
Près de 150 personnes ont trouvé la mort et des centaines d’autres ont été blessées dans 134 accidents de la circulation répertoriés au Cameroun depuis le début de l’année 2026.
Rebara Habra
La série noire se poursuit. Depuis le début de l’année, les accidents de la circulation se multiplient au Cameroun. De Ngaoundéré à Kribi, de Bamenda à Douala, en passant par l’axe Yaoundé-Douala, les mêmes scènes se répètent : collisions entre bus et camions, sorties de route, pertes de contrôle ou défaillances mécaniques.
Les cas les plus récents sont ceux de Nomalé et de Sikoum, les 14 et 23 août, avec un bilan cumulé de 27 morts. Le 14 août, à Nomalé, dans l’arrondissement de Ndikiniméki, la collision entre un car Mangwa Boy et un camion immobilisé a fait 16 morts et 42 blessés.
Le 21 août, à l’échangeur d’Obala, un accident a fait un mort et un blessé. Deux jours plus tard, à Sikoum, sur l’axe Douala-Edéa, une collision entre un car et un camion-benne a tué dix personnes et fait plusieurs blessés. En 10 jours, ces trois accidents ont ainsi fait 27 morts et au moins 53 blessés.
En janvier, l’axe Ngaoundéré-Meiganga ouvre la série avec quatre morts dans une collision entre un bus et un camion. Quelques jours plus tard, trois personnes périssent dans un accident à la falaise de Ngaoundéré.
Février n’est pas épargné. Quatre morts sont enregistrés à Yagoua, au moins cinq sur l’axe Edéa-Kribi et six entre Maroua et Mora. À Labo, sur la route Yaoundé-Douala, la députée Faustine Fotso perd également la vie dans un accident.
En mars, six personnes meurent dans la zone de la Vallée Nlongkak, à Yaoundé, après une collision entre un taxi et un camion. Quatre autres sont tuées à Santa, dans le Nord-Ouest, et trois dans le Haut-Nyong.
Avril apporte de nouveaux drames. Cinq membres d’une même famille meurent à Minkama, sur l’axe Batchenga-Obala. Sur la RN1, dans la région du Nord, le bilan d’un autre accident est annoncé à sept morts par certaines sources et à treize par d’autres.
En mai, huit personnes trouvent la mort dans une collision entre deux bus sur l’axe Bamenda-Bafoussam. Juin est marqué par plusieurs accidents, dont celui de l’axe Bafoussam-Yaoundé, qui fait six morts, et celui de Bonabéri, avec quatre décès.
Juillet poursuit la tendance. À Baïgom, quatre personnes meurent et 26 sont blessées dans l’accident d’un bus. À Bafoussam, une camionnette fait deux morts et huit blessés. Le 31 juillet, à Kribi, une collision entre deux véhicules de transport fait six morts.
Les axes Yaoundé-Douala, Douala-Edéa, Bafoussam-Yaoundé, Bamenda-Bafoussam et les routes nationales du Grand-Nord reviennent régulièrement dans les bilans. Les causes évoquées sont multiples : excès de vitesse, fatigue, défaillances mécaniques, stationnement dangereux des poids lourds ou comportements à risque.
Isidore Kahe Feukou : Le facteur humain demeure central
L’expert en sécurité routière analyse la recrudescence des accidents de la circulation et propose des pistes de solutions.
Rebara habra

Depuis plusieurs semaines, le Cameroun enregistre une succession d’accidents de la circulation, parfois mortels. Comment expliquez-vous cette recrudescence ?
La recrudescence actuelle doit être analysée comme le résultat de plusieurs facteurs qui se combinent. Il ne s’agit généralement pas d’une seule cause, mais d’un cumul de comportements à risque, de défaillances techniques, de l’état des infrastructures et des conditions de circulation.
Parmi les comportements les plus préoccupants figurent la vitesse excessive ou inadaptée, les dépassements dangereux, le non-respect des distances de sécurité, la fatigue au volant, l’usage du téléphone et la conduite sous l’influence de l’alcool ou de substances psychoactives. À cela s’ajoutent l’état de certaines routes nationales, la signalisation, l’éclairage de certains axes et la forte circulation des poids lourds et des véhicules de transport interurbain.
Quels sont aujourd’hui les principaux facteurs à l’origine des accidents de la circulation au Cameroun ?
