Par Simon Hervé NKOO MVONDO*

Depuis quatre mois, le Cameroun dispose d’un poste de vice-président de la République et n’a pas de vice-président. Le Parlement, réuni en Congrès le 4 avril, a adopté la révision constitutionnelle à une écrasante majorité ; le chef de l’État l’a promulguée le 14 avril. Le titulaire sera nommé et révoqué par le président de la République, pour une durée qui ne peut excéder celle du mandat en cours. Ses attributions seront celles que le chef de l’État lui déléguera expressément. En cas de vacance, il achèvera le mandat.
L’objection démocratique a été formulée d’emblée, et il faut la prendre au sérieux : le Barreau du Cameroun comme plusieurs formations d’opposition ont fait valoir qu’une fonction non élue puisse conduire à l’exercice du mandat présidentiel heurte le principe du suffrage universel direct. Cette tribune ne prétend pas trancher ce débat de légitimité, qui relève du juge constitutionnel et, en dernier ressort, des électeurs. Elle porte sur une question moins discutée et pourtant décisive pour la vie quotidienne de millions de Camerounais : entre la nomination et l’hypothétique succession, que fera ce vice-président ?
La Constitution ne le dit pas. C’est là le point aveugle du dispositif : un poste défini par délégation est, par défaut, un poste vide. Le texte fondamental installe un mécanisme de continuité ; il ne crée aucune compétence propre. Tout dépendra donc d’un acte réglementaire — le décret fixant les attributions du vice-président — dont personne ne parle et qui sera, en réalité, la véritable décision politique. Ce décret peut produire une figure protocolaire de plus. Il peut aussi, sans modifier une ligne de la Constitution, créer le premier poste de l’exécutif camerounais dont la mission serait explicitement l’exécution vérifiable.
Car le pays n’a pas d’abord un problème d’annonces. Il a un problème de chaîne de résultats. Les instruments de mesure de l’État le documentent sans détour. Selon l’Institut national de la statistique, 29 % seulement des ménages sont raccordés au réseau public d’eau potable ; dans le même temps, Camwater reconnaît perdre 53 % de sa production, en fuites et en branchements non autorisés. Ce n’est pas un déficit de ressource, c’est un déficit de gestion. En matière d’électricité, la cinquième Enquête camerounaise auprès des ménages établit un taux d’accès de 87,6 % en milieu urbain contre 28,4 % en zone rurale, dans un pays dont la Banque africaine de développement évalue le potentiel hydroélectrique à quelque 23 000 mégawatts, dont une fraction marginale est exploitée. Sur les routes, le document de programmation économique et budgétaire 2027-2029 indique que la part du réseau revêtu est passée de 6 % à 9,5 % entre 2020 et fin 2025 : une progression réelle, mais qui laisse le ministère des Travaux publics constater, en septembre 2025, que 75 % du réseau national demeure en état médiocre ou mauvais. La tomate de l’Adamaoua, le cacao de la Lékié, le régime de plantain de la Mefou perdent sur la piste une part de leur valeur que nul rattrapage commercial ne restitue.
Derrière ces pourcentages, il y a des arbitrages, des horaires et des renoncements. Une vendeuse de beignets d’un quartier périphérique de Yaoundé qui se lève avant quatre heures parce que c’est le seul créneau où l’eau coule. Un ingénieur agro-industriel diplômé qui conduit une moto-taxi, non faute de compétence, mais faute d’accès. Un médecin de district qui soigne sans électricité garantie. Ces situations ne sont pas des exceptions statistiques : près de neuf actifs sur dix travaillent dans l’informel, sans contrat, sans couverture sociale, sans possibilité d’accumulation. C’est le portrait d’une majorité empêchée de se projeter.
Nul besoin de refonder l’État pour changer cela. Il suffirait qu’un acte de délégation confie au vice-président trois compétences précises, et qu’il en publie les résultats. La première : la coordination de l’exécution des chantiers prioritaires, avec autorité pour convoquer les ministères sur des jalons datés — non pour décider à leur place, mais pour rendre publics les retards et leurs causes. La deuxième : la dématérialisation des procédures à fort impact citoyen — état civil, foncier, autorisations d’exercer, commande publique — qui est moins une affaire de technologie que de suppression des rentes de guichet. La troisième : un rapport semestriel public d’avancement, assorti d’indicateurs vérifiables et opposables. La redevabilité n’est pas une concession à l’opposition ; c’est le seul instrument de pilotage dont dispose un responsable qui ne commande pas directement les administrations.
L’objection est évidente, et elle mérite mieux qu’un haussement d’épaules : un titulaire révocable à tout moment par celui qu’il est censé seconder ne peut être un contre-pouvoir. C’est exact. Aucune ingénierie institutionnelle ne transformera une délégation en indépendance. Mais un vice-président dépourvu d’indépendance n’est pas dépourvu de tout levier. Sa ressource, c’est la publicité des résultats : des indicateurs publiés à date fixe engagent, et créent un coût politique au renoncement. Ce n’est pas la séparation des pouvoirs. C’est, dans l’ordre des choses possibles aujourd’hui, ce qui peut être obtenu.
Le pays sort d’un scrutin présidentiel contesté et vit depuis près d’une décennie un conflit armé dans ses deux régions anglophones. Dans ce contexte, une nomination purement symbolique serait perçue pour ce qu’elle serait : un aménagement de succession. Une nomination assortie d’un mandat d’exécution publié, chiffré, évalué, dirait autre chose. Elle ne réglerait pas la question de la légitimité démocratique ; elle établirait au moins que l’État se juge à ses résultats.
Le décret d’attributions n’a pas encore été signé. C’est le seul document qui, aujourd’hui, mérite d’être discuté.
*Auditeur IRCA, expert en performance publique et gouvernance, chargé d’enseignement à Le Mans Université et au CESI Nanterre.



