Instituteur de l’enseignement général, le vice-président du Syndicat national du Synecam s’exprime sur l’importance des Certificat d’études primaires (Cep) et First School Leaving certificate (FSLC) après le déroulement, cette semaine, de la session 2026.
Par Arnaud Kuipo
Quelle est, selon vous, l’importance du CEP et du FSLC dans le parcours scolaire et social des jeunes camerounais ?
Le Cep (Certificat d’études primaires, ndlr) et le FSLC (First School Leaving Certificate, ndlr) ne sont pas de simples bouts de papier. Sur le plan scolaire, c’est la première grande porte, le premier objectif. C’est lui la preuve que l’élève sait lire, écrire, compter, qu’il est enraciné dans sa culture et ouvert au monde comme le veut notre loi d’orientation de l’éducation. C’est le passeport qui dit à l’enfant : « Tu as fini avec l’école primaire, tu peux affronter le secondaire ».
Sur le plan social, dans nos villages comme à Garoua ou Bafoussam, ce diplôme c’est la fierté de toute une famille. Le père qui n’a pas été à l’école voit son nom honoré quand le fils brandit son Cep. Pour beaucoup d’enfants de familles modestes, c’est le seul diplôme qu’ils auront dans la vie. Il ouvre la porte des petits concours : gendarmerie, police, agent communal. Supprimer ou négliger le Cep, c’est dire à l’enfant du pauvre qu’il ne vaut rien.
Au-delà de leur rôle académique, en quoi ces examens peuvent-ils influencer l’avenir des élèves et de leurs familles ?
Je vais vous dire une vérité de terrain. Pour l’enfant, réussir le Cep c’est gagner en estime de soi. L’enfant qui échoue deux ou trois fois finit par croire qu’il est « bête » et abandonne. La rue le récupère. Pour la famille, c’est économique. Un enfant qui a son Cep peut aller en apprentissage, entrer au Cetic (Collège d’enseignement technique industriel et commercial, ndlr), aider les parents. Un enfant sans Cep devient une charge plus longue. J’ai vu des mamans cotiser toute l’année pour le « pain-sardine » du jour de l’examen. Quand l’enfant réussit, c’est tout le quartier qui fête. Quand il échoue, c’est le deuil à la maison.
Ces examens sont donc un ascenseur social. Fragile, mais c’est le seul que nous avons pour le fils du « bayam-sellam » et de l’agriculteur.
Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels sont confrontés les candidats et les enseignants lors de l’organisation de ces examens ?
Je ne vais pas tourner autour du pot. Les défis sont réels et douloureux. Pour les candidats, voici les difficultés majeures : premièrement, la pauvreté. Beaucoup arrivent le jour de l’examen sans manger, sans stylo. J’ai surveillé des enfants qui ont mal au ventre ou s’évanouissent en salle à cause de la faim. Deuxièmement, les effectifs pléthoriques. On a 80 à 120 élèves par classe. Comment préparer sérieusement un enfant dans ces conditions ?Troisièmement, l’insécurité. Dans le Nord-Ouest, Sud-Ouest et l’Extrême-Nord, composer relève de l’héroïsme. Des centres sont attaqués, des enfants traumatisés. Quatrièmement, la fraude. Les fuites d’épreuves tuent le mérite. L’enfant qui a bossé voit le paresseux avoir 18/20 grâce au « réseau ».
Pour les enseignants, les problèmes sont tout aussi graves. D’abord, les conditions de surveillance. On nous envoie à 60 km sans frais de transport, sans prime payée à temps. Ensuite, le manque de matériel. Les tables-bancs manquent, les enfants composent dans certains sous-centres plus de deux sur un banc. Autre défi, la correction. On corrige 500 à 800 copies pour des miettes, payées souvent tardivement et partiellement. Beaucoup refusent maintenant. Résultat : délibérations bâclées. Enfin, le mépris. L’enseignant du primaire est le dernier de la chaîne. Pourtant sans lui, pas de Cep, pas de docteur, pas de ministre.
Quel message souhaitez-vous adresser aux autorités en charge de l’éducation ?
Monsieur le ministre, chers décideurs, écoutez la voix de la craie.
Le Cameroun de demain se joue aujourd’hui dans nos salles de classe du Cm2 (Cours moyen 2) et Class 6. Ne l’oublions pas.
- Respectez l’enseignant du primaire. Payez les primes de surveillance et de correction avant, pas un an après. Un enseignant affamé ne peut pas surveiller avec intégrité.
- Investissez dans le Cep/FSLC. Ce n’est pas un sous-examen. Construisez des centres d’examen décents, donnez un repas aux candidats le jour J. Un enfant ne réfléchit pas bien le ventre vide.
- Sécurisez nos collègues et nos enfants dans les zones de crise. Aucun diplôme ne vaut une vie.
- Luttez vraiment contre la fraude. Quand l’épreuve sort à 5h du matin sur WhatsApp, c’est tout le système que vous tuez. Sanctionnez les vrais coupables, pas le petit surveillant.
- Écoutez les syndicats. Nous sommes sur le terrain. Le Cep se meurt à petit feu. Si on ne fait rien, dans 10 ans on pleurera une génération sacrifiée.
Le Cameroun de demain se joue aujourd’hui dans nos salles de classe du Cm2 (Cours moyen 2) et Class 6. Ne l’oublions pas.


