Après la torture et le traitement « inhumain » infligés à un employé de l’entreprise molesté à coups de fouet, plusieurs responsables ont été mis aux arrêts, mais l’indignation ne retombe pas.
Par Michel Enony
Elle dit avoir tout vu, tout entendu. Mais hésite à nous en parler. Wyner est employée comme rayonniste au supermarché impliqué dans l’affaire de «traitement inhumain et déshumanisant» envers un employé. « On ne peut pas parler ici. C’est un peu compliqué ; je vous retrouve dehors », propose-t-elle. Elle lève la tête en direction de la caméra de surveillance braquée sur nous.
Pâtes alimentaires
Pour un autre, qui requiert l’anonymat, qui a entendu des cris, même si le vol est avéré, Arnaud ne devrait pas recevoir ce traitement « inhumain, déshumanisant. Il y a le commissariat pour ça. Le code pénal est là, pourquoi ? C’est de la barbarie », reste-t-il outré que des expatriés chinois se croient tout permis au Cameroun. Le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Grégoire Owona, qui a pris connaissance des faits, est monté au créneau pour dénoncer cette pratique. Arnaud, lui, traumatisé pour le moment par n’a pas voulu s’exprimer sur ce qui s’est passé à Sino Mart samedi.
Dans les travées immaculées de Sino Mart, les employés en t-shirt bleu estampillés se croisent comme des fantômes. Les regards fuient l’entrée, les bouches se cousent. Un rayonniste du compartiment hygiène passe à côté d’un collègue de l’électroménager. Juste des échanges de sourcils, pas un mot. Trop risqué. Des caméras de surveillance sont installées dans chaque couloir, à chaque recoin de l’hypermarché. Juste une dizaine de clients font leurs courses. « Souvent, c’est bondé à cette heure ici. Depuis l’affaire-là, c’est un peu morose », glisse, de manière discrète, un vigile tout de jaune vêtu.
Yan Min
Dehors, le vide des parkings contraste avec la frénésie habituelle. Juste sept voitures sur le parking de plus d’une vingtaine de places. Des gendarmes sont postés. Des militaires aussi. L’un d’entre eux nous apostrophe : « Vous avez un souci, monsieur ? » Les Chinois regardent. « Les responsables sont au Sed (Secrétariat d’État de la Défense, Ndlr). »
Depuis dimanche, des hommes en treillis, cette fois authentiques, débarquent au Sino Mart. Le propriétaire chinois, Yan Min, est extrait de son bureau. Son interprète, un certain Justin Lizina Taraima, lui emboîte le pas, ainsi que trois autres cadres. Destination : le Secrétariat d’État à la Défense. Atmosphère de plomb. Une source militaire rencontrée dans le même supermarché de la capitale confirme, sans détour : « Ils sont détenus là-bas. Le militaire, Michael Nguimetsia, qui maniait la chicotte, a été transféré à la Sécurité militaire. C’est interne, maintenant. » Selon les dernières informations, il aurait avoué les faits.
Le ministère de la Défense finit par sortir un communiqué laconique, reconnaissant l’implication d’un de ses hommes, promettant des sanctions. Un classique. La Sécurité militaire a ouvert une procédure pour « complicité de torture ».
Le ministère de la Défense finit par sortir un communiqué laconique, reconnaissant l’implication d’un de ses hommes, promettant des sanctions. Un classique. La Sécurité militaire a ouvert une procédure pour « complicité de torture ».
Fermeture définitive
Sur la place publique, l’indignation ne retombe pas. Dans le quartier d’Elig-Edzoa, on refuse d’éteindre le feu. Les habitants veulent lancer une campagne de boycott des enseignes chinoises. « Fermeture définitive », grincent Brenda et Vanessa qui grognent en voyant le magasin toujours ouvert.
Mais cette affaire n’est pas un cas isolé, plutôt la partie émergée d’un système. Depuis des années, les employés camerounais subissent ce que l’on nomme désormais «l’esclavagisme moderne ».Le mécanisme est rodé : un employé conteste son salaire ou arrive en retard. Le patron chinois appelle le vigile. Mais pas n’importe lequel : un militaire en service, corrompu, prêt à enfiler un t-shirt civil pour ne pas salir l’uniforme. On enferme le Camerounais dans une arrière-boutique. Le fouet sort d’un tiroir. La scène est filmée pour servir d’exemple sur des groupes privés. La Fondation camerounaise des consommateurs (Focaco) a recensé des cas à Bonaberi, dans des usines indiennes, et à Yassa.


