Lutte contre les accidents : Les mesurettes de Ngalle Bibehe

Comme de tradition, le ministre des Transports a frappé d’une sanction la compagnie de transport interurbain « Galaxie voyages », suite à l’accident mortel survenu le 9 octobre sur l’axe Sangmélima-Yaoundé.


Par Rebara Habra


Une poignée de compagnons rigolent dans la salle d’accueil de l’agence de Yaoundé de la compagnie de transport interurbain « Galaxie voyages ». Ils sont six passagers qui attendent, parmi tant d’autres, le prochain bus annoncé pour la ville d’Ebolowa. Il est 11 h 15, ce 17 octobre 2024, à Mvan, dans le quatrième arrondissement de la ville. Sous un soleil ardent, quatre coasters prennent leur bain. A côté de ces véhicules qui subissent un exercice  de maintenance, une dizaine de bus sont mis à l’écart. « Ce sont les voitures que nous allons conformer aux directives du ministre des Transports. Ces véhicules seront mis à jour. La majorité de nos bus sont en règle. Et nous disons merci à notre ministère de tutelle qui est d’abord venu mener une enquête au sein de l’agence avant de prendre sa décision », déclare le chef d’agence « Galaxie voyages » de Yaoundé, Salomon Eto.

Devant le guichet de cette agence de transport interurbain, l’ambiance est morose. Seul le service des courriers accueille un grand nombre de personnes qui souhaitent expédier ou retirer leurs colis. « Honnêtement, cet incident impacte nos activités. Nous avons des bus qui vont parfois avec moins de dix passagers. Les gens ont peur de voyager parce qu’on leur a dit que Galaxie tue. Mais nous n’avons pas le choix. C’ est un accident que nous n’avons pas souhaité », regrette le chef d’agence. La structure pleure encore le deuil de son chauffeur, décédé au cours de l’accident de la circulation survenu le 9 octobre dernier, sur l’axe Yaoundé-Sangmélima. Le drame avait fait 15 morts et 10 blessés.

Ambiance morose à l’agence « Galaxie voyages » de Yaoundé.

Sanctions

Comme de tradition, il n’a fallu que neuf jours au ministre des Transports pour produire un communiqué sanctionnant la compagnie de transport interurbain « Galaxie voyages ». Dans sa note rendue publique le 16 octobre dernier, Jean Ernest Masséna Ngalle Bibehe a instruit « l’immobilisation immédiate de tous les bus de la compagnie de transport Galaxie voyages, non doté de ceintures de sécurité fonctionnelles pour tous les passagers, l’installation d’un dispositif de sécurisation optimale des passagers dans tous les bus de ladite compagnie au plus tard le 31 décembre 2024, entre autres », décide le patron des Transports. Ces sanctions sont également valables pour les établissements « Bertoua logistique » et « Tougoudei », à qui le ministre retire respectivement à titre conservatoire, pour une durée de six et trois mois, la licence de transport public de 3e catégorie.

A côté des sanctions du ministre des Transports, vient s’ajouter un arrêté du gouverneur de la région du Centre, Naseri Paul Béa. Celui-ci interdit, sur le tronçon Mimboman-Don Bosco-Ngousso, la circulation des camions gros porteurs (camion à traine, transporteurs des citernes d’hydrocarbures, porteurs de bois en grumes).

 Effets d’annonce

Pour bon nombre de Camerounais, le ministre des Transports semble être doué dans la prise de décisions après coup et des effets d’annonce. « Nous constatons qu’il faut d’abord un accident pour que le ministre exige aux agences de se conformer. Je crois qu’il peut saisir ce prétexte pour généraliser ces mesures », pense Hervé. La preuve, les mêmes sanctions avaient été prononcées contre la compagnie de transport interurbain « Charter Express », après les accidents du 28 juillet et 12 août derniers impliquant cette structure sur l’axe Akonolinga-Yaoundé. Ces drames avaient ôté la vie à six personnes.

Nous constatons qu’il faut d’abord un accident pour que le ministre exige aux agences de se conformer. Je crois qu’il peut saisir ce prétexte pour généraliser ces mesures

Un mois avant cette sortie (28 juin 2024), Jean Ernest Masséna Ngalle Bibehe suspendait les activités d’une société de transport appartenant à dame Menne Djokou Jodelle Falonne. Cette décision était survenue au lendemain de l’accident de la circulation routière au cours duquel l’ancien Lion indomptable Landry Nguemo avait trouvé la mort. À côté de ces vagues de sanctions, le Mintransports avait lancé une campagne de sensibilisation dans les entreprises de transport routier. Sauf qu’à ce jour, aucun changement significatif n’est perceptible sur le terrain. Beaucoup de bus des compagnies de transport routier ne disposent ni de ceintures de sécurité fonctionnelles pour les passagers, encore moins de caméras de surveillance.

Analyse de Bruno Nseke Nseke,Expert en sécurité routière.