Le facteur humain demeure central. Les principaux facteurs sont la vitesse excessive ou inadaptée, les dépassements dangereux, le non-respect des distances de sécurité, la fatigue et la somnolence, l’usage du téléphone au volant, la consommation d’alcool ou de substances altérant la vigilance, le non-respect des priorités et la mauvaise maîtrise du véhicule.
Il faut aussi prendre en compte l’état technique des véhicules, la surcharge, le mauvais arrimage des marchandises, les défaillances des infrastructures ainsi que les conditions météorologiques et de visibilité.
Mais il faut éviter de réduire systématiquement l’accident à une « faute du conducteur ». La sécurité routière est un système dans lequel le conducteur, le véhicule, l’infrastructure, la réglementation, le contrôle et les secours doivent fonctionner ensemble.
Pourquoi les campagnes de sensibilisation semblent-elles avoir du mal à modifier durablement les comportements de certains automobilistes ?
La sensibilisation est indispensable, mais elle ne peut pas fonctionner seule. Face à l’augmentation du trafic interurbain, notamment à certaines périodes de l’année, les campagnes sont nécessaires. Mais les accidents, eux, ne suivent pas le calendrier. La sensibilisation ne peut donc pas être intermittente.
La sensibilisation doit aussi être ciblée. Les messages destinés aux conducteurs professionnels, aux jeunes conducteurs, aux motocyclistes, aux transporteurs de marchandises ou aux automobilistes particuliers ne peuvent être identiques. Il faut également agir dès l’école, dans les auto-écoles, les entreprises de transport et les collectivités.
Enfin, la crédibilité du système est essentielle. Lorsqu’un conducteur constate que certaines infractions restent impunies, le message de prévention perd une partie de son efficacité.
La route tue, mais qui laisse faire ?
Jean De Dieu Bidias
Le macabre décompte des accidents de la circulation au Cameroon ne peut plus être simplement considéré comme une fatalité. Près de 150 morts en 134 accidents depuis le début de l’année. Derrière ces chiffres, il y a surtout l’échec collectif d’un système censé empêcher que la route ne se transforme en couloir de la mort. La première responsabilité incombe évidemment aux usagers. Vitesse excessive, dépassements hasardeux, fatigue, alcool, téléphone au volant, surcharge…les comportements dangereux sont au cœur de cette hécatombe sur les routes camerounaises. Mais, s’arrêter à la « faute du conducteur » serait une facilité. Le conducteur n’évolue pas dans le vide. Il roule sur des routes le plus souvent dégradées ou mal signalées, partage la chaussée avec des poids lourds souvent immobilisés sans dispositif de sécurité suffisant et prend place, parfois, dans des véhicules dont l’état technique aurait dû conduire à leur retrait de la circulation. L’État et les administrations chargées du transport et de la sécurité routière ont leur part de responsabilité dans ce carnage. Une grande part d’ailleurs.
Organiser des campagnes de sensibilisation sous le coup de l’émotion, prendre des sanctions le plus souvent après une catastrophe insoutenable, ce jeu ne plaît plus à personne. La prévention doit être permanente, le contrôle effectif et les sanctions réellement dissuasives. Que valent les limitations de vitesse si elles ne sont presque jamais respectées ? Que vaut le contrôle technique si des véhicules dangereux continuent de transporter des dizaines de passagers ? Que valent les campagnes de prévention lorsque les infractions manifestes restent impunies ? Les transporteurs, eux aussi, doivent cesser de sacrifier la sécurité à la rentabilité. Des chauffeurs épuisés, soumis à la pression des recettes et des délais, ne peuvent garantir la sécurité des passagers. Quant aux automobilistes, ils doivent comprendre qu’un volant n’est pas un permis de jouer avec la vie des autres, avec tous ces comportements à risques auxquels ils se livrent et dont les moindres ne sont pas le téléphone au volant et la consommation d’alcool avant les voyages.
Qu’on se le dise, la route tue parce que les responsabilités se croisent et que chacune cherche trop souvent à se défausser sur l’autre. Une véritable politique de sécurité routière suppose que tous les maillons fonctionnent : usager, véhicule, infrastructure, contrôle et secours. Tant que ce système restera défaillant, chaque nouvel accident donnera lieu au même rituel : l’émotion, les condoléances, les promesses… puis le prochain bilan.



