille. En réalité, ces étudiants sont pour certains de futurs éducateurs spécialisés. Notre centre est né en 2023 pour promouvoir l’éducation pour tous au regard de la loi et des Objectifs de développement durable (Odd). Dans notre centre en particulier, nous donnons la possibilité à un enfant d’apprendre à son rythme et avec les outils nécessaires à ses besoins.
Les personnes que nous formons sont prêtes à se rendre dans d’autres écoles pour encourager et soutenir les élèves ayant des besoins spécifiques. C’est vrai qu’à notre niveau, nous rencontrons des difficultés parce que nous n’avons pas encore assez d’apprenants, mais nous ne sommes pas là pour aller recruter des élèves de gauche à droite. Nous sommes prêts à former les enseignants, les élèves, etc. Parfois, certains élèves présentent une déficience invisible ; notre rôle est aussi de montrer comment détecter facilement les troubles de l’apprentissage chez un enfant.
Vous dites que votre centre existe depuis 2023. Qu’avez-vous accompli en trois ans d’existence ?
Je voudrais commencer par exprimer toute notre gratitude envers le ministère de l’Éducation de base qui nous a donné l’autorisation d’exercer, ainsi qu’envers les délégations régionale et départementale, et toutes les autres organisations qui ne cessent de nous accompagner. En termes de résultats, nous avons déjà accompagné plus de 300 familles. Et parmi ces 300 familles, au moins 25 personnes ont suivi une formation professionnelle chez nous et sont, pour certaines, déjà autonomes. Cette année, deux de nos apprenants ont obtenu le Certificat d’études primaires (Cep), un a eu le baccalauréat, un autre le probatoire technique, et six ont décroché le Cap. Nous avons également organisé des séminaires pour sensibiliser les familles et les élèves.
Vous avez évoqué des difficultés. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Les difficultés que nous rencontrons se situent à plusieurs niveaux. Au niveau logistique, nous voulons bien faire, mais nous n’avons pas assez de matériel. Le peu dont nous disposons reste un peu archaïque. L’autre difficulté est d’ordre financier : les enfants que nous accueillons ne parviennent pas à payer le peu qu’on leur demande. Par exemple, l’inscription coûte 10 000 Fcfa. Certains enfants arrivent, mais les parents sont incapables de payer pour leur alphabétisation. Du coup, nous avons de la peine à tenir. Mon équipe et moi avons beaucoup de volonté, mais le plus souvent, nous peinons même à payer le transport pour venir nous occuper de ces apprenants.
Comment comptez-vous faire face à ces difficultés pour continuer d’exister ?
Notre souhait aujourd’hui est que l’État nous valorise en nous accordant un paquet minimum. Ce serait une aide précieuse pour nous. Ce paquet minimum pourrait nous aider à encourager les volontaires à outiller les apprenants. Nous souhaitons aussi que les Organisations non gouvernementales collaborent avec nous. Nous encourageons beaucoup les parents à croire en ce que nous faisons et à voir la déficience plutôt que le handicap, parce que le handicap n’existe pas : ce qui existe, c’est la déficience.
Et pour y parvenir, nous travaillons tous les jours. Même sur le plan international, nous nous valorisons : il faut dire que le centre, à travers ma personne, a représenté le Cameroun à l’international en plaidant pour l’approche inclusive en classe et en proposant un projet intitulé « Classe adaptée à un ordinateur adapté pour une éducation inclusive au Cameroun ». Actuellement, nous préparons un deuxième projet, toujours pour valoriser l’éducation inclusive au Cameroun. Cette fois-ci, ce sera au Sénégal, pour aborder l’utilisation de l’intelligence artificielle dans une classe inclusive afin de faciliter l’apprentissage des élèves en situation de handicap. Ce sont ces projets qui font qu’aujourd’hui le centre est connu et reconnu à l’échelle internationale.



