Discours de haine et xénophobie : La Commission Musonge montre ses muscles

Après des années de sensibilisation, l’institution menace désormais d’engager directement des actions en justice contre les auteurs de discours haineux et d’actes de xénophobie.

Jean De Dieu Bidias

La Cnpbm et les osc posent contre les discours de haine.

Pour la quatrième année consécutive, la plateforme de collaboration mise en place entre la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme (Cnpbm) et une quinzaine d’organisations de la société civile (Osc), pour lutter contre les discours de haine et la xénophobie au Cameroun, est réactivée. Le partenariat a été renouvelé hier, mercredi, à Yaoundé, entre l’institution et ces acteurs qui, pour Oumarou Djika Saidou, vice-président de la Cnpbm, « sont en contact direct non seulement avec les populations », y compris dans les zones les plus reculées, « mais aussi avec d’autres acteurs importants tels que les autorités traditionnelles ». À l’en croire, la diversité a été le critère déterminant dans la sélection des différentes Osc. On y retrouve, notamment, des hommes de médias, des acteurs engagés sur les questions relatives à la jeunesse et à son autonomisation, aux femmes et à leur autonomisation, des juristes, des spécialistes de l’orientation et du conseil, de l’autonomisation familiale, de l’éducation à la citoyenneté et au patriotisme, etc. Un maillage qui, selon la Commission, doit permettre de toucher au plus près les différentes composantes de la société camerounaise.

Pour la période 2026-2027 en cours, la Commission et ses partenaires entendent monter en échelle, non seulement dans la sensibilisation à travers la traditionnelle campagne nationale instruite ces dernières années par le président de la République, Paul Biya, mais aussi en matière de renforcement de la surveillance des discours de haine dans les médias traditionnels et sur les réseaux sociaux. Une volonté affichée dans un contexte d’ ensauvagement de l’espace public, où toutes sortes d’outrages prospèrent de manière de plus en plus décomplexée. Pour Chi Asafor Cornelius, secrétaire général de la Cnpbm, la ligne rouge est désormais franchie. Il s’étonne, au passage, de l’indolence dont fait montre une institution comme le Conseil national de la communication (Cnc), notamment face à la flambée des discours haineux dans les médias traditionnels et, particulièrement, sur les chaînes de radio et de télévision à l’occasion de certains débats.

À côté de l’intensification de la lutte contre les discours de haine et la xénophobie sur les réseaux sociaux, la Cnpbm et les Osc sont appelées à vulgariser davantage la loi du 24 décembre 2019 modifiant et complétant certaines dispositions de la loi du 12 juillet 2016 portant Code pénal. Ce texte renforce la répression des discours de haine en sanctionnant notamment les propos incitant à la haine, à la discrimination ou à la violence contre une communauté. Mais cette fois, la Commission veut aller plus loin. Chi Asafor Cornelius annonce que l’institution dirigée par l’ancien Premier ministre Peter Mafany Musonge entend passer à l’acte, en engageant désormais directement des actions en justice contre les auteurs d’éventuels actes ou discours haineux. Pour y parvenir, la Cnpbm compte s’appuyer sur un monitoring renforcé des médias et des plateformes digitales, notamment à l’approche du double scrutin législatif et municipal attendu en début d’année prochaine.

Chi Asafor Cornelius : La Commission a initié la révision du Code pénal

Le secrétaire général de la Cnpbm hausse le ton en promettant une tolérance zéro contre les auteurs des discours haineux.

Jean De Dieu Bidias

Quelle est la plus value de la contribution des organisations de la société civile dans la lutte contre les discours de haine ?

Quand le président de la République, Son Excellence Paul Biya, a instruit la Commission de s’engager dans une lutte à grande échelle contre le discours de haine et la xénophobie, notamment à travers une large communication, le président de la Commission a développé une stratégie qui consiste à nouer des partenariats avec les organisations de la société civile. Il a estimé que ces organisations pouvaient aider à aller très profondément dans les recoins du pays. Les associations sont également très utiles pour disséminer l’information et enseigner aux populations ce que dit la loi sur certains actes qu’elles posent dans la société. C’est une bonne chose d’avoir ces osc parmi les organisations partenaires qui nous aident efficacement à lutter contre la xénophobie et la haine.

Une double élection est prévue au Cameroun l’année prochaine. Quel message adressez-vous aux Camerounais ?

Nous allons intensifier la lutte contre la xénophobie et la haine. Nous allons également renforcer cette lutte sur les réseaux sociaux, à la télévision, sur WhatsApp, Facebook et dans les différents médias. Nous allons intensifier cette lutte et nous allons amener les auteurs de ces actes devant la justice. Comme je vous l’ai dit, la Commission a initié la révision du Code pénal, notamment la modification de l’article 241-1, afin qu’il soit possible pour le département juridique et les citoyens victimes de discours de haine d’ester directement en justice contre les auteurs.

Regard : La loi contre le tribalisme

Wamba Sop

Le tribalisme au Cameroun n’est plus seulement une mauvaise habitude de langage. Il est devenu, à force d’être banalisé, une menace pour le vivre-ensemble. Dans les médias, sur les réseaux sociaux et jusque dans certains espaces de débat public, l’invective tribale s’est installée avec une facilité désarmante. On désigne, on stigmatise, on humilie, on oppose. Et, souvent, il ne se passe rien. C’est précisément cette impunité qui nourrit l’arrogance des tribalistes. Pourtant, l’État ne manque pas d’outils juridiques. La loi n°2019/020 du 24 décembre 2019 a introduit dans le Code pénal l’article 241-1, qui réprime l’« outrage à la tribu ou à l’ethnie ». Celui-ci punit d’un à deux ans d’emprisonnement et de 300. 000 à 3 millions Fcfa d’amende quiconque tient, par quelque moyen que ce soit, des discours de haine ou incite à la violence en raison de l’appartenance tribale ou ethnique. Plus important encore, lorsque l’auteur est un fonctionnaire, un responsable de formation politique, de média, d’Ong ou d’institution religieuse, les peines sont doublées et les circonstances atténuantes ne sont pas admises.

Alors, qu’attend-on ? La loi ne doit pas rester un texte que l’on brandit dans les discours officiels avant de le ranger dans les tiroirs. Elle doit produire des effets. Les premières victimes de cette législation doivent être les tribalistes de tout bord, ceux qui ont pris l’habitude de franchir la ligne rouge en pensant que leur statut, leur audience ou leurs réseaux les mettent à l’abri. La Commission Musonge a raison de vouloir passer de la sensibilisation à l’action. Mais l’État, la justice et les institutions de régulation doivent suivre. Sinon, comment ne pas comprendre ceux qui voient dans cette tolérance à géométrie variable la manifestation d’un tribalisme instrumentalisé à des fins politiques, voire d’un tribalisme d’État entretenu ? Il est encore temps de démentir cette accusation. Mais cela passe par des actes, des enquêtes et, lorsque les faits sont établis, des sanctions. La bête immonde du tribalisme ne se domptera pas avec des communiqués. Elle ne reculera que devant la loi.