Bruno Nseke Nseke : « Il faut neutraliser la corruption »

Bruno Nseke Nseke

Expert en sécurité routière, le consultant formateur chez Securoute examine la source des accidents de circulation routière et propose des solutions.


Par Rebara Habra


Quelle est l’efficacité des mesures et sanctions prises par le ministre des Transports à l’encontre de « Galaxie voyages » ?

Nous dirons simplement que l’efficacité de cette décision repose sur le fait que les bus de cette agence vont s’arrimer aux prescriptions actuelles, pour ce qui est du secteur de transport en commun. Quand on lançait cette campagne des caméras embarquées : cameras antifatigue, cameras qui détectent la distraction du chauffeur, les ordinateurs de bord pour controler les excès de vitesses et le comportement du chauffeur depuis l’agence, je pense que c’est dans ce sens que l’immobilisation donne une valeur aux mesures du ministre.

N’est-ce pas un bon prétexte pour le ministre de généraliser ces mesures ?

Oui. Je ne sais pas la difficulté qu’il y a à demander à tout le monde de s’arrêter pour se conformer. On attend malheureusement toujours les hécatombes pour dire « toi tu n’as même pas installé ci ou ça dans tes véhicules’’. Alors que tu es un professionnel. Pour ce faire, tu dois d’abord installer les kits et former tes personnels avant de reprendre.

Oui, il serait important de généraliser ces mesures. Mais une fois encore, je ne sais pas ce qui coïnce. A notre niveau, nous sommes entrain de travailler pour installer la nouvelle version des ordinateurs. C’est carrement de l’intelligence artificielle avec des voix qui attirent l’attention du chauffeur, un détecteur des collisions. Ces techniques assistent le chauffeur, afin de garder un bon réflexe sur la route.

Alors que le ministre prononce une sanction, un autre accident a fait trois morts au quartier Mimboman à Yaoundé. Qu’est-ce qui peut expliquer cette succession d’accidents ?

Il y a plusieurs facteurs qui entrent en ligne de compte avec. En 2020, on était à trois mille accidents. En 2024, l’année n’est pas encore finie, mais on a déjà dépassé le bilan annuel de 2020. Pour le cas de Mimboman, il y a trois aspects qui entrent en jeux : technique, humain et organisationnel. Le facteur humain, on dira que le chauffeur a perdu le contrôle du véhicule, quant on connait le relief de cette route.

Sur le plan technique, une défaillance du système de freinage peut occasionner la panique chez le chauffeur. Il faut savoir si le conteneur était chargé, à vide ou bien bloqué. Sur le plan organisationnel, il ne suffit pas d’avoir un peu d’argent et acheter deux camions d’occasions pour rouler. C’est de l’improvisation. Pour moi, il y a beaucoup de laisser-aller dans le secteur du transport, notamment le transport des marchandises.

Je ne comprends pas ce laxisme. Comment avoir autant de catastrophes sur nos routes, et la main de feu ne frappe pas sur la table ? Est-ce le fléau de corruption qui gangrène à tous les niveaux ? Il y a un problème de gestion des parties prenantes. On donne des agrements et licences à tort et à travers. Les chauffeurs ne sont pas formés. Ceux qui le sont ne sont pas recyclés. Pas d’historique de maintenance. Pas de politique de maintenance préventive ni curative. Pas de structuration.

Quelle place occupe la visite technique dans la lutte contre les accidents ?

Elle a une place préponderante. C’est un mécanisme que l’Etat a mis en place pour s’assurer que tous les véhicules à qui il délivre des licences de transport sont en bon état. C’est le responsable de la maintenance de l’État.

Si les agents de visite technique ne font pas leur boulot, on va laisser des véhicules censés être au rébus en circulation. Fin de compte, les accidents. Elle détermine si tel véhicule peut rouler ou tel ne peut pas rouler. C’est un problème de fond. On va toujours débattre, proposer des solutions, mais si on ne combat pas la cause profonde, on va courir dans tous les sens sans faire un seul pas.

Au-delà des sanctions ordinaires, que faut-il exactement pour stopper la saignée sur nos routes ?

Question pertinente ! Il faut mettre tout le monde au même niveau de formation. Côté humain, nous comptons plus de chauffeurs non formés sur la route que de profesionnels. Nos autorités doivent éviter d’arrondir les ordres, juste parce qu’on a peur des mouvements d’humeurs. On doit commencer dès maintenant à enseigner l’éducation à la sécurité routière à nos enfants à partir de l’école primaire.

Dans les pays développés comme les États-Unis, le permis de conduire est un document important comme la carte nationale d’identité. Deuxièmement, il faut plus de rigueur dans le contrôle des visites techniques. Je ne sais pas s’il faut nettoyer le cerveau des Camerounais ou neutraliser la corruption. Mais il faut faire quelque chose. Peut être former aussi les organismes de contrôle technique sur la corruption. Sur le plan organisationnel, il faut la reforme sur le plan technique.